03 août 2018

Œil qui s’ouvre

Le cri du réveil me tire de mes songes. Il est là, cet appareil disgracieux et braillard, vociférant ses notes stridentes pour tenter de m’arracher de ma couette. D’un geste mêlant agacement ensommeillé et lassitude mécanique, je lui assène du plat de ma main une tape ferme et assurée sur le haut de son corps de plastique noir. Alors, le voilà qui se tait, qui accepte cette sanction de bonne grâce, satisfait qu’il est d’être parvenu à ses fins. Je m’étire alors, entendant quelques-unes de mes articulations pousser le gémissement caractéristique de l’engourdissement nocturne, tandis que mes yeux, eux, se contentent d’une tentative inutile de mise au point. La lumière est éteinte, la pièce est encore obscure, et là, sur un mur, il y a comme des échelons colorés, des lignes dorées qui se dessinent de manière floue et changeante. Le soleil, toujours matinal, coule entre les persiennes, et me signifie de son sourire qu’il est temps d’émerger et de me lever.

L’ambiance est saturée d’une odeur agréable de pain grillé et de café qui dégringole dans sa marmite de verre. J’entends par-delà la porte fermée les sons d’un autre monde, d’un autre univers bariolé où la Vie s’agite déjà. Je palpe autour de moi, je suis effectivement seul, et le coin qui m’est dévolu est un vaste champ de bataille où les draps et les couvertures sont les derniers représentants des combats menés par l’esprit au sein de mes rêves dont je ne me souviens jamais. Ces bruits, ils sont des éclats de rire, des « chut » inutiles et bien trop intenses pour faire sens, ils sont des détonations d’objets qui tombent sur le parquet, ou encore le claquement de pantoufles sur le carrelage de la cuisine. Il y a un orchestre sans chef, il y a une symphonie discordante, et mon ouïe tente d’en débrouiller la structure. Je me redresse, inutile d’insister, d’espérer retourner côtoyer un Morphée qui s’en est allé sans coup férir, je me dois de laisser l’éveil prendre le relais de cette délicate torpeur matinale.

D’un pas lent et peu assuré, je m’avance entre le lit et la porte. La barbe rêche, les yeux ensablés dans les reliquats de ma nuit, et l’humeur à bailler, je me saisis de la poignée quand tout à coup le doute m’étreint. Dois-je pousser ce panneau de bois, dois-je réellement quitter mon refuge pour devenir un instrumentiste complémentaire de cette cacophonie ? J’ai un petit sourire sur les lèvres, je me frotte alors les yeux pour en chasser les derniers signes de mon ensommeillement, puis je fais basculer lentement, sentencieusement même le mécanisme qui libère la porte. D’un geste précis, j’entrouvre ce portail vers le monde des éveillés, et j’observe dans l’entrebâillement ce qu’il se passe réellement. Il y a des gnomes qui courent, une fée qui tente de les raisonner, et un capharnaüm d’objets magiques vient me rappeler à quel point le rangement est une notion abstraite pour certains. Je ne suis pas repéré, je suis encore considéré comme un détenu de mes songes, et mes gardiens prennent bien soin, malgré leur incompétence crasse, de me laisser encore quelques instants de répit. Je me fais tout petit malgré ma trop grande taille, je fais pivoter l’ensemble avec un soin maniaque pour que les miaulements de ses charnières soit aussi ténu que possible. Tel un espion en opération, je me faufile et m’engage dans la pièce d’en face pour y trouver la cascade aquatique, le premier sanctuaire obligatoire avant les différentes étapes d’un démarrage de journée.

Je me faufile dans la cabine que je referme sur moi. Un rien claustrophobe, l’endroit est pourtant accueillant dès qu’on en manipule les mécanismes avec intelligence. Alors, une petite bruine commence à se déverser sur ma tête et ma nuque. C’est une pluie fine, une pluie d’été, tiède et relaxante. Autour de moi, les carreaux mêlant azur et blanc pimpant ressemblent aux reflets d’un lac de montagne, en contrepoint des serviettes bariolées qui ressemblent plus à des drapeaux en berne qu’à des étalements éclatants sur des plages. Là, ma torpeur résiste, elle tient bon malgré l’agréable sensation d’échauffement humide. Pour la vaincre, il n’y a qu’une solution, transformer le petit orage en déluge, voire même en cascade. Je tourne les robinets, et là tout s’envole, tout dégringole, le bruit est passé d’une pluie au roulement ininterrompu d’un torrent. Le savon mousse, les senteurs artificielles se mêlent, et je ferme les yeux de contentement, tout en me frictionnant la peau pour chasser mes derniers restes de sommeil.

Je sors enfin de l’univers aquatique et m’enserre dans une serviette encore en état d’usage. Je me masse mes cheveux courts, j’observe ma figure floue dans le miroir de l’armoire à pharmacie. Tout est brume, et la buée n’aide clairement pas à m’offrir une vision claire de moi-même. Je me redresse, passe ma paume un peu calleuse sur ma joue piquante, et j’esquisse un sourire à cet autre moi qui me jauge et m’observe depuis son tain argenté. Il est temps de passer à la folie douce, il est temps que je quitte les embruns pour rejoindre la magie désordonnée de l’existence.

Ils sont là, ces petits chérubins surexcités par la saveur du pain grillé tartiné de confiture. Elle est là, leur mère souriante qui s’empresse de me faire un café. Elle m’embrasse du bout des lèvres, jolie fée amusée par ma tête encore saisie par la torpeur matinale. Il n’est pas si tard ni si tôt que cela. Les stores tirés sur les fenêtres du salon donnent une atmosphère sépia aux murs, tandis que le carrelage blanc me refroidit les pieds. J’ai entre les mains mon mug fumant, j’inhale cette senteur amère, un rien aigre et pourtant délicieuse de mon café du matin. Je souris béatement en fixant du regard ces angelots parfois démoniaques à qui j’ai donné la vaine consigne de ramasser leurs jouets. Ils sont épars, gisant çà et là, et peu à peu un coffre s’emplit de ces trésors qu’on aime, qu’on oublie, puis qu’on reprend avec nostalgie. Un jour, eux aussi, s’amuseront à revoir ces objets de l’inutile et de l’indispensable. J’hume l’air, je sens la chaleur du soleil dans mon dos, c’est une caresse délicate, toute aussi fine et délicieuse que ce regard complice et amoureux de ma compagne.

On est samedi. Il n’y a pas de travail pour moi, mais le réveil, lui, s’en est moqué. A vrai dire, je lui ai ordonné de me sortir de mes songes. Les enfants veulent sortir, s’amuser, rire, se faire des souvenirs doux et délicieux. Peut-être vais-je leur offrir une glace, ou alors va-t-on aller se baigner quelque part. Qu’importe, on s’amusera, on se forgera des souvenirs ensemble, et eux aussi s’en souviendront avec tendresse, tandis que je les regarderai avec nostalgie. On va prendre des photographies, marcher, rire, faire du vélo…

Et ma torpeur s’en est allée, elle est reléguée au rang de souvenir, pour une journée de plus, pour quelques instants de magie ordinaire.

