22 juin 2018

Toccata et fugue en ré mineur

La nuit est un moment particulier où les êtres peuvent enfin sortir et tenter leur chance pour vivre. Dès que le soleil cède sa place à la lune, la Vie prend une nouvelle tournure, et tant les faibles cherchant à se nourrir, que les forts cherchant à se nourrir des précédents, émergent pour s’offrir l’espoir d’un lendemain. Alors, on peut assister à des moments de grâce, autant qu’à des moments douloureux où la Mort et la Vie s’échangent dans toute la brutalité élémentaire de l’existence. Certains sortent pour boire, d’autres pour chasser ; certains vont quêter des reliefs de repas, quand d’autres sont ceux qui laissent ces restes. C’est ainsi, on détermine sa place dans la chaîne alimentaire dans ces moments, ces quelques secondes où le destin vous rappelle à votre condition, qu’elle soit celle de la bête traquée, ou celle du prédateur dominant la place.

Dans cette nuit-là, il y avait un silence particulièrement étrange. Les nuits précédentes, on pouvait entendre le bruissement des ailes des gros insectes, les vrombissements des gros oiseaux, ou encore les éclats des feux-follets éclairant par intermittence la campagne environnante. Le spectacle était aussi magique que terrifiant. On pouvait à la fois être charmé par les envolées lyriques et lumineuses de ces êtres, et pétrifié par l’horreur que pouvait inspirer ces mêmes formes évanescentes quand elle attaquait brusquement un autre animal pour s’en repaître. Toutes les nuits précédant celle de ce soir-là, il y avait eu une foule éparse d’être tous différents qui couraient pour éviter ces éclairs de lumière mortelle. On pouvait les voir se pencher sur un point d’eau, s’abreuvant tout en restant sur leurs gardes. D’autres se saisissaient de déchets pour avoir de quoi ne pas mourir de faim, avec toujours à l’esprit la peur panique d’être pris en chasse par un vrai prédateur. Les gros oiseaux, les insectes volants étaient une menace d’autant plus grande qu’elle venait d’en haut, et qu’ils fondaient sur leurs victimes en faisant systématiquement un bruit infernal. Malheureusement, par leur vitesse et leur agressivité, il était pour ainsi dire impossible de leur échapper. Alors, ces êtres malheureux, ceux qu’on chassait, se contentaient clairement d’errer d’un point à couvert à un autre, avec pour seul objectif une survie aux chances des plus précaires.

Pourtant, cette nuit-là, nul bruit, nul oiseau, nul prédateur terrestre en quête de chair fraîche. Par cette nuit sans lune, on ne percevait aucune détonation brillante des feux-follets en quête d’un festin. Rien. Le silence le plus assourdissant qui soit. Auraient-ils quitté la région, laissant ainsi toute une nature revenir à la raison et au calme ? On put voir émerger des trous les plus sordides, des taupinières les plus sombres et les plus sinistres des centaines, des milliers, puis des dizaines de milliers de petits êtres chétifs. Hagards, fatigués d’attendre, tous se mirent lentement à aller çà et là pour se trouver un point d’eau et un peu de nourriture. La faim pousse les plus craintifs à braver le danger, et la peur d’être dévoré devient une simple composante et non plus une menace pouvant freiner les instincts vitaux.

Lentement, pas après pas, tous commencèrent à ratisser cette terre traumatisée par ces nuits et ces jours de lutte pour la survie. Ils fouillèrent chaque espace, allant jusqu’à revenir sur ceux déjà explorés avec l’espoir d’y trouver un reste oublié, un recoin sécurisant, de quoi tenir jusqu’au lendemain. Après tout, il n’y a d’espoir perdu que lorsqu’il est définitivement balayé par la réalité. Là, la réalité était suffisamment malléable pour que chaque petite parcelle de Vie s’accroche et cherche une issue, un moyen de renouveler ce contrat avec l’existence. Survivre, ni plus, ni moins. Les plus chanceux trouvèrent de quoi manger, les damnés eux eurent à négocier avec leurs congénères pour exister un jour de plus. C’est ainsi, les instincts primaires et l’égoïsme renaissent quand la Vie est poussée dans ces derniers retranchements. Mais, paradoxalement, c’est aussi dans ces moments-là qu’on assiste à la vraie générosité, où l’on peut partager même ce qui ne le devrait pas, où l’être vivant sacrifie un peu de lui-même pour qu’un autre être comme lui puisse également survivre. Alors, les meutes peuvent survivre, s’organiser, défier les prédateurs, et dans de rares cas les vaincre.

Tout à coup, on entendit le grésillement caractéristique des feux-follets, tout comme le râle lourd des oiseaux de proie. Ils revenaient, et ils le faisaient en masse ! Ce fut la panique, la débandade la plus totale. Tous ces êtres tentèrent de fuir tandis que les prédateurs envahissaient la plaine, dévorant, mordant, déchiquetant ces pauvres animaux effrayés. On put les voir courir au hasard, hurlant, criant, gémissant, tandis que de partout ces monstres de cauchemar firent un festin aussi sauvage que rapide. Le sang coula, et rares furent les agresseurs qui eurent à subir une quelconque révolte. Parmi les dévoreurs d’âme et de Vie, ce furent avant tout ces êtres de lumière qui furent les plus cruels. Sans se préoccuper du qui ni du pourquoi, ils anéantirent des centaines de fuyards, les brûlant, les broyant, éparpillant les chairs et les corps au gré de cette fantaisie cruelle dont les feux-follets ont le secret.

Et, quand le soleil revint, les plus chanceux avaient rejoint leurs grottes et leurs refuges. Pour les autres, on put voir leurs corps abandonnés sur le sol, dans des postures aussi grotesques que terribles. Beaucoup portaient sur eux les traces de ces nuits d’enfer, de ces bombardements du 13 au 15 Février 1945 sur Dresde.

21 juin 2018

Elle roule sur les pentes

Le gosse courait dans la rue en poussant du bout du pied son ballon de cuir. Il était déjà hors d’âge, usé par les heures interminables à subir les coups des gosses du quartier. Jadis blanc, désormais crème, la housse de peau tannée roulait inexorablement vers le bas de la rue en terre battue. Et le môme, souriant du haut de ses douze ans, dévalait la pente en slalomant entre les gens, à côté des étals à peine protégés du soleil par de grandes toiles colorées, évitant ici une cage en osier contenant une poule, là une caisse contenant des mangues. On le saluait en rigolant, en lui disant « Attention Edson, tu vas tomber ! ». Le gamin donnait à chaque fois pour toute réponse un éclat de rire sonore, tout en faisant des gestes techniques improbables : un piqué pour soulever le ballon, un passement de jambes pour dribbler un joueur imaginaire, puis pour finir un petit tir contre un mur pour redonner un peu d’élan à son seul et unique jouet.

Il était dans une tenue dépenaillée dont les teintes s’étaient atténuées avec le temps. Son t-shirt un rien trop grand pour sa silhouette maigrelette flottait autour de lui, ses chaussures maintes fois rafistolées auraient tout à fait pu chausser un adulte bien plus grand que lui, et que dire de ce short de toile dont les coutures et les réparations étaient plus qu’apparentes ? Pourtant, ce bientôt adolescent, un beau gamin élancé, déjà musclé, au teint de métisse tanné riait, ravi de voir sa ville et ses rues dont il arpentait chaque jour, après l’école, chaque mètre pour se dépêcher d’aller jouer sur un terrain vague. Il avait l’insouciance infantile, avec paradoxalement une détermination digne d’un adulte, celle de devenir un footballeur professionnel.

Il prit une rue à angle droit sans ralentir sa course. Il inspirait et expirait avec assurance, martelant la terre asséchée, maintenant l’allure tout en s’exerçant sans relâche aux gestes qu’il voulait voir devenir mécaniques. Encore une ou deux jongles, une reprise légère, un amorti, une tête, puis la reprise de la course en direction du terrain. Il avait laissé ses livres chez lui pour les échanger contre son fidèle ballon, il avait troqué son seul uniforme d’école contre cette tenue bonne pour tout. Sa mère, une couturière, lui avait très vite inculqué à ne pas bousiller ses vêtements en jouant au foot. « Ton uniforme, c’est deux mois de salaire. Tu vas jouer ? Alors tu le laisses ici ! ». Cette tenue scolaire, c’était un pull noir avec sur le cœur le blason de l’établissement, une chemise blanche toujours parfaitement repassée, un pantalon noir fait d’un lin épais et qui grattait quand on restait sans bouger, et une belle paire de mocassins cirés. Ses deux biens précieux à Edson ? Son uniforme et son ballon. Sorti de ça, sa famille n’avait pas grand-chose. La « maison » était une construction branlante mêlant planches de récupération, plaques de tôle oxydée par la pluie, et en guise de luxe des meubles délabrés récupéré au pied des immeubles des riches vivant en contrebas, pas loin de la mer. Là-haut, dans la favela, on faisait avec ce qu’on avait. Il n’y avait pas d’eau courante, et on se débrouillait pour l’électricité… alors une salle de bain…

Edson arriva enfin sur le terrain. Les autres n’étant pas encore là, il s’assit sur les restes d’une maison qui avait été rasée pour en chasser les habitants. De là, il avait un point de vue imprenable sur la ville qui l’avait vu naître, grandir, et comprendre à quel point le monde peut être curieux. Les plages étaient de douces cartes postales où les touristes défilaient en permanence, tandis que tout en haut, là où il habitait, on n’en voyait jamais. En bas, il y avait ces énormes résidences où habitaient les riches propriétaires, les banquiers et les rentiers. On pouvait sans difficulté les repérer en ville, parce qu’ils circulaient tous dans de grosses berlines aux vitres teintées, parce qu’ils ne se mêlaient jamais aux piétons, et parce que leurs maisons et leurs bureaux dans les tours de verre étaient sous la protection attentive et zélée de milices armées. C’était ainsi : il y avait bien trois classes, les très riches qui avaient les étages les plus élevés dans les tours défiant le ciel, les ordinaires qui eux s’entassaient dans des immeubles très propres mais souvent étriqués et excentrés dans des quartiers, puis il y avait les autres, les petites mains qui vivaient dans les favelas des collines, ceux qu’on ne voit pas, qu’on ne veut croiser que s’ils sont vêtus en facteur, livreur, ouvrier du bâtiment, en femme de ménage… son père à lui, ça n’était pas un mauvais bougre. Il était parti travailler dans une mine d’or en pleine forêt, et chaque mois il envoyait une partie de sa paye à sa mère. Elle cousait à la maison, usant son antique machine à coudre pour compléter le budget. Le père était honnête et bosseur, et économisait en ne revenant qu’une fois tous les trois mois. Entretemps, il envoyait des cartes, des lettres, ajoutant à chaque fois une pensée pour son fils unique. C’était ainsi, « faut bien vivre », disait sa mère tout en souriant à son fils qui la dépassait déjà en taille. Il était élégant, les cheveux rasés, le sourire brillant aux dents soignées. Ses parents se saignaient pour qu’il puisse étudier dans un collège respectable, pour qu’il ait une chance de fuir un avenir hésitant entre la pauvreté servile et les gangs violents hantant ces quartiers pauvres.