01 août 2018

L’homme qui vendit le monde

Assis à son bureau, il avait cette situation et ce statut social qui font que les plus avides vous envient, et les plus pauvres vous détestent. Il avait ce regard hautain et pétillant de celui qui a réussi sans se soucier outre mesure de ce qu’on pourrait dire sur son compte, et pire encore sans se préoccuper des conséquences sur le monde qui l’entoure. Vêtu d’un costume au tarif indécent, chaussé de mocassins dont chaque chaussure coûtait le salaire d’un ouvrier, il avait cette aisance financière insolente qui lui ouvrait toutes les portes et bien des lits dans la « haute société ». Satisfait de lui, fier de pouvoir arborer sa richesse, il avait ce luxe ostentatoire frôlant avec le vulgaire au poignet, autour du cou, et entre les mains quand il conduisait son bolide hors de prix.

Affalé dans un fauteuil en cuir noir, il scrutait la ville tout en sirotant paisiblement un verre de whisky. C’était cela, selon lui, la réussite sociale : avoir le bureau le plus haut, le plus vaste et le plus richement décoré pour en imposer tant aux subalternes qu’à ses clients. Entre ses bibliothèques garnies d’ouvrages anciens, ses tableaux dont certains valaient de véritables fortunes, et ce désir insatiable d’impressionner par les choix des matériaux dans le mobilier, il y avait là une vraie sensation d’étouffement pour quiconque pénétrait dans son antre. En bon loup de la finance, il avait vendu, acheté, revendu, fait des fortunes et réduit à néant d’autres, le tout sans la moindre trace de sentimentalisme ou de regrets. Après tout, la réussite ne se bâtit pas sur de bons sentiments, et s’enrichir se fait forcément au détriment de quelqu’un…

Il adorait voir le monde s’agiter là, en bas, derrière la baie vitrée, comme s’il avait la possibilité d’observer l’intérieur d’une fourmilière. Ce qu’il voyait ? Pas des gens, pas des entreprises, pas des camions bourrés de marchandises. Non, lui il voyait là des mouvements financiers, des consommateurs, des crédits, des sociétés par actions, des acheteurs et des vendeurs. Il avait tout déshumanisé, tout réduit à des tableaux, des grilles de montants, sans même se soucier de savoir si la moindre variation d’une virgule pouvait ou non ruiner une existence. C’était un jeu pour lui, une stimulation intellectuelle qu’il la considérait plus intéressante que le sport, l’amitié ou le sexe. A ses yeux, la plus grande des excitations était de voir un de ses paris dépasser ses espérances, d’autant plus si un concurrent s’en retrouvait lésé d’une manière ou d’une autre. Il menait ses opérations comme un général guide ses soldats, avec froideur et calcul, usant de tactique toujours à la marge du moral et du légal, tout en faisant bien attention d’être irréprochable en cas de contrôle. Son génie faisait de lui un être efficace, son arrogance un homme mégalomane et égocentrique.

Les pieds croisés sur le bureau, il continuait à déguster son alcool favori tandis que la matinée s’entamait sur la ville. Il avait eu des bilans financiers plus que satisfaisants, et il avait l’impression d’avoir fait encore mieux qu’avant. En effet, il avait cette sensation complètement hallucinante d’avoir été au-delà de ses propres frontières, et sa fortune n’avait jamais été aussi grande et inattaquable. En bon expert, il s’était arrangé pour sécuriser une bonne part de ses propres fonds, chose qu’il ne daignait jamais faire pour les autres. Pourquoi s’en soucier ? Il était payé non pour être prudent, mais pour leur gagner le plus possible. C’était un pari des deux côtés, et à son sens personnel il ne voyait rien de malsain ou répréhensible de jouer cet argent qui n’était pas le sien. Ils parient, ils risquent, et s’ils perdent c’est leur choix. Tout était ainsi forgé pour se dédouaner de toute responsabilité personnelle.

Il avait trempé dans des business aussi bien légitimes comme la bourse, les placements immobiliers, que plus douteux comme le marché des armes. Il ne voyait aucune différence, car après tout il n’appuyait pas sur la gâchette qui tuait, pas plus qu’il ne choisissait le vainqueur d’une guerre. C’était tout simple : il y a un marché, il faut le prendre, sinon un autre s’en saisira. Ce qui l’avait fait sortir de ce cirque c’est surtout les risques de franchir la frontière de la légalité, et de finir lui-même en prison. C’était bien là sa limite : finir emprisonné ? Hors de question, d’autant moins parce qu’il y a eu un revirement politique ! Et puis, il avait senti le danger de vendre des armes à des milices, des états dictatoriaux… alors il avait joué d’intermédiaires, de sociétés écrans, de mercenaires pour ne jamais être directement connu des vendeurs et des acheteurs. Plus il y a de pions entre le roi et soi, moins le roi peut venir se venger en cas de défaite…

Ce matin-là il écoutait d’une oreille distraite sa chaîne hifi haut de gamme. Elle faisait tourner en boucle une chanson qu’il avait avec cynisme, un tube de David Bowie : l’homme qui a vendu le monde. Cela le faisait sourire, et même éclater de rire tant elle semblait lui ressembler tout en n’étant pas lui. Il n’était pas touché par les couplets, il était même plutôt amusé de voir à quel point il avait cette même envie de vendre le monde, car au fond, tout était en vente, aussi bien des marchandises que des hommes, et tout était échangeable contre de l’argent. Son ex-femme l’avait quitté parce qu’elle ne supportait plus ce monstre d’égoïsme, alors que lui se voyait purement et simplement comme quelqu’un n’étant plus touché par la bêtise humaine. Il revendiquait cette absence totale d’empathie, il affichait clairement son dégoût pour ceux qui s’apitoyaient ou se lamentaient. Il estimait qu’il échouait il se suiciderait, parce qu’il n’était alors plus compétitif ni digne des défis qu’il relevait chaque jour.

Soudain, il entendit un curieux bourdonnement qu’il connaissait pourtant fort bien. Il se retourna pour voir à nouveau « sa » ville. Il aperçut un avion, un gros avion, très gros, s’agrandissant à toute vitesse dans sa vue sur « sa » ville. L’engin ne se détournait pas, il fonçait clairement sur son immeuble, droit sur lui, son étage, sa vie, ses dossiers, ses finances, ses collaborateurs. Il laissa tomber son verre pratiquement vide sur sa moquette qui étouffa la chute de l’objet. Il se redressa pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. En quelques instants, il eut à l’esprit tout autre chose, une sorte de dégoût de lui-même, un rejet absolu de tout ce qu’il avait bâti et forgé de ses mains et de son esprit tant génial que malade. Alors, quand le nez de l’avion brisa la façade, qu’il vint l’écraser contre son bureau, il eut une dernière pensée, une sorte de rédemption tardive et fatale, une dernière épiphanie avant de mourir broyé par cette machine colossale. « J’ai vraiment été un connard ».

Le 11 septembre 2001, à 8h46 heure de New-York, le premier des deux avions suicides s’abattit sur la tour nord du World Trade Center.
The Man Who Sold The WorldL'homme qui a vendu le monde
We passed upon the stairs, Nous passions sur les escaliers
We spoke Of was and whenNous parlions de quand et d'où
Although I wasn't there, Bien que je n'étais pas là-bas
He said I was his friendIl disait que j'étais son ami
Which came as some surprise Ce qui vint comme une surprise
I spoke into his eyesJe lui parlais droit dans les yeux
I thought you died alone, Je pensais que tu étais mort seul
A long long time agoIl y a très très longtemps
[Refrain][Refrain]
Oh no, not meOh non, pas moi
We never lost controlNous n'avons jamais perdu le contrôle
You're face to faceTu es face à face
With the man who sold the worldAvec l'homme qui a vendu le monde
I laughed and shook his hand, Je riais et serrais sa main
And made my way back homeEt reprenais le chemin de chez moi
I searched from form and land, Je cherchais au loin une forme et une terre
For years and years I roamedPendant des années et des années j'errais
I gazed the gazeless stare Je contemplais d'un regard fixe
At all the millions hillsSur tous les millions de collines
I must have died alone, J'ai dû mourir seul
A long long time agoIl y a très très longtemps
[Refrain]*2[Refrain]*2

31 juillet 2018

Une guitare et un violon

On ne le regarde pour ainsi dire jamais, parce qu’ils représentent la dérive et la chute. Ils sont là, sous nos yeux, et pourtant personne ou presque n’y prête attention, parce qu’ils sont ce que nous craignons le plus, ou du moins ce que nous supposons être le pire. Ils sont ce que nous nommons « déchéance », ou encore « échec », alors qu’ils sont ce que nous sommes tous, des humains, des gens ordinaires à qui l’existence et l’humanité n’ont pas donné une chance. Il est si facile de choir, de dégringoler d’un trône factice qu’au final nous pouvons, tous autant que nous sommes, plonger pour ne jamais retrouver ce que nous qualifions de « surface » et de « normalité ».

Ils ont souvent le regard triste, chargé de souvenirs, embrumés par la sensation d’être devenus transparents et inacceptables. Hier humains, aujourd’hui parias, ils sont mis au ban de la société parce qu’ils symbolisent nettement à quel point tomber est douloureux et remonter difficile et cruel. Il ne faut pas grand-chose pour s’écrouler : une perte d’emploi, un divorce trop difficile, des échecs personnels pas forcément imputables à une mauvaise décision… Un petit rien peut faire un grand malheur, mais ça nul n’est capable de l’accepter, car cela reviendrait à admettre notre terrible fragilité. C’est ainsi, nous ne sommes pas des rocs, juste des roseaux qui tentent de fléchir quand le vent se fait mauvais, mais qui peuvent tout autant se briser que se redresser une fois la bourrasque passée. Et eux, ces invisibles, ces intouchables, nous les rejetons de peur d’être atteints par ce qu’ils sont, ce qu’ils ont vécus.

Certains tendent la main, d’autres se taisent et se terrent dans un coin. Il y a des musiciens qui cherchent une pièce pour un repas, il y a des silencieux qui ne font qu’errer sans but et sans espoir. Ils sont jeunes, âgés, propres, affreusement sales, sobres, ivres morts, ils sont multiples et tous différents. Ils sont des humains à qui l’on refuse tout simplement l’existence, la reconnaissance. « A quoi bon leur donner un espoir puisqu’ils replongeront » se disent les aigris et les égoïstes, tandis que d’autres se lamenteront sur ce sort terrible… le temps de deux stations de métro avant de les oublier comme s’ils n’avaient jamais été là. Est-ce monstrueux ? Non, c’est humain, car nous nous replions sur nous-même pour ne pas avoir à voir notre propre fragilité. Alors, quand une vie se désagrège sous nos yeux, nous prenons peur et nous tentons de nous convaincre que nous sommes hors de portée de cette tristesse, de cette déchéance et de ce malheur.

Quiconque connaissant la rue a un sourire ironique quand d’autres en parlent. Il y a un quelque-chose d’affreux dans les propos tenus avec une candeur crasse par ceux qui n’ont jamais vu ce qu’est réellement le bitume. Les « solutions », les « aides » et autres suggestions sont dès lors blessantes, parce qu’elles sont le reflet d’une absolue méconnaissance de la vie dans la rue. La première chose qu’on y apprend c’est qu’il faut marcher. Marcher sans cesse, ne pas attendre, errer d’un point à un autre, d’un secours d’urgence à une structure pour avoir un repas, c’est une obligation et non une lubie. Quand il fait froid, marcher c’est fuir le gel, ne pas rester sur place et risquer l’hypothermie. L’été, c’est aller d’un parc à un autre afin de ne pas être trop visible et en être chassé car il ne faut pas « déranger les bourgeois qui aiment avoir un parc propre sans clochard ». Marcher, encore et encore, battre de la semelle qui finit toujours par s’user, c’est ainsi qu’on reconnaît le temps passé dans la rue. Si les chaussures sont encore bonnes, c’est une personne qui vient d’arriver ou qui a compris que ses pieds est le point à soigner en priorité. Si les chaussures sont usées et les pieds lésés, c’est qu’il y a trop longtemps que la rue dévore l’être et l’âme, et qu’il y a peu avant que la maladie, voire la mort, embarque cet errant moderne.

Alors, celui ou celle qui n’est pas comme « nous », celui à qui la vie a souvent tout pris sans raison, je passe quelques mots. Joue du violon, viens donc casser les oreilles à ceux qui n’ont pas à mendier, à ceux qui se pensent hors de portée de la misère. Il n’y a pas de honte à porter, car la misère n’est pas un choix de vie, c’est une chose qu’on subit, quotidiennement, avec bien souvent aucune autre issue que de vivre au jour le jour. Viens donc chanter dans mon métro, rappelle au monde que tu existes, que tu as envie d’une chance, parce que donner une petite pièce n’est pas que de la générosité mal placée. Quand on donne, on aide. Quand on reçoit, on est aidé. N’allez pas chercher plus loin, n’allez pas composer du « et la dignité ? » et autres foutaises du même acabit. Faites juste preuve d’humanité, répondez à leur bonjour même si vous ne pouvez ou ne voulez rien donner. La charité première n’est pas forcément de donner de l’argent, le premier geste d’humanité, c’est d’être entier, de respecter l’autre, de le regarder comme un être humain et non d’en éviter le regard et la présence.

Le bitume et le béton dévorent l’âme, parce qu’ils sont brûlant au soleil et glacés dès que celui-ci s’en va. La rue est froide et glauque une fois les passants partis se coucher. La rue est cruelle parce qu’elle est une jungle où chacun tente de survivre. Il n’y a des règles « civilisées » que pour celles et ceux qui ont les moyens de les faire appliquer pour soi. Quand on ferme la porte de son logis, on laisse au dehors le besoin de trouver un endroit où dormir, on n’a pas à se demander si l’on aura un matelas ou même un endroit abrité de la pluie. La rue, elle, se moque bien des considérations de confort. S’il pleut le corps se décompose. S’il fait trop chaud, le corps se déshydrate. S’il gèle, le corps se meurt. C’est ainsi. Soyez humains, cessons tous d’être plus durs que ne peut l’être déjà ce monde où échouer socialement revient à mourir.