Qu’il aimait regarder la mer ! il adorait regarder le flux et le reflux des vagues, il adorait sentir l’iode, le parfum des fruits frais vendus aux touristes, la sensation du sable sous ses pieds nus, et surtout la caresse de la brise marine venant apaiser la sensation de chaleur aux moments les plus chauds de la journée. Ses copains n’étaient pas encore là, ils tardaient un peu. Si ça se trouve, c’était encore une opération de police qui bloquait le quartier, ou bien un bus qui refusait de démarrer. Autant le réseau de transport était efficace en bas, autant, en haut, la desserte était au petit bonheur la chance. Lui, il avait arbitré : à pieds ! Plus question d’attendre ces machines inconfortables, ces fours sans climatisation qui cahotaient lentement sur les mauvaises pistes des collines. Et puis, il allait bien plus vite en dégringolant les pentes qu’en suivant les routes un peu mieux entretenues du réseau routier « normal ». Il se releva et se mit à jongler avec son ballon, enchaînant les acrobaties et les mouvements toujours plus ardus. Jamais perturbé par une erreur, Edson continuait inlassablement son entraînement personnel, convaincu qu’il était que cela serait bénéfique pour son jeu.

Tout à coup, une dizaine d’adolescents débarquèrent sur le terrain. Leurs tenues étaient dépareillées, certains étaient visiblement très pauvres, tandis que d’autres avaient un peu plus d’aisance. Pourtant, ils chahutaient et riaient ensemble sans vraiment se préoccuper des différences sociales. Ce genre de distinction, il n’y a que les adultes pour les faire. Eux, ils venaient pour jouer au foot, pour voir les copains, pour discuter et rire jusqu’au coucher du soleil. Ils se saluèrent les uns les autres, discutaillant de la journée de cours qui avait pris fin avec la sonnerie de midi. « Bah, y a encore eu des coups de feu là-bas. Comme d’habitude, ils ont envoyé la brigade, ça a canardé un peu, puis ils sont reparti ». Ils parlaient de cette guerre permanente entre les cartels et la police, comme s’il s’agissait d’une chose banale et anodine.

On répartit alors les joueurs. Deux équipes, parfait, le compte est bon des deux côtés. Ils posèrent leurs affaires, se mirent à occuper le terrain, puis le ballon se mit à aller et venir d’un joueur à un autre. Tout à coup, l’affaire était passée d’un jeu d’enfants à une affaire sérieuse. On disputait un match, un vrai, où la victoire avait un sens, où il fallait marquer le premier et pouvoir envisager de lever la coupe. Tous revoyaient les exploits de leurs héros, ces joueurs en jaune levant LA coupe du monde, la dorée, la plus belle de toutes. Alors, chaque passe était essentielle, la moindre faute disputée comme les grands à la télévision. On ne chahutait pas, on ne faisait pas semblant. Les matchs sont comme la Vie, ils sont tous importants, pour eux il n’y avait pas de petite compétition, car à chaque victoire, c’était un pas de plus vers les grands stades. Un jour qui sait, Maracaña, qui sait des matchs là-bas, en Europe, à être l’avant-centre d’une équipe célèbre. N’était-ce pas ça, le rêve ? Gagner des millions en tapant dans un ballon ?

Edson fit comme tous les autres, un match sérieux, correct, déterminé. Comme tous les autres il aimait le football. Dans sa chambre spartiate, il avait punaisé aux planches des posters des géants d’époques révolues, tout comme les nouvelles coqueluches du circuit mondial. Il n’aimait pas le foot, il vénérait ce sport autant signe de richesse que de reconnaissance. Lui, il visait au-delà des seuls matchs de quartier, des éventuelles compétitions régionales. Non, lui, il avait encore un an à attendre. On l’avait repéré, on lui avait proposé d’entrer dans un centre de formation. Son talent, il l’avait forgé à force d’entraînement. Ses qualités athlétiques, c’était ces heures passées à courir, à nager, à ne jamais être à l’arrêt ou faire comme les autres, oisifs qu’ils étaient aux heures les plus chaudes de la journée. Lui, le petit Edson, Brésilien des favelas, peut-être qu’un jour il aurait son nom parmi les plus grands, peut-être que, lui aussi, on le mettrait au panthéon des joueurs de légende.

Le soleil commençait à décliner, teintant le ciel d’un rouge sanguin, étirant dans les nuages des traînées orangées. Les gosses se séparèrent en se félicitant et en se promettant une revanche pour le lendemain. Lui, il reprit le chemin en sens inverse, poussant devant ses pieds son ballon de cuir, trottant plus que courant tant la pente était raide. Il profitait bien de chaque instant, et le dénivelé lui faisait un excellent exercice d’endurance. Il y avait encore les devoirs à faire, aller chercher quatre bidons d’eau à la pompe, soit quatre allers et quatre retours, se laver, faire sa prière du soir et enfin se coucher. Une journée comme n’importe quelle autre, la vie d’un préado dans une favela de Rio…

19 juin 2018

Pour qui sonne le glas

La procession remontait lentement les ruelles pentues du cœur du village. Qu’ils sont étroits ces chemins dès qu’une foule tente d’y circuler ! Sous les pas lourds des gens vêtus de noir se dissimulaient une forme d’inquiétude, une peur intime et pénétrante. Tous suivaient une boite de bois vernie, un cercueil recouvert d’un voile de satin noir bordé d’une dentelle blanche. Les porteurs, peinant visiblement sous la charge, s’échinaient à surmonter chaque marche de granit poli par le temps. Les façades étaient ce jour-là mornes et dépourvues de toute couleur, elles qui d’habitude dégorgeaient des teintes chatoyantes des vêtements pendus au soleil de Sicile. Les habitants avaient défaits les décorations, remballés les fleurs trop voyantes, et là, en contrebas, le pas lent et mesuré du convoi funéraire jurait tristement avec la blancheur de la chaux des façades et jaune des herbes grillées par la chaleur.

Chaque avancée faisait se lever la poussière, tandis que le son du tintinnabule lançait des échos sinistres dans le silence pesant de la procession. Le prêtre, suant sous son vêtement, égrenait des chapelets en mémoire du défunt. Il y avait sur sa face ronde et rubiconde une forme de pénétration spirituelle, tout comme une espèce de fierté à être là pour dire quelques mots pour le mort. Tout autour de lui, ce n’étaient que pleurs et tristesse, depuis l’épouse éplorée jusqu’aux enfants, en passant par ces tantes et cousines qu’on ne voit que lorsqu’un décès survient dans la famille. Et, derrière eux, une longue suite serpentait dans le cœur du village, les visages fermés, et les poings serrés. Les hommes étaient ceux sur qui la colère était la plus visible. On pouvait lire sur ces teints hâlés le regard de celui qui est usé, celui qui a envie de vengeance, celui à qui on refuse la justice. Alors, silencieusement, refusant même la moindre discussion, tous serraient leurs poings tout en se signant à chaque « au nom du père » que pouvait dire leur curé.

Les passages les plus étroits étaient également les plus frais. Enserrés entre les bâtisses séculaires, le soleil oblique de l’après-midi ne parvenait pas à venir échauffer la pierre du dallage, et chacun pouvait alors trouver un peu de réconfort dans ce moment de peine. On entendait déjà, en haut de la colline, le glas de l’église qui rappelait à toute la région qu’un homme était mort, et chacun savait malheureusement pourquoi celui-ci avait quitté cette terre. Il n’était pas vieux, il n’avait pas abusé de son existence, pas plus qu’il n’avait été fauché par la maladie. Il faisait même partie de cette génération ayant échappée à la grippe espagnole, survécu aux combats du temps de Mussolini, et c’était finalement la mafia qui avait eu raison de lui. Il avait commis le pire des crimes, celui de refuser d’être un pion, un esclave, de donner une part importante de ses maigres revenus. Ce défi lui avait finalement coûté la vie. On l’avait tué d’une décharge de fusil. Pas de trace, pas de témoin, rien pour orienter les policiers… et puis, comment compter sur eux ? Qui était corrompu ? Qui était sûr et droit dans ses bottes ? A qui se fier dans un monde où une armée souterraine prenait les décisions, gérait les marchés publics, tenait les juges et les forces de l’ordre ?

Une fois les derniers mètres faits dans le village, toute la petite troupe se retrouva désormais à découvert, en plein sous un soleil de plomb. Autour, les oliviers n’avaient pas même assez de vent pour frémir, et tous semblaient figés par le temps, tordus par l’horreur d’une mort injustes, et incapables de pleurer tant ils l’avaient fait par le passé. Ainsi, même la nature n’était plus capable de tristesse, et donnait une impression de pénible résignation face au temps et aux éléments. Et le tintinnabule continuait à émettre sa plainte métallique, le battant allant et venant au gré des pas de son porteur. Chacun scrutait cet objet avec autant de déférence que de haine, tant il symbolisait tout à la fois une foi inébranlable en Jésus Christ, qu’il était signe qu’une personne était morte. Alors, on n’espérait qu’une chose, entrer sous les arches de l’église, s’abriter de la chaleur dans cette enceinte, prier pour l’ami, le frère, le mari, le père, puis finalement le mettre en terre pour toujours. Il méritait bien cela, que tous les habitants défient cette hydre, qu’ils montrent à ces hommes sans foi ni âme qu’ils n’étaient pas résignés à tout subir sans mot dire.

Tout à coup, on entendit une détonation. On avait tiré un coup de feu ! Ce n’était pas le bruit d’un fusil de chasse, mais bien celui d’une arme de poing. Certains se mirent à fuir, la foule commença à se disperser quand une femme se dressa sur le chemin et les invectiva de sa voix usée par le temps et la tristesse. Vêtue d’un long fichu noir, les cheveux blancs enserrés dans une dentelle noire, elle leva son poing noueux et arthritique « Vous n’avez pas honte ? Vous lui refusez même l’église bande de chiens ?! ». A ces mots, la procession se figea. Le tintinnabule était tombé au sol, le cercueil posé à terre, et certains s’étaient réfugiés derrière un parapet. A ces mots, certains prirent conscience que la lâcheté devait avoir une limite, qu’on ne pouvait pas tout accepter, tout subir. Alors, un enfant se saisit de l’accessoire surmonté de cette cloche, le fit tinter avec vigueur. Il se tourna vers l’église et lança à la vieille femme « On y va grand-mère ? ». La femme eut un sourire triste. Elle passa sa main calleuse dans la tignasse noire de son petit-fils, lui sourit, hocha la tête, et tous deux prirent la tête du convoi funéraire.

On vit alors plusieurs hommes robustes s’avancer et couper à travers la foule. Ils étaient musculeux, des travailleurs de la terre fiers aux yeux noirs et à la peau tannée par les éléments. Ils furent quatre à se saisir de la boite qui devint soudain plus légère. Ils levèrent le cercueil bien haut pour montrer leur fierté d’être là, d’emmener un camarade dans sa dernière demeure. Puis, peu à peu, les gens se redressèrent. Tous se mirent debout, et le curé, à demi étouffé par sa course jusqu’à un muret, se reprit, se signa, puis revint s’adresser à ses ouailles. « Mes frères, mes sœurs, allons rendre à cet homme de bien les derniers honneurs ». Tous se signèrent en disant à haute et intelligible voix « Au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit ».

« Amen ». Un second coup de feu éclata dans la colline. Ils tressaillirent, mais la troupe ne se débanda pas. Le pas fut tout aussi lent, les chants religieux plus vigoureux, comme autant de défis lancés à ces assassins trop lâches pour venir interdire directement l’enterrement de cet homme courageux. Alors, il y eut plusieurs tirs en l’air qui finirent sur un silence lourd de sens. Le tireur avait compris qu’il n’obtiendrait pas ce qu’il était venu chercher, et que pire encore s’il tuait quelqu’un, lui-même serait traqué et massacré par cette foule entière qui osait défier ainsi la mafia. C’était l’agression de trop, la menace de trop pour ce petit village de Sicile, perdu dans les collines, ne cherchant que la paix là où la mafia ne cherchait qu’intérêt, menace et oppression.