30 juillet 2018

Avis aux maniaques et autres détraqués

S’il m’était donné le pouvoir de changer certaines choses, je pense que cela aurait été particulièrement difficile de choisir un point de départ. Ainsi, à l’instar d’un enfant démuni face à son paquet de Lego éparpillé sous ses yeux, le monde requiert tellement de changements qu’identifier, pour moi, quelque-chose à revoir en urgence est un vrai cas de conscience. La famine ? Les guerres ? Les maladies ? L’écologie ? L’économie mondiale ? Le menu est si riche qu’on se croirait face à la carte d’un restaurant chinois vous annonçant sans frémir une vingtaine de pages de plats… Et là, le drame en devient inévitable : si l’on réforme l’économie, est-ce que cela sera au détriment de l’humanité ? Va-t-on rendre la situation financière des plus démunis meilleure, au risque de sacrifier la terre ? Si l’on arrête les guerres, que choisir ? Quel parti devra dès lors s’octroyer le pouvoir laissé vacant par des années de guerre civile ? Je suis dans le doute, l’irritante indécision me chatouillant forcément la cervelle, pour finir par une désagréable migraine.

Se prendre pour Dieu peut être, en apparence, une chose particulièrement attirante. Qui n’a pas fantasmé de fendre les eaux d’un geste, de changer la météo d’une pensée, de pouvoir faire cesser la bêtise humaine comme on ferme un robinet ? Soyons honnêtes, on ne prend pas réellement la mesure d’une responsabilité tant qu’on ne l’endosse pas pleinement. Etre parent ? Facile tant que le marmot ne vous vrille pas les tympans quand il fait ses premières dents. Etre politique ? Aisé tant qu’on n’est pas en position de ménager la chèvre et le chou. Dieu ? Prenez tout ce qu’il y a de pire, compilez-le, et... cherchez des solutions. Je ne saurais trop vous souhaiter bonne chance, ou bien d’anticiper une grosse vague de déprime en prenant, a priori, un rendez-vous chez un thérapeute.

Alors quoi ? Serions-nous impuissants face à la folie humaine ? Serions-nous donc le pur produit d’un environnement qu’il nous plaît à laisser en l’état faute de trouver des solutions convenant au plus grand nombre ? En fait, non, si l’on fait un tant soit peu preuve d’humanisme et d’une pensée constructive….

…Je dois effectivement avoir une sacrée migraine doublée d’un embryon d’AVC pour sortir de telles sornettes mâtinées d’un angélisme nauséabond. La vérité crue est simple et inévitable : nous somme foncièrement stupides, brutaux, égocentriques, et ces trois épithètes suffisent amplement à bloquer toute velléité de progrès ! Regardez à quel point nous savons que notre monde souffre, que naître à Haïti est concrètement une condamnation quasi systématique à la misère ! Regardez à quel point nous sommes informés sur la condition féminine partout dans le monde ! Et on fait quoi ? On grogne, on peste, on râle, au mieux on organise de vagues manifestations qui se voient dévoyées par des lignes politiques hors de propos. Pourquoi ? Le Diable serait-il dans le cœur de l’Homme ? Absolument pas : le Diable est notre excuse classique pour ne pas avoir à assumer notre libre arbitre, tout comme celui qui se réfugie derrière des barrières diverses et variées pour excuser son comportement rétrograde ou xénophobe Nous sommes des cons, il faut l’accepter, l’assimiler, et en faire un point de départ pour tout progrès de quelque sorte que ce soit.

A partir de là, le quotidien a la fâcheuse tendance à être au-delà de ces considérations. Tenez, prenons la jeune femme giflée par un connard (oui, aux amateurs de la belle lettre, je n’ai pas trouvé de qualificatif autre que celui-ci) : elle a subi un comportement non pas masculin, mais bien un comportement d’un abruti qui estime que les femmes sont des objets, des choses à maltraiter et qui ne nécessitent pas de respect. Tout en restant objectif dans le propos, j’aimerais émettre quelques réflexions sur le sujet, car contrairement à tout ce que je viens de dire, j’estime que l’homme minuscule n’est pas prisonnier de son temps, mais là bel et bien de son absence de courage. Les hommes aiment à lancer l’expression « avoir des couilles »… Ah ? Parce qu’une paire de sacoches en chair suffisent à avoir des droits que les femmes n’ont pas ?

Pour ces connards, quelques rappels essentiels. Tout d’abord, la connerie est asexuée, et le respect l’est tout autant. Il n’y a pas plus ou moins de respect à donner selon le sexe de la personne en face de soi. Dans ces conditions, si la pauvre a eu une gifle en guise de signe de « respect » je suis partant pour en retourner une à son agresseur pour lui apprendre en retour ce qu’est le respect. C’est marrant, un salopard chargé à la testostérone a une paire de couilles pour cogner une femme, par contre c’est probablement le même style qui n’ose plus broncher si un type un tant soit peu costaud lui en retourne une…. Ah le « courage » des mecs ! C’est tellement « courageux » de cogner une nana….

Le deuxième point intéressant fait suite au premier concernant le « courage ». Arrêtons les « moi j’aurais fait ceci ou cela »….puisque personne n’est réellement intervenu pour remettre à sa place une ordure ! C’est dingue : si une femme se fait insulter ou agresser, la foule détourne le regard. Vous parlez de solidarité ? Où est-elle quand une femme se fait traiter de la sorte ? J’aurais vraiment aimé que la foule lui colle une rouste mémorable, rien que pour que ses homologues décérébrés craignent ENFIN la vindicte publique. La solidarité, ça n’est pas à sens unique « je VEUX qu’on m’aide » implique aussi « je me DOIS d’aider les autres en retour ».

Troisième et dernier point : J’estime qu’il y a là une terrible démonstration d’absence d’éducation de mes contemporains. Ce genre d’attitude existe encore parce qu’on n’enfonce pas suffisamment dans les caboches infantiles que le sexe ne fait pas de différence en terme de respect, et qu’un homme est aussi respectable qu’une femme. C’est quand même dingue de songer que ces mêmes connards qui traitent les femmes comme de la merde sont ceux qui ont eu bien souvent une mère dévouée et protectrice.

Avis aux connards : j’ai une batte qui aime viser les rotules ! Cela vous tente d’apprendre à danser le sirtaki tandis que je vise vos doigts de pieds nus ?

27 juillet 2018

Comme une jungle intérieure

Je me suis encore réveillé le dos trempé de sueur. J’ai de la chance, moi je ne me souviens pas de mes cauchemars, ma tête fait le tri et ne conserve pas ce qui suffirait à rendre fou n’importe qui. Pourtant, il y a des moments où ça remonte, où c’est comme des bouffées délirantes, des instants où je revois tout, où je replonge, où je me noie et où je flippe comme jamais. C’est comme ça, on ne revient pas indemne de là-bas, on laisse quelque-chose sur place, un truc qui ne se soigne pas. Les toubibs, y vous disent qu’en gobant des médicaments ça ira mieux, mais c’est rien d’autre que des foutaises. Ils savent pas, eux, ce que ça fait d’avoir la trouille quand on revoit les flammes, qu’on sent l’odeur de kérosène, qu’on peut pas entendre un hélico passer sans penser aux autres. Non, ça y savent pas, et c’est pas des pilules qui vont me guérir la tête. J’arrive pas à oublier, j’arrive pas à effacer ce jour-là, ni tous les autres. Ca part, ça revient, et ça me prend aux tripes. Quand ça sent l’herbe qui pourrit dans le bac à compost, je replonge ; quand je sens la viande qui crame au barbecue, je replonge ; quand j’entends un type hurler à l’hosto parce que lui a craqué, je replonge. Y a plein de trucs que je peux plus entendre. Suffit d’un pétard d’un gosse pour que je saute et que je cherche un flingue que j’ai plus depuis longtemps. Ca rend vraiment parano d’avoir vu tout ça….