On fit une messe magnifique à cet homme. Il eut le droit à des cantiques, à l’orgue, aux enfants qui chantent de leurs voix pures ces mélodies aussi tristes qu’apaisantes pour l’âme. Il eut aussi le droit au défilé des habitants, et même les plus veules, les plus lâches firent le déplacement. Eux aussi avaient compris que se cacher derrière la peur ne pouvait pas tout résoudre. Eux aussi, ce jour-là, prirent en main leur destin. Demain, tout recommencerait, mais aujourd’hui, en ce jour de peine, ce fut le village qui avait gagné sa bataille contre l’oppresseur.

On le mit en terre, et rien ne troubla la procession et les prières. Le vent s’était levé, caressant les corps échauffés par le soleil qui commençait à décliner. Les hommes se décoiffaient, tombant la casquette par respect. Chacun se saisit d’une poignée de terre pour la jeter sur le cercueil, puis chacun reprit le chemin du village.

« Demain sera un autre jour » dit la vieille dame à son petit-fils en quittant le cimetière. Elle fit plier ses douloureuses articulations, se signa lentement en murmurant ces paroles indispensables, se redressa avec l’aide de l’enfant, puis elle prit une sente en direction de sa vieille ferme. Elle avait déjà perdu un époux à cause de la maladie, un fils par la guerre, une belle-fille quand elle avait accouché de cet unique enfant, et voilà qu’on lui avait pris son dernier fils. Le gamin était sa seule lumière, sa dernière lumière. Elle se devait de se battre pour lui, malgré tout, malgré l’âge, la fatigue et la tristesse d’avoir survécu à autant de gens. L’enfant avait besoin d’elle. Elle se pencha légèrement sur sa canne faite d’un cep de vigne, puis pour elle-même et pour Dieu comme témoin « Je lui donnerai tout ce que j’ai, et j’espère qu’il sera un homme digne de son père ».

Ainsi se coucha le soleil sur la Sicile, ainsi fut enterré un homme de bien.

18 juin 2018

Jeux d'enfants

Ils étaient assis au bord du fleuve. Lui, petit blond au teint hâlé par le soleil de l’été, et elle, avec ses longs cheveux bruns regroupés en deux couettes terminées par des rubans rouges. Ils étaient là, observant le flux de l’eau légèrement verdâtre sur la berge, admirant les roseaux ondulant au gré du courant, et admirant à leurs pieds les têtards et autres petits poissons allant et venant pour se chercher un repas. Ils souriaient, jouant à compter les bestioles, à tenter de les saisir du bout des doigts sans jamais y parvenir. Espiègles, amusés par la réaction de la nature face à cet amusement enfantin, ils s’aspergeaient autant d’éclats de rire que de goulettes d’eau particulièrement fraîche.

Il faisait chaud sur cette berge inondée de soleil. La légère brise caressait les hautes herbes, et les ormes fléchissaient légèrement, traçant de leurs ombres des motifs sans cesse renouvelé. On pouvait entendre le bruissement des ailes des libellules, le chant d’un échassier guettant un repas, le murmure des herbes qui crissent sous le pas des vaches dans le pré derrière les deux enfants. Tout était silence et musique à la fois, le silence des hommes et les chants d’une nature savourant un été chaud sans être caniculaire. Le garçon, en culotte courte, défit ses lourds souliers pour les poser sur les cailloux formant une petite plage. Il invitait la fillette à se baigner les pieds, à se rafraîchir et à sentir entre ses orteils les « bestioles qui passent ça chatouille ». Elle rit, défit ses sandales, les posa à côté des chaussures du garçon, puis troussa légèrement sa robe fleurie avant d’entrer dans l’onde glacée. Elle poussa un petit cri de surprise, puis, prise au jeu, elle laissa glisser le vêtement qui se détrempa aussitôt. Elle bouda d’abord, puis, voyant que son camarade ne l’avait pas poussée à jouer dans l’eau par malice, elle se mit à rire et à laisser sa robe se gorger d’eau.

Ils suivirent les berges sans jamais s’éloigner du bord. « Papa il a dit qu’on doit pas aller loin si on va dans l’eau », dit la fillette en scrutant le garçon d’un air inquisiteur. « Oui, maman me l’a dit aussi », répondit le garçon en remontant vers la berge. Tous deux s’assirent sur un rocher faisant saillie, puis observèrent, là un peu plus haut, le pont métallique surplombant le cours d’eau. De l’autre côté, c’était une petite ville besogneuse, avec des cheminées de fourneaux, des maisons en pierre, des fermes, des commerces. Ils pouvaient voir les paysans allant et venant sur les berges, les camions poussifs fumant et pestant à cause de leur charge, et les bêtes qu’un berger menait brouter au plus près de l’eau. C’était ça, l’été, voir les gens travailler, et les gosses s’amuser. « On rejoint les autres au village pour jouer ? » fit le garçon. « Non, on a pas le droit tu sais, on doit rester ici », répondit la fillette un peu triste de devoir freiner les ardeurs de son frère. Alors, un rien déçus, les deux enfants continuèrent à scruter le village, ses mouvements, à en déguster l’activité visiblement trépidante pour un bourg.

Il vint alors une idée au garçon. « Et si on jouait à faire des ricochets avec des cailloux ? », fit il en jetant une poignée de gravier dans le fleuve. « Celui qui fait le plus de rebonds a gagné ! ». Pas confiante pour deux sous, la fillette le scruta en lui disant ouvertement « tu vas encore tricher, et puis je sais pas faire rebondir les cailloux sur l’eau. Et puis, c’est pas possible d’abord ! ». Il eut un fou rire moqueur, puis se saisit d’un caillou bien plat, un galet poli et brillant à force d’avoir été trimballé des siècles durant par les courants du fleuve tumultueux. « Regarde, vais te montrer ». Il tira la langue, la serra entre ses lèvres pour montrer sa grande concentration, puis il jeta le caillou qui tourna, virevolta, et rebondit encore et encore. Un, deux, trois… six rebonds ! « Tu vois, ça marche ! Faut bien lancer à plat, et paf ça va rebondir. Tiens essaye ». Il choisit alors un galet pour sa sœur, lui tendit et l’aida à prendre position pour faire le bon geste. Le caillou fit plouf, coula à pic sans faire le moindre rebond. « Tu te moques hein, c’est pas gentil ». Il comprit alors que sa sœur le croyait malhonnête et moqueur. Alors, patiemment, en grand frère avisé, l’enfant prit la petite main encore potelée de l’enfant, lui fit faire le bon mouvement, et là le caillou vola, rebondit une fois, deux fois, jusqu’à une troisième fois pour finir par, lui aussi, couler à pic dans un bruit caractéristique.

« Tu vois que je me moque pas », dit-il fier de sa leçon. Il se pencha, prit encore un autre caillou qu’il tendit à sa sœur. « A toi, recommence ! ». Elle se concentra, visa, jugea l’angle, la distance, le geste, et jeta avec vigueur le caillou qui fit ses quatre rebonds. « Et voilà ! ». Joyeuse, exultant de son plaisir d’avoir réussi ce miracle, elle prit un autre caillou et s’apprêta à le jeter quand son frère l’arrêta. « Ah non, là il est pas plat, ça va pas marcher. Faut que tu prennes des plats comme ça, sinon il va pas rebondir ». Ils se penchèrent et se mirent à cumuler un petit tas de cailloux dont la forme se devait d’être idéale. Ni trop lourd, ni trop petit, surtout pas rond ou tout cabossé. Non, bien plat, avec des chouettes motifs pour que ça fasse joli quand ça vole.

Alors, les deux enfants se mirent à faire un concours. A tour de rôle, ils jetèrent des galets élus pour le « concours mondial de ricochets ». Trois ! Cinq… Oh zut que deux ! Puis, le garçonnet prit un galet plus gros, plus lourd qu’à l’accoutumée. « Je suis sûr que ça va faire plein plein de cercles dans l’eau ». Il prit un peu d’élan, jeta avec force son caillou, et au moment précis où celui-ci toucha l’eau une énorme explosion survint à côté du pont. Une immense gerbe d’eau s’éleva, propulsant de la vase et des débris aux alentours. Les deux enfants se mirent à courir jusqu’à leurs chaussures, se chaussèrent en toute hâte, puis détalèrent vers la ferme de leurs parents. « Ben dis donc les grands ils nous disputent quand on jette des cailloux dans l’eau, t’as vu comment ça a fait plouf quand eux ils jouent ?! », dit la fille tout en courant de ses petites jambes engluées dans une robe détrempée.

Ce fleuve, c’était le Rhin. Cette ville Remagen en Allemagne, et c’était le 7 mars 1945.

15 juin 2018

Délai de grâce

Qu’on se le dise, il faut réussir à admettre que notre vie est régie par une notion que les industriels de l’agroalimentaire nomment « la date de péremption ». Dit comme ça, on aurait tendance à se voir sous la forme d’un yaourt oublié au fond du réfrigérateur, le flanc marqué d’une date fatale au-delà de laquelle tout le monde tremble d’aller. C’est ainsi qu’est faite l’existence, une date de début et une date de fin, et entre les deux pas mal de jalons curieux et aussi agréables qu’insupportables. Evidemment, tout le jeu est de trouver une échappatoire, comme par exemple se bourrer de médicaments, s’isoler dans le Larzac, ou au contraire foncer tête baissée en espérant ne pas se prendre un mur…

La Nature a un sens de l’humour plutôt cruel si l’on y songe. Déjà, la naissance est un traumatisme : la femme qui nous porte souffre le martyr, on lui fait subir les pires douleurs tandis qu’elle est humiliée par l’œil médical d’un gynéco aussi cynique que rôdé à l’évènement. Ensuite, le nouveau-né, s’il est chanceux, braille pour déployer ses poumons après sa première fessée, et s’il a la poisse on le colle dans un bocal de plastique, et on lui enfonce autant de tubes que sa frêle anatomie le permet. Tu parles d’un destin ! Commencer par une raclée, ou pire encore en boite de conserve le temps que la petite machine daigne se finaliser. L’idée de la naissance, du moment agréable, est vraiment vendue ainsi pour rassurer les futures mères. Après, évidemment, elles se rattrapent -quand elles en ont l’instinct et les qualités morales- durant la croissance du rejeton, mais la première étape est vraiment la démonstration que s’il y a une chose que nous les hommes avons la chance d’esquiver, c’est bien l’accouchement.

Alors, dès le premier instant, la Mort fait couler le sable de notre sablier intérieur, observant avec un sourire morbide l’écoulement du fluide granuleux. Elle observe, se marre à chaque incident où l’on fait osciller le grand machin en verre, et au bout du compte, quand le dernier moment arrive, le dernier grain tombe au fond et notre « heure est venue ». L’heure ? C’est une plaisanterie forcément morbide, puisqu’on se fout de l’heure, de la minute, de la seconde. Ce qui compte, après tout, c’est le temps qu’on aura eu l’occasion et la chance (ou pas) de vivre, et le temps que les autres auront ensuite. Derrière cette démarche intellectuelle un rien triste, on se doit de réfléchir avec plus d’ouverture et surtout plus d’esprit pour en rire.

Oui, le rire est une arme contre la Mort. Elle n’aime pas du tout qu’on se moque d’elle, pas plus qu’elle n’apprécie des masses qu’on puisse avoir le culot de la défier. Dans le fond, c’est notre petite revanche puisqu’on ne peut pas en éviter la faux, alors autant faire comme les fleurs, à savoir briller et se montrer sous notre meilleur jour ! Je sais, on va me dire que je ne me rends pas compte, que certains vivent un calvaire, que bien souvent on n’a que peu de chance, et que les nantis ne connaissent pas la valeur des instants précieux. Soit. J’en conviens, mais vous devrez en retour convenir qu’il y a là un paradoxe et une ironie qui a de quoi vous débloquer les zygomatiques ! Vous ne voyez vraiment pas ? Pourtant, le nabab, le milliardaire salopard sans éthique, quand il a le second pied qui glisse dans la tombe, n’est-il pas en train de supplier qu’on lui donne du temps, qu’il cherche la rédemption auprès d’un Dieu qu’il a pourtant dénigré sa vie durant ? N’est-ce pas une belle revanche de la Vie sur le matérialisme que de pousser dans le trou tout le monde, et que ce passage n’autorise rien d’autre que soi-même ? Après tout, caisse de bois, sac en toile, ou bien cerné par du satin, notre sort est systématiquement le même : on ferme la boite et on jette le tout pour éviter que les piafs nous graillent les yeux, et que l’odeur incommode le voisinage.

A partir d’un tel raisonnement, j’en viens évidemment à prendre aussi le parti de me dire qu’il y a nécessairement plus à donner qu’à prendre. Chaque moment nécessite d’être vécu aussi bien qu’il est possible, puisque la Mort, elle, nous attend en jouant de son index décharné sur le manche de son arme de prédilection. Et le pire, qu’elle nous sourit, elle se moque, et même si l’on arrive à la narguer, Elle, majuscule, prend son dû et nous embarque. Si l’on part perdant, l’existence est morne et déprimante… mais l’on part avec l’avantage de connaître les règles et de les accepter, alors là oui, on a une petite chance de se payer un instant de Vie, de vraie vie, intense, savoureuse, qui nous marquera et dont on se souviendra au dernier instant.

Chaque seconde doit être un temps suspendu, un essor vers le « mieux possible » et non vers un « demain sera pire ». Nous avons cette chance de pouvoir raisonner et analyser, voire même apprendre de nos erreurs. Nous pouvons au surplus penser avec générosité, ce qui implique qu’on se doit aussi de revenir sur soi-même et faire des concessions. Notre Vie, notre Existence ne devrait être qu’un délai de grâce, depuis la première seconde où nous rendons heureux en prenant notre première inspiration braillarde, jusqu’à l’exhalation de notre dernier souffle rendu sur un lit de mort inévitable. Pourquoi se contenter du bien, quand on peut donner le meilleur ? Celui qui a peur de la Mort oublie que la peur n’évite pas le danger, et que le danger, même si l’on prend le temps de l’éviter avec soin, vient bien souvent au moment le plus inattendu. Prenez le type qui glisse sur une peau de banane et qui se brise la nuque dans les escaliers. Il aura passé son existence à ne surtout pas faire de sport, encore moins à se mettre en danger à quelque moment que ce soit, et pourtant, la Mort, elle, se fait un malin plaisir à le faire passer de vie à trépas, en trois pas courts et ironiques. A quoi penser dans cet instant fatal et fatidique ? Les moins vifs se contenteront d’un « et merde », les plus rapides d’un « j’aurais peut-être dû nettoyer », et entre les deux on aura un « houla, c’est que ça glisse ! » de circonstance.

Repasse-t-on notre vie entière en accéléré au moment où notre esprit s’éteint ? A-t-on donc l’occasion de passer notre délai de grâce comme le meilleur film qu’on puisse voir ? Qui sait ? Certains disent qu’ils ont « vu » ce spectacle. Certains furent déçus et firent tout pour s’améliorer, d’autres en devinrent béats et virent leurs peurs s’évanouir… Qui croire ? L’important n’est pas là, ce qui l’est, c’est ce que si l’on voit ce film, autant qu’il soit bon, ponctué d’un certain suspens, et qu’on ait des moments de pure grâce et de légèreté ! Vivons mes amis, c’est plus important, non ?

14 juin 2018

La main lumineuse

Cela fait toujours bizarre de voir une ville quand elle a foncièrement changée. Il y a trente ans de cela, les quartiers avaient un sens, les immeubles n’étaient pas des tours tutoyant les cieux, et l’on pouvait dire qu’on voyait le ciel depuis la plus petite des rues. Cependant, en trente ans, il y a énormément de choses qui ont changé. On a vu la technologie révolutionner les processus de construction, l’introduction à outrance de l’informatique et des réseaux dans le quotidien a mené à ce que chaque surface plane, chaque petit recoin soit un support d’information et de publicité. Ainsi disparurent la plupart des façades historiques auxquelles on a substitué d’immenses aplats bariolés. Quand j’étais gosse, je pouvais envisager d’arpenter la capitale en flânant d’une rue à une autre, d’apprécier les pigeons à qui on envoyait des coups de pieds pour de faux, et de saluer les commerçants avec leurs devantures vitrées. Aujourd’hui, c’est un concert incessant d’hologrammes, de vidéos entêtantes vous vantant des choses vous étant destinées, et le concept même de publicité ciblée a pris le pas sur les grandes campagnes de marketing.

Il y a eu une vraie révolution, celle du transhumanisme. L’idée de départ était de « réparer » les corps, en envisageant des yeux mécaniques, de reconnecter les membres devenus inertes après un accident, d’assister les plus faibles en faisant fusionner la science et la chair. Pourtant, très rapidement ce fut un sujet de polémique sachant que tout le monde se mit à rêver d’avoir les médias directement dans la tête, plutôt que sur un téléphone, une tablette ou un ordinateur. De là, ce fut naturellement les plus grosses entreprises qui eurent le dernier mot. Choisissez : vous payez de suite une fortune inabordable pour vous faire augmenter ou bricoler, ou alors subissez le harcèlement perpétuel des mass médias. Beaucoup prirent le chemin d’une sorte de crédit temps publicitaire, soit par nécessité, soit parce que c’était autrement plus intéressant de « voir » pour soi les dernières vidéos à la mode, que de trimballer un smartphone tellement has-been.

Ce fut dès lors l’explosion. Pour les non connectés, on prit le parti de projeter la publicité et les journaux, pour les autres ce qu’ils voient se met à jour selon des critères récupérés dans leur propre existence. « Vous êtes un produit, pour vous ce sera gratuit ». Ce discours, aussi cynique que poussant à la déshumanisation, en mena certains à se révolter contre cet ordre établi. Malheureusement, faute d’être dans le système, ceux-ci durent choisir entre l’intégration de force, et finir en parias. Pendant ce temps, les bâtiments se mirent à prendre de la hauteur, tant pour absorber une nouvelle arrivée des derniers non citadins, que d’une immigration de moins en moins contrôlée. « Citoyens du monde », qu’ils disaient à qui voulait bien l’entendre. Sous couvert d’une morale sociale et bienveillante, cela se révéla avant tout être trouver des bras corvéables à merci, et des consommateurs ravis d’être capables de dépenser le peu déjà gagné à la sueur de leur front. On ne pouvait décemment pas leur reprocher de fuir des pays en guerre, une campagne où toutes les fermes s’étaient mécanisées et ne requérant de fait moins de personnes, voire plus du tout d’ailleurs, et de chercher une nouvelle chance dans ces cités en pleine expansion.

En trente ans, ma ville a doublé de population. Les quartiers qu’on disait populaires le sont restés, mais à quel prix. Les tours prirent le chemin du ciel, empilant dans les étages les plus hauts les meilleurs salaires, dans le milieu la foule des prolétaires, et dans les étages bas tous les commerces et services indispensables à la vie de ce microcosme prisonnier du béton. De l’école au bar, en passant par les services administratifs, les médecins et même les pompes funèbres, on vit sortir de terre des gratte-ciels sinistres, froids, avec une apparence pourtant intéressante par une architecture très travaillée voire même séduisante. Ces lances perçaient le flanc de la société, et personne ne semblait s’en préoccuper outre mesure. Et en bas, dans la rue, on vit peu à peur émerger une nouvelle forme de pauvreté, celle des non transformés, celle des non connectés à qui l’on donnait la chasse pour tenter de les faire fuir. Il ne fait pas bon genre d’avoir des gens qui mendient au pied d’une tour qui glorifie une marque célèbre de soda !

J’ai vu disparaître la vie et la verdure de ma capitale. J’ai vu le bitume prendre de nouvelles teintes grâce des procédés holographiques. J’ai même vu les nouveaux transports en commun qui volent et atterrissent directement sur des passerelles attachées aux flancs de ces villages dans la ville. La verticalité est la nouvelle norme, et quiconque s’y opposant est un déviant. Non content d’instaurer une politique basée sur le tout économique, la morale a poussé la foule à devenir vindicative contre les gens pensant différemment. De cette dictature de la bienséance débordait toutes les déviances : sexe, corruption, surconsommation, individualisme, des modèles de réussite basés sur l’écrasement de l’autre, tout ceci à la gloire d’une nouvelle éthique, pour même dire une nouvelle religion, celle du « réseau ».Vous êtes un nœud d’un réseau mondial, où chaque personne représente une petite quantité de données, d’informations négociables et commercialisables.

On vit bien des métiers disparaître ou muter très sévèrement. L’émergence de l’intelligence artificielle fit entrer dans les mœurs l’ère des robots. Ces machines, impersonnelles et singeant l’être humain se mirent à nous côtoyer, et des « artistes » se mirent même à chercher le mimétisme parfait. Cela amena à une vraie crise identitaire où l’on eut le droit à des scandales comme un politicien qui se faisait remplacer par son double synthétique, ou dans un pays où le despote était mort depuis des mois, et qu’une machine remplaçait pour égrener des discours idéologiques puant le nationalisme et la haine de l’autre. Pour l’humanité, ce fut le premier pas dans la perte de l’identité réelle au profit d’une identité virtuelle. On créa le concept de passeport numérique, d’identité virtuelle où chacun devait stocker et dévoiler ses secrets. J’ai alors vu des manifestations, des gens brandissant leur droit à une vie privée. Etait-ce une plaisanterie ? Etait-ce une ironie sachant que tous, sans exception, s’étaient donné corps et âme à des entreprises, leur cédant toute leur existence numérique ? De manifestations cela tourna en émeutes qui furent durement réprimées. Les résistants à la numérisation glissèrent alors dans la clandestinité, montant des structures parallèles et des dispositifs de communication leur offrant une chance de ne plus être épiés au quotidien.

Ma ville, ma belle capitale continua à grossir, enfler jusqu’à devenir obèse de sa consommation effrénée. On ne vit bientôt plus vraiment le ciel, mais des engins volants diffusant, eux aussi, des offres commerciales, des messages de propagande aux airs de bienveillance. Ces machines automatisées tentèrent de pousser des messages culpabilisant les déviants, incitant à la dénonciation des intégrés, et à faire mourir toute forme de résistance. Ce fut un temps efficace car bien des non connectés furent arrêtés et même internés. On a poussé le vice jusqu’à autoriser la reprogrammation. L’idée ? Poser un système sur le cerveau permettant d’en filtrer les raisonnements. Cela créa une population d’êtres amorphes, jute capables de consommer et survivre. On venait d’inventer la prison virtuelle. Malheureusement, outre ces puces de sanction, d’autres eurent aussi l’esprit dévasté par l’excès de virtuel. On compta des morts par déshydratation, des gens faisant des anémies sévères, tout cela parce qu’ils avaient perdu le contact avec la « réalité ». Et l’absence de régulation ne vint pas améliorer les choses. On vendit aux familles de connecter leurs enfants, et nombre de pseudo parents profitèrent de ces nourrices virtuelles pour se désintéresser totalement de l’éducation de leurs gosses. Cette nouvelle génération, ultra connectée, accro au virtuel, c’était celle qui aujourd’hui déambule en bas, ne parle plus à personne sauf à travers leur réseau neuronal.