Ca faisait ma troisième rotation de la journée. Il y avait plein de gars qu’on ramenait sur des brancards, et malheureusement quelques sacs noirs aussi. On connaissait la routine : on fonce, on se pose, le mitrailleur scrute la lisière, on fixe autour de soi pour ne pas se faire descendre parce qu’au sol on est une cible facile… puis pleins gaz, les turbines qui grognent, on reprend aussi vite que possible de l’altitude et on fonce sur l’avant-poste médicalisé le plus proche. On commençait à voir une certaine forme de routine dans ce boulot, et on le faisait aussi consciencieusement que possible. Les gars en bas comptaient sur nous, et on avait quand même la meilleure place, celle de ne pas patauger dans la boue, de ne pas être constamment bouffé par les insectes, et nous, si tout allait bien, on pouvait se reposer chaque soir ou presque. Eux, par contre, bien souvent le retour n’était même pas envisageable et c’était dans la nuit bruyante de la jungle qu’ils passaient la nuit. Mais là, ça n’a pas était pas la routine… Ils se faisaient copieusement arroser par l’artillerie légère ennemie, ils se faisaient tirer comme des cibles de foire tant il y avait de pyjamas noirs. On a débarqué à fond la caisse en faisant cracher les mitrailleuses sur tout ce qu’on pouvait toucher. Ça n’a pas suffi, l’appareil en a pris plusieurs dans l’hydraulique, et un des mitrailleurs est mort d’une balle en pleine tête. On est tombé. L’hélico s’est planté dans la rizière. J’ai failli me noyer, et les deux mitrailleurs, eux, sont morts à l’impact. Heureusement pour eux, ils n’ont pas vu le pire qui allait venir.

On a vu le transporteur nous survoler. Tous les gars gueulaient de joie, ça voulait dire qu’on ne nous laissait pas crever ici ! Pendant que le lieutenant tentait de brailler des ordres pour l’artillerie par la radio, moi je disais à mes gars de coller leur tronche au sol pour ne pas se faire faucher par la mitrailleuse des VC. Ca tirait de partout, j’entendais les explosions des obus de mortier, je prenais des mottes de terre et de l’eau croupie sur moi. Je m’étais aplati au sol comme je ne l’avais jamais fait dans ma vie, et je ne voulais pas montrer que j’avais encore plus la trouille que mes gars. J’ai vu les gars courir pour aller vers le fumigène pour l’évacuation, et aucun n’est arrivé sur zone… ils ont tous été fauchés par les tirs VC. Là, j’ai gueulé de se coucher, et certains m’ont entendu. C’était n’importe quoi, la panique, les blessés réclamaient de l’aide, j’avais des mecs morts autour de moi, j’avais la sensation de ne plus avoir de corps. Je voulais me relever, mais impossible, j’étais comme tétanisé. Puis, j’ai entendu les balles ricocher sur l’hélico, je l’ai vu tomber devant moi, j’ai vu quand il s’est mis à dériver n’importe comment dans un grand panache de fumée. J’ai compris qu’on était foutus, qu’on ne nous ferait pas sortir comme ça, que ça serait la merde et que j’allais me faire descendre. Je ne sais même pas comment j’en suis sorti vivant…

Le lieutenant m’a hurlé de donner l’ordre d’utiliser le napalm sur la forêt. Ils étaient à quelques pas de nous, et si le pilote merdait on cramerait avec les VC. J’ai tenu le téléphone de campagne, je l’ai serré, et j’ai répété les coordonnées qu’on me criait pour couvrir le bruit de la fusillade. J’ai vaguement entendu la validation des cotes dans le grésillement de l’appareil, puis j’ai fini par dire « confirmé ! », sans être bien sûr qu’ils avaient bien compris de quoi il en retournait. De toute façon, on n’avait pas le choix, c’était ça ou ne pas avoir de soutien. Alors, on a très vite entendu le vrombissement d’un Phantom qui faisait un premier passage de repérage. Puis, très rapidement, il a fait un virage et a balancé ses charges. C’est là que tout a pété. Toute la forêt a été comme soufflée par les explosions, j’ai vu des boules de feu tout dévorer instantanément et des types s’enflammer comme des allumettes. Il n’avait pas loupé sa cible, mais on était trop proches, bien trop proches…

Comment je suis sorti vivant ? J’ai vu les flammes foncer droit vers moi. J’étais planté dans la rizière, et je ne sais pas comment j’ai plongé dans l’eau. Je me suis littéralement enfoncé dans la boue et la vase, et j’ai senti sur mon dos la chaleur du napalm qui dévalait à toute vitesse. Puis, à bout de souffle, j’ai dû ressortir pour reprendre mon souffle. Il n’y avait plus rien, des cendres, des corps ou plutôt ce qu’il en restait. J’ai vu des gars qui couraient, des torches humaines, j’ai senti l’odeur de la chair qui se consume… J’ai vomi sur moi, j’ai failli m’évanouir quand un autre soldat s’est saisi de moi et m’a gueulé d’avancer. Un autre hélico venait d’arriver, il m’a demandé si j’allais bien. J’ai fait signe que oui et j’ai lu dans ses yeux qu’il me prenait pour un fou. C’est qu’en arrivant à l’hôpital de campagne que j’ai senti que mon dos me faisait mal. J’avais été brûlé à plus de 50% du dos. Tout ce qui dépassait de l’eau avait été grillé, et en plongeant plus j’avais juste empêché que je sois totalement incinéré par l’explosion.

J’ai vu mes bombes volatiliser la jungle. J’ai entendu à la radio que j’avais fait mouche, mais je n’avais pas la moindre idée qu’il y avait nos gars juste à côté. J’ai fait un autre virage pour en balancer une de plus quand le radio a lancé dans son microphone « Break ! Break ! ». Je n’ai rien balancé et j’ai rompu la procédure. C’est là qu’un autre gars m’a lancé par la radio « fin de mission, ça suffit comme ça, évacuation en cours ». Je suis remonté vers le porte-avion, et ça n’est qu’en me posant que j’ai appris tous les détails. J’ai cramé des gars à nous, que j’ai tué plein de nos soldats. Merde, j’avais su… mais on ne voit rien d’un cockpit, ça va si vite… J’en ai encore les mains qui tremblent. Autant, jusque là cramer du viet ne me touchait pas, et j’étais même fier de faire mon job aussi bien qu’un autre, mais là, c’était tout autre chose. J’ai vu un psy qui a essayé de me faire parler de tout ça… à quoi bon, j’ai rendu infirme plein de pauvres types qui comptaient sur moi, j’en ai tué plein d’autres qui sont rentrés en sac poubelle…

Compte-rendu du professeur … Psychiatre miliaire.