Et moi, j’ai d’abord accepté la connexion, curieux que j’étais d’en découvrir les avantages. J’ai eu accès ce monde, à cette immense bibliothèque, et je pus évoluer, m’instruire, comprendre de mieux en mieux le monde. Pourtant, un jour, j’ai senti que quelque chose ne me convenait plus. Etait-ce parce que j’avais reçu la rupture de mon ex par un message directement dans ma tête et non en face, ou que je ne supportais plus l’amoncellement de publicités venant me polluer mon quotidien ? J’ai senti que je n’étais pas maître de mon environnement mais juste un rouage, une petite roue dentée propre à faire tourner une mécanique plus vastes, sans que j’en aie ni conscience ni même le droit d’en modifier le fonctionnement général. J’étais devenu un composant au lieu d’être une personne, une simple donnée facile à effacer là où je voulais tout simplement exister, être, vivre, décider et comprendre.

Un soir de déprime où je me laissais emporter dans les méandres de la toile dans ma tête, j’ai été sollicité par une sorte de publicité. Celle-ci me disait de venir voir la suite, sans pour autant détailler le quoi ou le pourquoi. Intrigué, je me suis laissé tenter. Après tout, j’avais essayé de sortir de ce moule moral et technologique, j’avais échoué, je pouvais bien me mettre à faire comme tous les autres, à dévorer de l’absurde, à accepter la désincarnation de mes désirs et la mort de mes ambitions. Ce fut tout à coup un immense bruit qui vint me saturer l’esprit. J’eus du mal à ne pas m’évanouir, puis ensuite ce fut d’une clarté totale. Je n’étais plus connecté, les affichages sur les murs n’étaient plus là, il n’y avait plus que de gros logos des entreprises, des codes barre, et tout ce que le virtuel ajoutait à ma réalité était parti. J’étais hors de leur prison numérique, et l’on continuait pourtant à me parler, à m’expliquer que je ne venais de passer une frontière. Et la main de lumière se tendit vers moi. C’était une main salvatrice, généreuse, ne demandant rien en retour, rien que l’opportunité de fuir la détention à perpétuité acceptée par tout le monde… ou presque.

Dès ce moment, à cet instant précis, je pris vraiment conscience de l’ampleur du désastre. Je me suis mis à ma fenêtre et j’ai revu, pour la première fois, ma ville, ma capitale, ceci avec mes yeux et non avec le filtre de réalité augmentée offert par le réseau policé. Les tours n’étaient ni brillantes ni orgueilleuses. Ce sont des pieux glauques et salis par la pollution galopante. Le ciel n’est pas d’un bleu parfait, il y a un smog permanent qui écrase littéralement la cité. Il n’y a pas de publicité sur les murs, pas d’hologrammes gigantesques. La ville est sombre, grise, sale, les façades supports sont neutres, sans relief et sans vie. Ceux que je voyais comme bariolés par leurs tenues extravagantes sont en fait tous ternes, sans aucune consistance. C’est le système qui leur offre cette apparence, qui masque la vérité, qui occulte le droit d’avoir un jugement. Et cette main de lumière, cette âme lointaine et proche à la fois m’a chuchoté « Tu es libre à présent. Tu peux penser par toi-même, ou bien choisir d’y retourner. Je ne t’impose rien, tu ne crains rien à refuser cette porte ouverte sur le vrai monde. Choisis en connaissance de cause ». Je me suis mis à scruter mes souvenirs, à en effacer toute la couche d’amélioration virtuelle pour en découvrir le vrai sens. Je n’étais pas un salarié heureux avec des collègues amusants, mais bien un mouton suivant le troupeau, acceptant les modes aussi aisément qu’un bébé accepte la cuillère qu’on lui tend. J’ai revu mon ex fiancée, et j’ai alors compris qu’on nous avait littéralement associés de force puisque je l’avais « croisée » à travers un de ces sites de rencontres devenu la norme sociale. Je m’étais donc laissé emporter, noyer dans la masse… J’étais un pion, un esclave, un objet à vendre et à racheter !

J’ai eu un haut le cœur. J’ai vomi, vraiment, physiquement. Même la nourriture avait un goût trafiqué par cette connexion. Tout ce que j’ai tiré de mes placards avait un goût de carton, l’odeur du papier, et la consistance d’une pâte grumeleuse. Tout était bidon, faux, trafiqué, « amélioré ». Je n’avais pas demandé cela ! Je voulais simplement être « comme tout le monde », pas devenir « n’importe qui ! ». Et là, l’image de la main encerclée de lumière revint. Une voix sereine, assurée, sensible et tendre, me lança « tu sembles avoir choisi. Maintenant, tu n’es plus seul au milieu de la foule. Tu es UN, nous sommes des milliers, des millions, qui refusons cela. Es-tu prêt ? ».

Et ce soir-là, je fus prêt. J’entrai en révolte. J’entrai dans les pas des révolutionnaires, des parias. On m’apprit à me connecter au système pour en tirer parti, tout en sachant m’en défaire le moment opportun. J’ai continué à porter le masque du docile salarié sans épaisseur, tout en aidant mes camarades à patiemment préparer la mort de ce monstre impersonnel. Ce soir, cela fait trois ans que j’ai quitté ce cercueil où je me mourais à petit feu. Ce soir, on va faire périr les plus gros émetteurs qui ciblent les récepteurs neuronaux. Si l’on réussit, des millions de personnes seront déconnectées en une seule fois, et elles verront, oui elles verront le vrai visage de leur ville. Les parias vivant dans la rue en contrebas vont réapparaître. Les médias ne pourront pas étouffer ce mouvement. Cette fois-ci, la foule ne pourra pas prétendre ne pas voir ni entendre, ne pas goûter, ne pas sentir ce filtre idéologique, moral et visuel ! Ils seront obligés de faire sans, de vivre quelques heures sans rien pour les tenir hors du monde réel. Plus de fuite, ils ne seront plus maternés par ce système tentaculaire les ayant maintenus en léthargie.

Espérons qu’ils réagiront…

13 juin 2018

A cheval

Il est juché sur sa monture. Il est au trot, lent et assuré, son cheval traînant les sabots pour avancer parmi les cailloux et les buissons d’épineux. Lui, c’est le pauvre type maigrelet, poussiéreux, au teint hâlé, qui erre là dans ce désert aux teints allant de l’ocre au rouge vif, avec pour seule nuance le bleu intense d’un ciel sans nuage. Sa chemise jadis blanche arbore une teinte jaune où la sueur et la crasse se sont mêlées pour former une croute, comme un enduit qui se serait lentement étiolé au gré des éléments. Il a sur la tête un stetson qui lui couvre le regard. Il a chaud, ses joues sont couvertes de perles de sueur, il rêve d’une source, d’un puit, car sa gourde percée par une balle sortie d’un colt a laissé filer tout le précieux liquide qu’elle contenait. Ses mains calleuses tiennent le pommeau de la selle faite d’un cuir clair. Il est épuisé, il a faim, il a soif. Ses jambes ballotent lourdement contre les flancs de sa monture, et les éperons rythment les pas lents du cheval d’un cliquetis métallique aussi léger que sinistre.

Ses yeux scrutent l’horizon. Tout ce qu’il aperçoit, c’est l’air qui ondule à cause de la chaleur. Il n’arrive plus à distinguer quoi que ce soit, à part cette ligne lointaine et floue qui l’entoure. Il y a par ici quelques cactus, des buissons roussis par la chaleur et le manque d’eau, et quelques bestioles tentent de survivre au milieu de ce paysage de désolation. S’il avait un peu plus d’énergie, il aurait pu envisager de chasser un oiseau, un serpent, n’importe quoi à grignoter. Mais là, seule la soif le tiraille suffisamment pour lui indiquer qu’il y a une vraie urgence. On peut supporter quelques jours de disette, mais pas de s’abstenir de boire. Alors, il laisse sa bête être son guide, car l’instinct animal demeure toujours plus fiable que le sens de l’orientation défaillant d’un homme harassé par plusieurs jours de monte sans répit.

Il sombre. Il n’en peut plus. Il s’affaisse et s’écroule sur sa selle. Il se pense condamné.

Il sent de l’eau sur son corps. Le choc du froid contre son être encore brûlant de ce séjour dans le désert le fait littéralement bondir. Il s’éveille, il est plongé dans une petite rivière, son cheval prend un bain et lui manque de se noyer à cause de la panique. Qu’elle est bonne cette eau, qu’elle est rafraîchissante ! Il se met à nager, à faire la brasse, à boire plus que de raison, et à frotter ses vêtements pour en décoller l’épaisse couche de boue qui s’est agglutinée dessus. Il se frotte jusqu’à se faire rougir la peau. Il est si bon de retrouver de l’énergie ! Alors, lentement, il prend conscience que son cheval lui a sauvé la vie, et qu’il mérite des soins attentifs. Il prend alors la bête et se met à lui laver le crin pour le débarrasser des restants de poussière qui collent sur sa toison raide, pour ensuite lui flatter le museau en signe de bienveillance. L’animal, compagnon intelligent, s’ébroue tout en appréciant la caresse que son maître lui offre. Ils sont là, seuls au monde, au milieu d’un désert aussi aride que cruel, avec cette petite rivière en guise de refuge.

Quand on n’a plus soif, on retrouve des forces, et c’est ce qu’il faut pour survivre. Tout d’abord faire du feu car les nuits sont froides dans le désert. Ensuite, aviser, se mettre à l’abri, et envisager de trouver quelque chose à manger. Ca n’est pas tout d’être propre, mais si c’est pour mourir de faim… Les broussailles font un excellent point de départ, et du bois flotté trouvé sur les berges de la rivière donnent lieu à un joyeux spectacle orangé dans la nuit étoilée. La lune est là, elle éclaire ce monde désolé avec une tendresse curieuse. Les ombres dansent, les rochers faisant saillie se découpent plus nettement, et l’on sent dans l’air une atmosphère apaisée. Pourtant, là, dans le noir, les animaux et les insectes eux reprennent leur activité, ils s’agitent pour se nourrir ou pour fuir le prédateur qui les traque. Il a tiré d’une sacoche un grand poncho bariolé et s’en sert comme une couverture. Demain, aux aurores, il faudra repartir et trouver une issue pour rejoindre le premier village pour enfin revenir vers les hommes. D’ici là, il se laisse glisser dans un vrai sommeil réparateur.

Le soleil lui lèche les pieds. Il commence à s’éveiller, tranquillement, en observant son cheval qui broute un fétu de paille. Il méritera sa part d’avoine ou de son, se dit alors l’homme en se redressant. Il a tiré de sa sacoche une cafetière en métal et y a fait bouillir les derniers précieux grains torréfiés. L’odeur du breuvage lui emplit les sens. Il aime ce réveil paisible. Il aime se sentir ainsi à l’abri du monde, de ces trois types qui voulaient sa peau, de ce désert qui reste pour le moment encore un rien agréable avant les chaleurs de la journée. L’aurore est belle, l’horizon est distinct. Il s’oriente, il sait à peu près quel cap tenir, il va aller par-là, vers l’ouest, en espérant croiser un chemin, une piste ou, s’il a encore plus de chance, des rails de chemin de fer.

Pourquoi voulaient-ils le descendre ? Parce qu’il a refusé de leur laisser ses bêtes, ou parce qu’il a sorti son fusil pour se défendre ? Dans un cas comme dans l’autre ils ont échoué à le faire taire, et dès qu’il aura rejoint un village, pour sûr qu’un marshal appréciera son histoire. D’ici là, en bon cowboy rôdé à vivre à la dure, il va retrouver son chemin, survivre et leur montrer à ces trois pourris qu’on ne tire pas sur lui impunément.

Le cheval vient le voir. Lui aussi a faim. Le cowboy tire ses dernières provisions de sa sacoche qui consistent un morceau de bœuf séché et un petit sac de graines. « Allez, mange, tu as mérité que je me passe de ces graines » dit à haute voix l’homme tout en mastiquant le bout de viande dur comme du bois. Un jour ? Deux ? Plus ? Difficile à dire tant la fuite a été longue. Ils ont presque réussi à l’avoir à deux reprises… Mais en cowboy habitué à tenir sur sa monture des heures durant, il a réussi à leur en montrer à ces trois voleurs et assassins ! Le choix le plus dur est à venir : partir en plein jour, sans gourde, ou de nuit au risque de s’égarer. Alors, s’aidant d’un couteau bien affûté, il découpe un bout de cuir dans sa selle pour boucher le flacon, puis tente de le remplir d’eau. Le bricolage tient bon, il pourra faire quelques jours de plus dans ce milieu hostile.

Une fois le café ingurgité, la cafetière rincée et remplie, elle aussi, de cette eau si précieuse, l’équipage reprend son chemin, direction le lointain, en avant vers l’ouest, aussi menaçant que prometteur, aussi sublime qu’il peut être mortel.

12 juin 2018

Tic tac

Tic, Tac. Le métronome oscille, il va et vient, son balancier se dandine en rythme. Il résonne dans la pièce, son tic et son tac sont des jumeaux, identiques et symétriques à la fois, se répondant dans une danse perpétuelle. Tic, tac, la machine réitère inlassablement le déroulement du temps. Tic, tac, la mécanique ne s’arrête pas, elle égraine le temps sans jamais se préoccuper de ce qui l’entoure. Et le balancier va, vient, il maintient avec assurance son mouvement, comme s’il y avait une nécessité absolue d’agir ainsi. Tic, tac, on entend le claquement du ressort qui invite le bras à repartir dans l’autre sens. Il est là, tapi dans ce boîtier noir, attendant son heure, attentif aux autres membres de l’ensemble qui constitue cet objet singulier et implacable.

Il est assis sur une chaise métallique. Elle est nue, glacée, sans aucun relief ni signe distinctif. Objet de tous les jours, la chaise est menaçante parce qu’elle semble placée là non pour accueillir un visiteur, mais bien pour permettre l’interrogatoire et le harcèlement d’un prévenu. Il est posé sur cette chose sans confort ni intérêt, faisant face à une table où une lampe articulée dispute son espace à ce métronome. Il ne voit pas de l’autre côté du plateau, il ne voit pas s’il y a effectivement une ou plusieurs personnes, mais ce qu’il sait, c’est que le métronome compte non pas un rythme pour un musicien, mais bel et bien la durée de son existence. Tic, tac, son capital Vie diminue ; Tic, tac à chaque seconde découpée avec soin devient un souffle d’espoir qui s’envole. Il est stressé, inquiet, il scrute la pièce dont il ne voit ni contour ni mobilier. Comment est-il arrivé ici ? Ses souvenirs sont flous. Comment se fait-il qu’il ne distingue rien ? Tout est noir, tout est obscur, comme prêt à le dévorer. Alors, il reste assis, incapable de bouger, alors qu’il sent bien que tout son être tend à la fuite pour se tapir quelque part… Mais où ? Il n’y a ni bord ni porte, ni fenêtre ni issue, rien que ce bureau anonyme, cette lampe braquée sur lui et ce métronome qui s’agite encore et encore.

Tic, tac, le métronome continue son balancement. Il menace de son tic, assène la douleur de son tac. Chaque retour du ressort assassin tranche dans les nerfs de sa victime, chaque claquement de sa mécanique de précision déchire les tympans de celui qu’on torture. Dans le silence absolu de la pièce, dans ce vide qui aspire tout, le simple bruit devient un marteau qui frappe l’âme avec violence, et chaque cliquetis semble amplifier cette sensation. Tic, tac, le bruit se fait toujours plus pénétrant. Tic, tac, quel est le temps qui lui reste ? Tic, tac, qu’en sera-t-il quand le ressort aura perdu sa force et que le métronome cessera d’aller et venir ? Il a posé les yeux sur la tige métallique qui va de gauche à droite. Il est hypnotisé, il a l’esprit totalement dévolu à cette tâche pourtant absurde de compter les balancements. Il perd le fil, tente de songer au temps qui passe, de chercher une forme de référentiel pour ne pas devenir un égaré du temps. Tic, tac, le métronome semble lui sourire de ses indications sinistres. Chaque chiffre donne une impression de liste de choses à charge du prévenu, un réquisitoire aberrant qui n’a pour seul but que de mener à la folie.

Il se serre les mains, se dandine sur sa chaise. Le dossier métallique ne grince pas, pas plus que les pieds de caoutchouc ne font le moindre bruit sur le sol. Il est vêtu comme n’importe qui, un pantalon de velours brun, une chemise blanche propre et bien repassée. Il est rasé, il a une bonne coupe de cheveux. Sa corpulence est ordinaire, ni trop grand, ni trop petit. Il est personne, tout le monde, et seuls ses yeux écarquillés et son rictus sur ses lèvres dessinent son âme mise au supplice. Il souffre intérieurement, il tremble de tout son être, pourtant il n’ose pas parler ou même émettre le moindre son. Il a peur. De quoi ? Est-ce qu’il peur d’une sanction ? D’une menace qui n’existe peut-être tout simplement pas ? Il regarde ses pieds et voit une paire de chaussures noires. Elles sont propres sans excès, légèrement usagées, anodines sur un sol qui ne présente qu’un gris uniforme, un béton peint ou bien un linoléum uni, il n’en sait rien et s’en moque. Il cherche à comprendre, à savoir ce qu’il fait ici.

Tic, tac, le métronome n’arrête pas sa course. Il est méthodique, sape le courage et la détermination, brise les plus fortes têtes. Tic, tac, il broie la patience de celui qui cherche à comprendre ce qu’il fait là. Va-t-il oser parler ? Il le peut, rien ne lui interdit, il n’a pas souvenir d’une quelconque sanction ou punition antérieure. Il est juste là, sans avoir la moindre idée d’un pourquoi et d’un comment. Tic, tac, la machine n’a de cesse d’ôter, clic après clic, des parcelles de santé mentale de sa victime. Tic, tac, le pic qui martèle la tête a déjà percé l’écorce, tic, tac, il commence désormais à fouiller à l’intérieur, en quête d’une réponse à une question jamais posée. Et lui, il se demande s’il a vraiment le choix. Quel choix ? Se lever ? Il n’est pas entravé sur sa chaise. Parler ? Il n’est pas bâillonné. Et pourtant, il n’agit pas, dans le doute il s’abstient. Il a peur qu’un bourreau brutal vienne le frapper ou pire encore, il frémit à la seule idée qu’on puisse le torturer physiquement. Il se dit qu’il a toujours été douillet, lâche face aux menaces physiques, et qu’il préfère encore souffrir du martèlement de ce tic, de ce tac, de ces deux sons impitoyables, que de sentir la douleur dans sa chair.

Il scrute, puis le choix se porte sur ses lèvres. Le temps a passé, du moins il le pense ou l’espère. La lampe le visant occulte l’arrière-plan. Il a la sensation qu’il est épié, qu’on attend ses réactions avec intérêt et circonspection. Il a envie de choisir, de parler, d’agir, de prendre son destin en main, de se lever, de parler, de hurler même ! Il veut sa liberté, il veut être libre, de penser, d’agir, de marcher, de sauter, de respirer. Il sent sa poitrine opprimée par la terreur, ses yeux se ferment et il se redresse enfin. Debout, à côté de sa chaise, les paupières closes, il serre ses poings et se renfrogne. Il ne se passe rien. Il a la tête penchée comme un enfant qui attend une claque ou une brimade, mais rien ne vient. Il est dans l’obscurité qu’il a choisie, il a les sens en éveil. Tic, tac, seul le métronome est encore là, tic, tac, la machine continue à le harceler de son martèlement métallique et cristallin.

Il veut hurler. Sa bouche s’ouvre, il prend une inspiration et cherche à pousser un cri de colère. Il a tout son discours en lui, il a envie de demander pourquoi, comment, qui, où, depuis quand… Mais rien ne sort. Il est tétanisé. Il se force, ses doigts lui font mal tant ils se sont contractés pour former deux boules de chair. Ses épaules se contractent, il pousse sur lui-même pour délivrer ces mots qu’il veut expulser. Il sent son pouls qui bat si fort qu’il en a mal à la tête ; il sent son cœur qui s’agite à tout rompre. Il ouvre largement sa bouche, et pousse un râle de désespoir, un souffle par lequel son âme s’enfuit. Il n’y a pas de son. Il n’y a que le tic, que le tac, rien de plus, rien de moins. Il frémit, tremble, il a fait le choix et pourtant son corps lui refuse cette délivrance. Il se moque désormais de la punition, il veut crier sa frustration, trouver une issue quitte à ce qu’elle soit la pire. Et rien. Rien ne sort, rien ne vient.

Tic, tac, les gouttes coulent de ses joues et frappent le sol en rythme. Tic, tac, il s’écroule et se rassoit tandis que le métronome lui signifie qu’il a échoué. Combien de fois a-t-il déjà essayé de se libérer ? Il ne compte plus. Combien de fois son corps lui a refusé cette possibilité ? Il l’ignore désormais. Tic, tac, la machine continue son lent et interminable balancement, elle l’achève, elle finit de saper ses dernières forces intérieures. Alors, épuisé, il se prend la face entre ses mains, pleure à chaudes larmes qui, tic, tac, viennent s’écraser sur la pointe de ses chaussures. Il devient fou ? L’est-il déjà au fond ? Il se sent pressuré, usé, démoli de l’intérieur. Il a envie de mourir, de mettre un terme à ce supplice inhumain et sans aucun sens. Alors, tic, tac, il veut détruire ce métronome. Il a compris qu’il ne pourrait pas lutter contre l’accusation, mais qu’il pourrait peut-être choisir le risque de tenter de la détruire. Tic, tac, la machine continue à le scruter et à fouiller son âme. Il se relève, ses mains cherchent à se diriger vers l’appareil scrutateur. Elles refusent d’agir, elles tremblent à l’idée même de se saisir de cet objet maudit. Tic, tac, le métronome poursuit sa course dans le temps, il maintient son allure sans se préoccuper de quoi que ce soit.

Il abandonne. Il tient debout. Le métronome s’est arrêté sans qu’il s’en rende compte. Il n’est ni fébrile ni inquiet. Il est brisé. Il attend la sentence, il n’attend plus que sa disparition, sa mort définitive et inéluctable. A ses yeux, il a été vaincu, le Système a eu raison de ses volontés. Pourquoi lui ? Il n’a jamais été ni vindicatif ni même vraiment intéressé à quoi que ce soit d’autre que sa petite vie morne et sans relief. Il ne comprend pas, ça n’a aucun sens, c’est absurde, abscons, ridicule, cruel, sadique même. Il veut mourir, qu’on fasse venir le bourreau pour en finir ! Ce sera toujours mieux qu’une telle torture sans aucun sens ni raison. Puis, soudain, une voix masculine, grave et lourde, pesante, s’adresse à lui. Elle est brouillée, nébuleuse de sons étranges dans un silence abrutissant. Elle lui est clairement destinée, elle s’adresse bel et bien à lui puisqu’il n’y a personne d’autre dans cette pièce sans mur, sans plafond, rien qu’un sol uniformément gris perle, une table anonyme, une chaise métallique qui ne grince pas, une lampe articulée braquée sur lui, et un métronome qui s’est tût.

« Merci monsieur Kafka. Veuillez sortir et faire entrer le sujet suivant ».