Ces différentes interviews détaillent la même scène vécue par plusieurs témoins de l’escarmouche du … 1969 à … Vietnam. Cela vient en complément des minutes de la commission d’enquête visant à identifier les responsabilités lors du bombardement au napalm de nos soldats. Comme précisé par les différents témoins, il y a probablement un cumul d’incidents, d’informations insuffisantes et d’une confusion générale lors de l’embuscade des forces au sol au moment de l’évacuation de la zone de combat. J’en viens à penser qu’il n’y a pas eu de faute individuelle caractérisée, mais bien une accumulation d’imprécisions dans le feu de l’action, mais également des problèmes d’informations et d’ordres dangereux mais néanmoins indispensables. Malgré le bilan terrible concernant nos pertes, je recommande qu’aucune sanction immédiate ne soit prononcée contre les différents acteurs. En revanche, je préconise très fortement une hospitalisaiton et un suivi psychologique de ces soldats. Tous sont ébranlés mentalement, et leur demander de retourner au combat, pour ceux valides physiquement, pourrait les amener à agir de manière inconsidérée, voire même de représenter un danger immédiat pour leurs camarades….

23 juillet 2018

Exercice de dictionnaire

Fut un temps déjà lointain, j’adorais m’amuser à prendre quelques mots pour en faire des définitions plus ou moins grotesques, à l’instar d’un dictionnaire où ses auteurs se seraient totalement fourvoyés lors de sa rédaction. De fait, l’exercice a ceci d’amusant qu’il n’est pas cantonné à des mots amusants, et qu’en conséquence de quoi on peut autant y trouver des thèmes apparemment sérieux que parfaitement ridicules. Le mot est une chose amusante, on peut le triturer, en dériver le sens, rire à son usage à contre-emploi, et pardessus le marché faire des mots d’esprit quand ils se mêlent de contrepèteries, d’acrostiches ou d’autres astuces littéraires.

Alors partons s’amuser avec une petite farandole de mots… et si vous avez à l’esprit une collection de termes propres à vous faire rire, n’hésitez surtout pas, les commentaires sont là pour ça !

Histoire
Mot à prendre autant avec un « H » majuscule que des pincettes. L’Histoire est une manière de narrer des évènements, le tout teinté des opinions et autres réflexions d’experts qui, sous couvert de spécialisation, se permettent de faire dire aux faits tout autre chose que la vérité. L’Histoire est donc l’art de raconter le passé, tout en y collant une bonne dose de clichés et de propagande. Prenez l’Histoire du moyen-âge. Que voit-on d’emblée ? Des paysans crasseux, des pandémies de peste et de choléra, des populations rétrogrades qui semblent avoir oublié ce que put être la richesse et la finesse romaine. Et pourtant, ce raisonnement, bien qu’apparemment avéré, est d’un absurde absolu. Si l’on peut parler des cités romaines ayant démontrées une richesse intellectuelle, culturelle et technologique, c’est aussi oublier que l’immense majorité des habitants de cet empire n’avaient rien à envier pour les générations ultérieures. De la même manière, bien des périodes historiques sont passablement maltraitées par les médias de manière à faire croire, à tort, que nous autres « modernes » nous faisons mieux à bien des titres. Curieux quand on songe que nous continuons à faire la guerre, à massacrer l’autre pour des différences religieuses, d’opinion ou de couleur de peau, que nous polluons encore et encore notre environnement, et que finalement notre existence n’est pas spécifiquement moins malsaine qu’avant. Le « C’était mieux avant » n’est pas plus valable que le « c’est mieux maintenant » car tout dépendra du point de vue, du lieu et de quelle population on parle. En bref, l’Histoire, ça sera de faire le tri parmi des hypothèses, exclure les apocryphes et autres actes de propagande, de regrouper le tout… et d’en refaire les couleurs au gré de l’instant présent.

Morale
Procédé intellectuel permettant d’instaurer des règles plus ou moins strictes et abusives à des populations qui les accepteront plus ou moins bien. Dans l’esprit, la morale est une liste de règles plus ou moins tacites supposées réguler nos relations sociales. De là, ce mode de fonctionnement permet évidemment d’avoir un comportement plutôt homogène, voire même de rendre répugnant certains comportements dits « déviants ». Alors, en se conformant à une morale générale, on peut clairement énoncer que voler c’est pas bien, qu’on ne doit pas tuer son prochain et j’en passe. Pourtant, toutes les règles sont vouées à évoluer, voire même à être contredites par le quotidien et le concret. Il serait « immoral » selon certains que des gays se marient, tout comme il serait totalement moral de tuer autrui à partir du moment qu’on se donne une bonne raison. Alors, ne soyons pas malhonnêtes, la moralité est aussi variable que notre acceptation d’une société sans cesse en mouvement. Ainsi, si l’on revient à l’homosexualité, la morale romaine ne la réprouvait pas, alors que la nôtre a encore bien du mal à la considérer comme normale. Au même titre, nous rejetons (légitimement de mon point de vue) la pédophilie, là où ces mêmes romains la considéraient comme une sexualité parfaitement normale. Les mœurs évoluent, les gens aussi en principe, mais en pratique la morale n’est qu’un reflet de son temps, et elle est vouée à changer au gré des religions, des politiques et du temps présent.

Nom
Accessoire à inscrire sur des documents d’identité. Le nom (sous-entendu de famille) est une invention administrative afin de pouvoir distinguer des résidents dans une zone, et de ne plus se cantonner à un simple « tiens bidule habite à côté du moulin ». Tout état qui se respecte a besoin de données administratives, de pouvoir dire qu’untel est unique et que personne ne pourra être pris pour lui en cas de problème, ou encore de bien pouvoir faire le tri parmi toute une lignée où des parents, peu imaginatifs, ont nommé leurs fils Paul à chaque niveau de l’arbre généalogique. Ce qui est amusant avec les noms, c’est d’en chercher les raisons profondes. Alors, il est facile de trouver une explication à « Dupont », ou encore à une « Deschamps », mais comment justifier des gens dont le destin a eu le malheur de mettre un nom de famille comme « Connard »… Cela laisse songeur sur le fonctionnaire zélé qui a renseigné la première fiche d’état civil…

Propriété intellectuelle
Définition hasardeuse tendant à essayer de prouver qu’une idée ou une invention provient bien d’une seule personne, et que nulle autre qu’elle en dispose pour la rentabiliser. Ce concept existe tant dans les arts (littérature, musique…) que dans l’industrie (brevets, droit à la copie, propriété des noms de marque…). Et là, on se dit « ben oui, ils ont créé l’œuvre, pourquoi leur refuser de toucher du fric dessus ? ». Ce raisonnement, bien que respectueux et légitime, serait intéressant s’il n’y avait pas la bêtise humaine derrière. Voici quelques cas « comiques », du moins s’ils n’avaient pas mené à des guerres d’avocats et à des procès absurdes. Vous utilisez un ordinateur. Vous utilisez une souris… Hé bien, figurez-vous qu’un type avait voulu coller un brevet sur le concept de « clic souris » afin de toucher de l’argent sur chaque équipement fonctionnant sur ce principe ! Culotté, non ? Il y a tout aussi « comique » quand des géants de la téléphonie se mettent sur la tronche parce que « X il a copié la forme de mon téléphone »… Ah, c’est sûr, quand on voit les appareils alignés, il m’arrive bien souvent de me dire « heuuu c’est quelle marque ? » si rien n’est noté sur la carcasse de l’appareil. Mais bon, le design et moi... Mais il y a le summum, la finesse incarnée, à savoir des sociétés qui ont pour seule spécialité de racheter des milliers de brevets vagues, mal rédigés, ou trop libres afin de procéder à un racket ultérieur. C’est notamment le cas dans les technologies. On a eu des quantités débiles de procès en « patent troll » où une boite inconnue du grand public attaque un géant de l’électronique en leur disant « j’ai le brevet XXX qui contient un truc suffisamment vaste et mal foutu pour que votre nouveau téléphone/ordinateur/console de jeux cadre avec… Sortez le chéquier ! ». Hé oui, nous protégeons les artistes (en principe), les créateurs (sur le papier), pour finir par voir le système détourné pour, une fois de plus, faire de l’argent. L’homme ne manquera jamais d’imagination pour refaire les règles à sa guise, n’est-ce pas ?