11 juin 2018

Par l'oeil de l'objectif

Les médias changent le monde. Cette affirmation est pour beaucoup de gens totalement absurde, au titre qu’ils estiment que les médias quels qu’ils soient n’ont qu’une influence faible voire inexistante sur notre façon de vivre. Or, dans les faits, chaque nouveau format de média provoque des changements colossaux, tant dans notre quotidien que de notre façon d’appréhender le monde. Songez-y, nous ne sommes plus à l’ère où le lointain n’est qu’une vague idée, où l’on ne fait qu’imaginer au lieu de voir, et où l’on se contente d’envisager au lieu de constater.

C’est ainsi, chaque nouvelle évolution des médias provoque immanquablement une mutation de notre conception du monde, et plus encore de notre compréhension de celui-ci. On n’y prête plus attention, parce que chaque jour nous côtoyons différents moyens de communication que même la littérature d’anticipation n’avait pas toujours envisagée : Internet, les téléphones portables, les SMS, les divers supports pour la vidéo, la télévision, la radio, le cinéma… On ne voit plus ces écrans, on ne remarque même plus qu’on est littéralement cernés par les diffusions d’informations, alors que nos ancêtres, eux, devaient se contenter des journaux par exemple. Nous vivons un temps vraiment incroyable à ce niveau ! On peut, instantanément, voir le monde entier dans notre poche, sur notre téléviseur, dans les transports en commun, sur des écrans remplaçant peu à peu les affiches dans le métro… Cette magie de l’écran est d’autant plus stupéfiante qu’elle offre un accès à tout, sans filtre ou presque. On veut un dessin animé pour enfant ? On zappe. On veut voir un documentaire ? Trois clics et le tour est joué. Une émission débile ? On va sur youtube et on fouine ! Et le tout se déroule sans frontière, sans aucun contrôle (du moins dans notre beau pays de France où la liberté de s’informer est pleine et quasiment non bornée).

Pourtant, à mes yeux, ces nouvelles façons de consommer de l’image et du son ne sont que de lointains héritiers du cinématographe. Autant je suis sidéré par les aspects purement techniques de ces tablettes qui sont de véritables livres interactifs, autant j’estime qu’elles ne sont qu’une prolongation de la magie du cinéma. Je suis peut-être un rien nostalgique, mais le vrai nouveau média, le vrai moteur de la révolution a été la possibilité de stocker le mouvement, puis de le restituer à l’envi n’importe quand et n’importe où. On a eu la première étape avec la photographie qui figeait l’instant, qui saisissait le moment avec force, et qui par la suite a pu s’intégrer dans les journaux et les affiches. Dès lors qu’on a eu le mouvement, ce fut une véritable explosion. Non content de pouvoir être « authentique », on ajoutait au surplus le mouvement, les sourires, les paysages, au lieu de les emprisonner dans un cadre de cellulose. En soi, le cinéma a alors apporté tant les journaux visuels, les reportages, que les films et donc la création de tout un univers supposé surpasser le théâtre.

Quelle créativité ! Quelle inventivité ! Jusqu’à l’industrialisation du cinéma, les gens savouraient des spectacles à travers le théâtre et l’opéra. Là, on pouvait désormais envisager de voir, revoir encore et encore, sans jamais lasser l’acteur, sans jamais subir les aléas de santé ou de mémoire de celui-ci. Quel progrès ! Ce premier cinéma, aussi naïf que créatif, a donné lieu à une véritable appropriation du média. Dès qu’on a pu filmer, on a réinventé la mise en scène. Dès qu’un artiste a saisi que la pellicule pouvait donner lieu à des retouches, un certain Méliès a créé le concept d’effets spéciaux. Dès qu’on a voulu avoir une narration, toutes les formes du spectacle se sont mises à émerger : comédies, drames, guerres, science-fiction… tout est alors passé sous la manivelle de l’opérateur de la caméra. On cite évidemment Chaplin pour la comédie, le drame social et même la critique politique avec son « Dictateur », mais on ne doit pas oublier tous les autres, parce qu’ils sont tout autant fondateurs. Chaque branche du cinéma a poussé grâce à un irrépressible désir d’inventer et de conter des histoires différentes. Si l’on prend chaque petite pousse, chaque petit recoin de la création actuelle, toutes gèrent et héritent d’idées plus anciennes.

Ah, les cinéastes et réalisateurs qui pensent ou revendiquent de réinventer le cinéma ! On peut pour ainsi dire toujours leur opposer un film antérieur, un inventeur de génie qui s’est affranchi des frontières du cadre pour pousser toujours plus loin le concept de spectacle. Le film d’horreur n’est pas né dans les 60’s, puisque « Nosferatu » a déjà fait le plus gros sur le domaine de la peur en 1922. Pour ce qui est de la critique politique, on peut désormais dire que la tragi-comédie « le Dictateur » de 1940 préempte tout ou presque. Pourtant, ce que j’affirme là est alors paradoxalement à remettre à plat parce qu’il y a une chose qui est vraie et absolue au cinéma, c’est que chaque réalisateur réinvente un peu sa forme, la faisant sans cesse évoluer. C’est pour cela qu’il n’y a pas de vraie stagnation, et encore moins de régression. Il ne s’agit pas de la technique, à savoir le format, le son ou les effets spéciaux. Non, le cinéma évolue, progresse et raconte ses nouvelles histoires comme il l’entend. C’est tout sa force et sa vraie magie : être sans cesse différent tout en restant « identique ».

Le cinéma est notre mémoire. Il a complètement revu et corrigé notre conception du souvenir, parce qu’il s’ancre constamment dans sa réalité temporelle. Aujourd’hui, on peut poser un regard sur un siècle d’histoire, de changements sociaux, de guerres et de paix, de modification de notre présent grâce au cinéma. Les caméras étaient là dès les tranchées de 14-18, elles furent là dans les bourbiers de 39-45, encore présentes pour montrer l’horreur des camps, afficher le décollage d’Apollo XI, les premiers pas sur la lune, les manifestations pour le droit des noirs aux USA, les émeutes de 68… bref, le cinéma est le plus grand témoin de notre temps. Il a cet œil glacé qui nous donne le concret, l’essence de la Vie par le mouvement. On peut voir la peur dans les yeux d’un soldat, le sourire naïf d’un enfant qui grandit pourtant dans une ville en ruines, ou encore les larmes de celle qui enfin entend prononcer le mot « paix ».

Notre vision actuelle du cinéma a été revue par l’apparition de la télévision. On voit le cinéma comme un loisir et plus comme un lieu d’information. Fut une époque pas si lointaine, on allait au cinéma pour voir les actualités avant la séance, les enfants avaient leur moment avec les dessins animés, et chacun y trouvait son compte. Il n’y a là aucune nostalgie de ma part, juste le constat que la salle obscure était autant un lieu d’amusement, qu’un lieu où l’on prenait conscience du monde où l’on vit. Les gens ont pu voir les reportages sur les guerres dans le monde entier, y voir des discours devenus légendaires, ou encore apprendre la progression du conflit mondial en voyant concrètement les combats. Le film, la pellicule ajoute aussi une barrière bizarre, « le quatrième mur » comme l’appellent les amateurs de cinématographe. On l’oublie souvent, mais ce qu’on voit à l’image, surtout si elles sont issues de la réalité, présente aussi froidement la beauté que l’horreur de notre propre humanité. Quand on voit un avion japonais abattu au-dessus du pacifique, c’est un homme qui meurt qui est saisi à jamais dans ses derniers instants. Quand on regarde les deux tours s’écrouler l’une après l’autre, ce sont des milliers de personnes qu’on voit périr encore et encore.

Là où le cinéma est aussi magnifique, c’est par sa capacité à nous sortir de notre propre esprit. Il offre une vision, une façon d’appréhender, et l’on est invités à regarder et à absorber ce point de vue. Qui n’a pas été émerveillé par des grands paysages ? Qui n’a pas été ému par un baiser en gros plan ? Qui ne s’est pas réfugié derrière ses doigts lors d’une scène affreuse ? Qui n’a pas ri à s’en étouffer lors d’une scène comique ? C’est un vrai spectacle, une inventivité renouvelée, une vraie ode à la poésie et à la création. Même si le film peut accuser son âge par les outils, les formats de plan ou par le jeu des acteurs, toujours est-il que nombre d’œuvres demeurent inusables. On rit toujours des tribulations de Buster Keaton, on est toujours tétanisés face à un Orange mécanique aussi glauque qu’édifiant concernant notre société, tout comme on se laisse encore bercer par des films d’animation de Disney. Ces sorciers de l’image ont su innover, ou exploiter ce dont ils disposaient pour transcender des œuvres devenues désormais des références en la matière.

La beauté de l’image n’est que subjective. Ce qui est objectif, c’est de constater qu’un film réalisé avec cœur peut, des décennies après sa sortie, encore nous émouvoir et nous tenir en haleine. Chacun de nous a en lui des films qu’il estime comme être fondateurs. Chacun de nous peut citer des œuvres qui là parce qu’elles ont un goût particulier, ou qu’elles sont associées à un moment de l’existence. Je peux par exemple citer Marry Poppins parce que c’est le film de mon enfance où j’ai vu le réel et le dessin animé se marier sans défaut, JFK pour sa puissance narrative (alors que j’étais un adolescent probablement stupide et sans vraie conscience politique), Terminator 2 pour ses effets spéciaux et ses hypothèses sur un futur apocalyptiques… et les œuvres plus anciennes comme de nombreux films de guerre (Croix de fer, le bateau…), des drames (Taxi Driver, le parrain…), des comédies (les films avec de Funès par exemple), les dessins animés (mes premiers films d’animation japonaise). Je ne saurais résumer mes films adorés en quelques titres tant il y en a. Et, curieusement, des réalisations plus récentes parviennent tout autant à me stupéfier et me cueillir. Il ne s’agit donc pas d’une question de format, mais bien de thème et de façon de faire.

On classe le cinéma comme le septième art. Il est vrai que c’est un art. Pour moi, c’est aussi ce qu’il nous restera de ce présent dans dix, vingt, cent ans et plus j’espère. On pourra relire notre passé avec la même curiosité que celle qu’on a quand on voit des images des années 50, quand on entend les propos des gens terrifiés par le péril communiste, quand on revoit une ville sans sa circulation folle. Certains me diront que le net est encore plus révolutionnaire. J’en doute. Pour moi, le cinéma a apporté une vraie part de magie dans l’image, une véritable nouvelle perspective dans la façon de concevoir le lointain. Je n’ai jamais été en Afrique, mais j’en ai vu des images sublimes, des instants de vie et parfois de mort dans la savane. Je n’ai jamais mis les pieds dans le cercle arctique, et pourtant j’ai pu en voir les contours à travers l’œil des caméras. Je n’ai pas vécu bien des évènements essentiels à l’humanité, mais j’ai pu les voir grâce à cet outil qu’est le cinéma.

Rêve donc par la magie du cinéma. Vis l’image, ou crée-la. Laisse-toi porter par la narration. Découvre des univers inconnus, visite des planètes lointaines, ou bien la nôtre si proche de nous. Laisse-toi porter par le vent sous les ailes d’un dragon, ou bien celle d’un biplan antique. Vois ce monde, aussi réel qu’il peut être totalement fantasmé. Laisse-toi aller à espérer que les messages de paix que portent certaines œuvres ne soient pas vains. Enivre-toi, instruis-toi, sois curieux, fais toi peur autant que rire ou pleurer, sois créatif, imagine au-delà du cadre, repère les lieux, les moments, savoure de pouvoir étendre les messages à ton propre monde.
Des rêveurs ont créé des mondes pour nous inviter à les visiter. Des critiques ont mis le cinéma au service de la mise en doute de notre écheveau d’idées ; des innovateurs ont mêlé les deux premiers pour nous donner des films ayant une portée bien plus grande qu’on ne le pense.