19 juillet 2018

Fluide

Vous m’avez nommé de diverses manières, vous m’avez vu multiple, décrit sous diverses formes plus ou moins étranges, et vous avez même écrit des quantités astronomiques d’ouvrages pour me donner une sorte de corps et de structure. En mon nom, vous avez créé des règles, des lois, légitimé des vexations, de la xénophobie, et même fait des massacres. Vous avez voulu mettre « votre » image de moi que vous pensiez plus exacte que celle créée par « ceux d’en face qui ne pensent pas comme nous ». Que ce soient les frontières, les lieux de culte, les populations, ou la couleur de peau, tout vous a paru prétexte à déclencher des guerres et des génocides. En mon nom, il y a eu des déportations, des meurtres de masse, de la torture, des humiliations perpétuelles, parce que l’homme dans son ensemble pensait servir une cause, alors qu’ils ne faisaient que se servir eux-mêmes.

J’ai glissé dans les esprits avec une confondante facilité, à tel point qu’aucun propagandiste n’aurait pu rêver mieux. Quoi de plus redoutablement efficace qu’une idée qui se disperse et qui est colportée par des adeptes convaincus de porter la bonne parole ? Quoi de plus fiable que la certitude absolue, là où le monde a été bâti par le doute et le hasard ? La Vie a donné le bien le plus précieux qui est la réflexion. Pourtant, cette même capacité à s’interroger et à mettre en doute chaque affirmation n’a fait que pousser les hommes dans les bras des carcans moralisateurs, et ce au point de ne jamais douter des lignes écrites par d’autres en mon nom. Il faut bien se rendre compte qu’individuellement l’homme pourrait penser, réfléchir et refuser toute dictature morale ou philosophique, et malgré cette capacité le voilà qu’il admet sans jamais douter, sans jamais renâcler à servir de bras armé pour pousser l’adversaire (comprendre celui qui pense différemment) dans les fosses communes de l’histoire. Nous en sommes là tout de même ! Autant la pensée qu’une entité puisse subordonner la foule a ceci de séduisant qu’elle lui épargne dès lors l’hésitation, et pourquoi pas lui inculquer le respect et la curiosité, autant elle se révèle être juste une forme d’outil à tout faire, depuis des dictatures, jusqu’aux règles infâmantes de vie en société, le tout passant nécessairement par la punition des déviants… à savoir des libres penseurs.

Plus je regarde cette humanité, plus je constate non sans ironie qu’elle adore s’emprisonner elle-même dans ses codes, quitte à ce qu’ils soient rétrogrades ou absurdes. Prenons quelques exemples concrets. Pourquoi se martyriser ? Pourquoi s’infliger le jeûne ? Pourquoi refuser d’accepter la différence ? Pourquoi s’en remettre constamment à quelqu’un d’autre pour justifier les écarts du destin ? Pourquoi dire que tout est choix divin, comme si chaque entité intellectuelle n’était finalement qu’un pion saisi par la destinée, et où chacun de ces pions n’est jamais doté du libre arbitre ? Personne, si ce n’est soi-même, ne saurait réellement forcer la pensée au point d’en annihiler le libre arbitre. La véritable cause de la faiblesse humaine est donc d’avoir constamment besoin d’un cadre, d’une prison morale d’où rien ne saurait dépasser. D’ailleurs, la foule aime les murs, elle adore les barbelés qu’ils soient d’acier ou d’esprit. La foule veut être une masse, une entité unique, sans individualité, là où justement la Création a voulu leur offrir cette capacité à penser différemment ! Quel paradoxe ! On écrit partout « pensez, échangez, partagez » tout en disant dans un autre chapitre « mais pensez comme on vous dit de le faire, croyez ce qu’on vous affirme ». L’art du « tout » et du « rien » dans le même propos.

Et on me colle les désastres, les guerres, les dictatures, les différentes formes de radicalisation religieuses… Dites, les gens, avez-vous seulement songé que ces écrits auxquels vous faites références, ils sont tous d’une main humaine, qu’ils ont été relus, révisés, modifiés, annotés, au point d’en devenir pour beaucoup de véritables recueils de bidouilles justes bonnes à servir un pouvoir ou une cause ? Où est le divin là où l’homme en défait le sens premier pour en tirer parti ? Où est l’humanisme et la culture là où des textes sont utilisés pour instaurer la terreur et la servilité ? Non, l’unité d’une morale, d’une religion ou d’une philosophie de vie ne doivent être issues d’une politique de domination et d’asservissement. Non, encore une fois, on ne peut prétendre à associer un créateur quelconque à des dérives humaines. En dotant l’homme de libre arbitre, on lui a aussi fait le cadeau empoisonné de devoir choisir… ou de tout faire pour qu’un autre choisisse pour lui.

Alors, forcément, c’est cyclique : les empires se bâtissent, ils cherchent une respectabilité par la religion, puis finalement s’effondrent par les coups de boutoirs de ceux qui pensent différemment… et qui reproduisent le cycle pour instaurer une autre éthique. Et cela reste jusqu’à la prochaine invasion, jusqu’au prochain effondrement. L’homme se lamente, il crie son désespoir, se plaint qu’on le force à la conversion. Puis un jour ses descendants pratiquent les mêmes méthodes, tentent d’imposer une foi, une éthique, pour que leurs propres descendants, eux aussi, soient massacrés parce qu’une nouvelle foi émerge. Et à chaque recommencement, ils font des lieux de culte, établissement que le Créateur n’est pas comme les autres le décrivaient, et finissent par estimer que tout écart avec cette ligne de pensée unique est dangereux.

Curieux tout de même. Les empires brûlent, les barbares deviennent empereurs, puis eux aussi brûlent à leur tour. La Vie agit de même avec la prolifération d’une espèce, puis finalement sa mort parce qu’elle est remplacée par une autre. J’en viendrais même à me demander pourquoi l’homme ne l’a pas remarqué. La nature n’aime pas l’immobilité là où l’homme lui adore s’emprisonner dans la stagnation. Quoi de pire que le marasme moral et intellectuel ? Pourquoi accepte-t-il sans frémir que quelques illuminés puissent encore dicter des choses totalement absurdes ? C’est tellement ridicule que cela devient totalement risible… et pourtant, c’est bel et bien la Nature qui a raison. Celui qui n’évolue pas doit disparaître, car d’autres le feront à sa place. Et l’homme là-dedans ? N’a-t-il pas cherché à évoluer ? A rédiger les plus belles pages de philosophie, à créer des mécanismes politiques pour que rien ne reste gravé dans le marbre ? Si l’on observe attentivement, c’est le contraire. Il en vient à enfiler de lui-même la camisole faite pour l’entraver.