Et puis il y a aussi ces nanars, ces films faits souvent avec des moyens dérisoires, soit pour essayer de rapporter un maximum à un coût minimum, ou soit par passion pure et dure. Ces derniers, ces chantres du bidouillage, du bricolage souvent grossier, je les aime parce qu’ils sont les plus beaux des rêveurs. Ils se ratent lamentablement, leurs films sont au mieux grotesques, mais bien plus souvent pathétiques, et pourtant ils méritent un peu d’amour, parce qu’ils sont sortis des tripes de gens qui ne veulent qu’une chose : figer sur la pellicule une façon de voir ou de rêver leur monde. Laissez-moi rêver vous dira ce réalisateur raté, incapable de produire quoi que ce soit de potable… et il aura raison. Après tout, pourquoi s’en offusquer ? S’offusque-t-on tant que cela des émissions poubelle ? Fait-on tant de foin que cela quand une série minable nous pollue note téléviseur ? Non. On change de chaîne, ou on se gausse non pas avec mais de l’émission elle-même. Soyons plus tendres avec le cinéma car chacun de nous a été bercé par ce média qui est, à mon sens, la plus importante invention du vingtième siècle, et ce devant l’ordinateur ou le téléphone.

06 juin 2018

Un dessert

Comme tous les adultes, il m’arrive parfois de redécouvrir des souvenirs enfantins, comme s’ils se décidaient à émerger sans qu’on leur demande quoi que ce soit. C’est curieux cet outil qu’est la mémoire. Contrairement aux réflexes, celle-ci n’est pas toujours fiable, elle se permet de distorsions curieuses des faits, voire même d’en occulter une sacrée quantité, à tel point que bien souvent on ne lui prête plus aucune confiance. Tenez, tentez de faire remonter à la surface vos plus vieux souvenirs, ces dossiers où vous étiez si jeune que tout vous semble très flou… Alors, quelle est la sensation ? Celle d’exhumer des clichés jaunis, passés, sur lesquels on pose un regard attendri, alors qu’il s’agit bien souvent de peu de choses.

Et pourtant… et pourtant la mémoire nous fait plaisir, même quand elle nous fait défaut. On aime à ressentir des odeurs à jamais perdues, à visualiser un quartier qui a été rasé, ou encore des visages de personnes qui sont parties toujours trop tôt. On s’amuse à passer les photographies, à feuilleter une éphéméride intérieure, à ressasser des dates de naissance ou de décès, puis de reconstruire mentalement des situations avec une certaine liberté concernant les faits. C’est ainsi : nous ne sommes pas des caméras qui enregistrent fidèlement chaque chose, nous stockons les souvenirs par un agencement plus sentimental que pratique. On va tout naturellement retrouver un portrait d’une personne aimée, qu’un incident tout autre qui pourrait apparemment avoir tout autant d’importance. Le plus difficile est dès lors d’expurger nos souvenirs embrouillés de mélancolie et de sentimentalisme superflu, de sorte à être factuel et lucide.

Cependant, est-ce vraiment la bonne attitude à tenir ? Si l’on s’en tient aux faits, les plus douloureux finissent, soi-disant, par passer, ou alors par être supplantés par les moments moins difficiles. Quand une personne décède par exemple, on pleure d’abord sa mort, on subit son absence, pour bien plus tard ne garder que les évènements les plus attendrissants. Le grand-père, ce sont les jeux avec lui qui demeurent, là où l’on pourrait se dire que son enterrement est plus intense et marquant. La hiérarchie des souvenirs est donc faite en fonction non de l’intensité mais de la priorité que donne notre âme au soulagement et à la nostalgie. Nous sommes faits pour nous rappeler des meilleurs instants, ceci pour ne pas ruminer ceux traumatisants… à condition que nous ayons une bouée à laquelle nous raccrocher. Seuls les évènements trop durs et sans support remontent et nous harcèlent totalement, sans nous libérer, nous maintenant sous pression sous la forme de cauchemars aussi bien nocturnes que diurnes.

Et moi j’ai les sens en éveil. J’ai l’odorat qui frémit, les papilles qui s’agitent… Il fait bon vivre dans ce bistro de quartier, là où j’ai la délicieuse tendance à déjeuner comme dans l’ancien temps. Pas de chichi, pas de décoration ostentatoire prompte à faire flamber l’addition. Non, juste un vieux zinc poli par des années de frottements de coudes, l’alignement des bouteilles trônant derrière le patron, et cette odeur de cuisine comme on n’ose plus en faire de nos jours. Je souris, béat, ravi de venir déjeuner, de savourer ces plats ordinaires et pourtant généreux en goûts et en parfums. On a beau me dire « allez y a mieux », je ne peux me défaire de cette habitude, de cette tendance à ne faire confiance qu’aux choses simples et aux commerçants à l’ancienne. Le patron ? Un mélange entre un dialogue amical à la Audiard et un serveur prolixe ! Les serveuses ? Des femmes au tempérament bien trempé, à la verve acérée et au sourire enjôleur. Les clients ? Des types comme moi, des prolos qui se contentent de peu mais qui veulent que ce « peu » soit beaucoup pour eux. Après tout, le meilleur restaurant du monde est là où on se sent bien.

Et puis il y a cette atmosphère, l’impression de redevenir adolescent, quand je venais dans ces mêmes bars et bistros d’antan pour déjeuner avec mon père. Il y a là quelque chose de magique, une sensation de retour en arrière, de jeunesse pas toujours hilare, mais systématiquement respectée par les autres. Le jeune n’était pas l’adversaire ou l’ennemi, mais le gosse respecté parce qu’il allait trimer comme un adulte. Que de repas j’ai pu ingurgiter à toute vitesse, en blanc de peintre, sale jusqu’aux oreilles, mais fier de pouvoir me tenir là parmi tous les autres plus grands et plus costauds. On n’était pas des mômes, on était des ouvriers ; on n’était pas des larbins mais des aides, des gosses utiles, courageux, à qui l’on pouvait aussi bien offrir une grenadine qu’une clope sous le rebord du comptoir. « Je sais que tu fumes petit, si on te demande c’est pas moi ». Bien sûr, cela peut choquer en un temps où la cigarette est prohibée, où l’on voit le fumeur comme un suicidaire…. Mais qu’importe, j’ai aimé ces cigarettes plus pour le geste de générosité, que pour la cigarette elle-même.

Une fois enfoncé dans le cuir de synthèse au rouge sang de bœuf usé d’une banquette moelleuse, je retrouve aussi la vision de ce passe-plat d’où sortent comme par enchantement des assiettes de toutes les tailles. Ici, une salade pour la une, par là un steak frites pour la quatre ! Et voilà qu’une petite assiette, ridicule par son diamètre, émerge de cette bouche de bois et d’inox. Elle porte avec fierté un dessert, ultime étape d’un repas avant le café. Il est là, trônant avec orgueil, délicate petit morceau de plaisir sucré qui vous ensorcèle en quelques bouchées. Je n’avais pas fait errer mon regard sur la carte rédigée à la craie sur une ardoise. De la rhubarbe ! Une tarte à la rhubarbe, le dessert qui se fait catalyseur systématique de mon enfance de fils d’immigré en HLM !

Du bistro je me déplace instantanément dans mon immeuble… Je revois le carrelage à petits carreaux, ces mosaïques ternes faciles à laver et cachant aisément les salissures. Je revois la cage d’escalier étriquée, la rampe marron dont la peinture s’écaillait au fil du temps. Je revois les fenêtres dépolies que je ne pouvais pas atteindre étant gosse. Je revois les poussoirs des interrupteurs, comme des sonneries pour réveiller la fée électricité. C’est là, au troisième… cette même odeur de pâte brisée, ces senteurs de confiture, et l’envie d’en dévorer une part. La mémoire est là, limpide, évidente, un instantané de vie et d’enfance où chaque instant tente d’être agréable alors qu’il est finalement ordinaire.

Et je pousse la porte d’un bois sombre aux mille couches de vernis. L’entrée est devant moi, le papier peint usé et griffé par les chats laisse imaginer des oiseaux désormais étêtés, ou des fleurs mixées sous les griffes de miauleurs impénitents. C’est ma voisine qui émerge. Un petit bout de femme, que j’ai toujours connue âgée, les cheveux blancs, voûtée par le temps et les douleurs de l’existence. Elle est là, tout petit bout de femme riquiqui, mais d’une solidité mentale et d’une robustesse morale proverbiale. Elle se tient là, chassant de ses mules élimées les félins qui encombrent la pièce. Depuis le décès de son mari parti trop tôt, et de son aînée emportée par l’asbestose, elle s’est réfugiée dans la protection des animaux, à tel point qu’on vient se plaindre des odeurs… à juste titre. Qu’importe, cette femme, cette « mamie » comme je l’appelais, c’est un cœur, immense, généreux, chaud et tendre, sans arrière-pensée ni exigence autre que d’être aimée.

Alors, ravie de me voir débarquer après l’école, elle m’invite à m’asseoir à la table du salon, à regarder avec elle les chiffres et les lettres. Je refais mon alphabet, travaille mes mathématiques tandis que maître Cappello épèle les combinaisons les plus complexes à trouver. J’y apprends la richesse du français, m’enrichit encore un peu plus en faisant les jeux de lettres dans les téléstar qu’elle accumule, puis taille en copeaux pour les litières de ses compagnons à moustache. Puis, le goûter s’avance. C’est une part de tarte à la rhubarbe, un quartier de plaisir infini, un mélange entree le sucre et la légère acidité de la plante. La couche supérieure brille de ce sucre qui s’est cristallisé, tandis que le pourtour bruni par le fou semble être fait d’or et de cuivre. J’y plante mes dents avides, je savoure la bouchée qui encombre à présent ma bouche de gosse. Je ne peux pas répondre, je ne parle plus, mes yeux se sont clos de plaisir. Je suis chez elle, chez ce bout de femme à qui rien n’a été épargné. Parfois, elle raconte, elle parle de sa première née morte pendant les bombardements alliés de la seconde guerre mondiale, de son fils qui est loin et qui n’aime pas trop venir à cause de ses chats, ou encore de son aînée, empoisonnée par une usine où elle n’a jamais travaillé. C’est ainsi, elle aussi s’attendrissait en songeant au passé avec mélancolie.

J’ai levé le doigt et commandé ma tarte. Elle est bonne, elle a ce goût caractéristique, et pourtant, et pourtant elle n’est pas cette tarte si fameuse. Il manque ce quelque chose qui ne s’imite pas, cette saveur impossible à copier ou ne serait-ce qu’à singer. C’est le goût du passé, des souvenirs, parfois amers quand je mangeais cette tarte, où j’étais un réfugié social chez cette voisine généreuse, quand je fuyais le présent dans ses bouquins et son encyclopédie de la seconde guerre mondiale. Que j’en ai lus des livres chez elle ! Que de bouquins j’ai pu dévorer à sa table, tandis qu’un chat plus audacieux qu’un autre me réchauffait les cuisses de sa fourrure ! Elle n’est certainement plus envie aujourd’hui. Elle est née en 1916, elle était déjà épuisée quand nous avons quitté le quartier. Henriette, je pense à vous, à ces moments, à votre chien nommé « pupuce » qu’aujourd’hui je nommerais avec ironie « serpillère à pattes ». Je me souviens nettement de cette bestiole rabougrie, sans âge, au pelage déglingué comme s’il était éternellement détrempé, de sa couleur allant du fauve au blond paille. J’ai passé des heures à sortir avec vous Madame Henriette, « mamie » comme je vous appelais en ce temps-là. Vous étiez ma grand-mère, je vous ai aimé comme telle.

Qui sait ? Si le paradis existe, elle y aura sa place. S’il n’existe pas, je l’ai inventé parce que vous y vivez chaque jour, tenace, fière, rigolarde, à l’humour corrosif et à l’esprit vif.

A un de ces jours mamie !