Là, l’homme fait un choix très curieux. Il met tout en doute, et la pensée unique en premier. Cependant, dans le même temps, il a peur de perdre ses repères, ce qui rend les mouvances radicales encore plus séduisantes. C’est donc cela, la fluidité de la pensée unique, le côté liquide des idées étriquées. Elles pénètrent les esprits dans les interstices que sont les doutes et la peur du néant. On veut boucher tous les trous, ne pas craindre la mort, la vie, la maladie, la guerre, l’autre, la différence, alors on laisse ce ciment sceller les pensées libertaires, bâillonner les tentatives d’ouverture vers le progrès. Et quoi ? Si créateur il y a, pourquoi le blâmer ? En quoi a-t-il forcé l’humanité à se battre ? Si l’on en croit bien des écrits, les prophètes n’ont-ils pas punis les peuples qui s’égaraient ? N’est-ce pas plutôt une allégorie de la prison morale que peut être d’accepter sans douter toute pensée unique ? N’est-ce pas la marque évidente d’un désir de faire peur une vengeance ou une sanction divine, là où elle sera exécutée par les hommes eux-mêmes ? Quand on emprisonne au nom d’une foi, ce n’est pas un dieu qui ferme le verrou, c’est bien un cerbère tout ce qu’il y a de plus humain. Quand on torture au nom d’une religion, c’est un tortionnaire bien de chez vous qui le fait et pas un ange quelconque.

Alors, au fond, l’ironie est que bientôt ces anciennes moralités seront soit effacées, soit endurcies pour survivre face aux nouvelles éthiques. Le monde se connecte, les gens échangent, et chacun se cherche un refuge confortable. La pensée, la sécurité morale, tout ce que touche le doigt humain est nécessairement temporel et voué à disparaître. Aujourd’hui, nombre de personnes veulent refuser la religion et se tourner vers la passion de l’homme… tout en omettant que le rejet des pensées différentes n’est qu’une nouvelle itération d’une religion qui ne dit pas son nom. En mettant sur un piédestal des personnes publiques, les gens ne font que reproduire le modèle du prédicateur dans sa chapelle, voire du messie armé de son bâton de pèlerin. Il n’y a pas de bonne religion ou de mauvaise religion, il n’y a que des hommes et des femmes qui ne veulent pas être perdues dans les méandres de la vie et de l’histoire. Alors, c’est bien à chacun de se forger une idée, et non de suivre bêtement le troupeau en bêlant « c’est la différence qui fait l’erreur ». Non, l’erreur c’est de faire des différences. L’homme n’est qu’un produit de lui-même, car il est doté de la pensée, du libre arbitre… et c’est lui et lui seul qui choisit son destin.

Et qu’on n’aille jamais dire que c’est la faute à un ou plusieurs dieux. S’il y a eu création, ça n’est pas dans le but d’avoir des ouailles mais bien des âmes pensantes, libres, ouvertes, qui progressent et évoluent. Aucun Dieu n’apprécierait que ceux qui disent l’aimer tuent en son nom. Il n’y a pas de foi déviante, il n’y a pas de moralité malsaine, il n’y a que des hommes qui écrivent des livres, qui outillent les despotes, les rétrogrades, les terrifiés par le changement. Quand on refuse la liberté d’expression, qu’on pratique le sexisme, qu’on voit en l’autre un ennemi et non un frère, c’est qu’on craint de devoir changer, qu’on a peur de devoir réfléchir. Et là, ce n’est certainement pas une entité supérieure qui est en cause, mais bien chacun de vous, car chacun a un rôle et le droit d’agir à sa guise. N’allez surtout pas espérer une vengeance divine, car seul l’homme cherche vengeance et revanche, car seul l’homme est doté de cette idée où il faut imposer son point de vue jugé meilleur à tout autre.

17 juillet 2018

Le pub

La casquette souple à damier de traviole sur la tête, il sirotait sa brune dont l’écume blanche venait s’accrocher à sa moustache. Il avait l’œil un peu mou, sans véritable volonté, et son corps maigre et allongé s’était un peu affaissé contre le zinc mis en valeur par des clous cuivrés. Juste son nez les deux tireuses n’arrêtaient pas de déverser un flot bière odorante et forte, tandis qu’à sa gauche comme à sa droite deux gars robustes et passablement enivrés avaient, eux aussi, le nez planté dans leur grosse chope. Ils étaient trois frères, trois gaillards aussi habitués aux travaux manuels qu’à la castagne. On les connaissait par leur nom de famille : O'Reilly. Les trois têtes de pioche, toujours prêtes à se servir de leurs poings avant de discuter, toujours prompts à rentrer dans la mêlée sans qu’on le leur demande. Pourtant, ce soir-là, ils n’avaient pas envie de cogner. Le pauvre gosse au milieu, Bobby de son petit nom, avait été largué par sa copine. Il soignait son mal au cœur par la brune dense qui avait presque oublié qu’une bière se doit d’être gazeuse… tandis que ses deux frères, Robby et Johnny, eux, n’étaient là que pour le soutenir dans l’épreuve. « T’en fais pas » disaient-ils en boucle tandis que la femme en lame de couteau au visage buriné enchaînait les pintes pour les clients. « Alors les O’Reilly ? On a un frangin qui a du mal ? Allez bois, celle-là est pour moi ». Ben voyons… autant finir la tête totalement vide et rincée à la bonne bière brune aussi dense et lourde que de la crème fraîche…

Les trois bonhommes s’apprêtaient à quitter le pub enfumé et bondé pour aller se coucher quand trois policiers entrèrent. « Des british » cracha Johnny en donnant un coup de coude à chacun de ses frères. Les trois gars, ivres l’instant d’avant, dessaoulèrent presque instantanément. Il y avait des choses qu’ils aiment pardessus tout, et casser de l’anglais faisait partie de leurs jeux favoris. La patronne s’alerta sur le champ et lança aux policiers « Dites, vous pouvez pas attendre dehors ? J’ai pas envie que mon pub soit démoli ! ». Celui qui était sûrement le chef du groupe lança avec un accent ignoble « T’as rien à dire, on fait comme on veut ici. Contrôle d’identité ! Sortez vos papiers tas de saoulards ! » A ces mots, les clients frémirent de colère, car tous savaient que si le type était aussi à l’aise et arrogant c’était parce qu’il y avait des soldats dehors. Alors, un à un, ils s’alignèrent en rang, rongeant leur colère, grommelant et serrant le point sur ces foutus papiers qu’ils maudissaient pardessus tout. « Citoyen de la couronne »… Ah bon ? être « citoyen » quand on est envahi, c’est une cruauté supplémentaire à ajouter aux vexations religieuses, morales et culturelles du quotidien… mais quand on a des militaires en face, on subit et on attend son heure…

Pendant ce temps, les trois frères se mêlèrent à la foule, espérant clairement passer à travers. Ils étaient connus, et la moindre occasion était bonne pour la police pour les recoller au trou pour quelques jours, avec en cadeau une bonne raclée. Mais là, les trois frères avaient envie de bagarre, de coups, et quitte à prendre une rouste autant qu’elle soit justifiée ! Alors, lentement, ils prirent place et attendirent de voir comment les trois cognes tenteraient de les arrêter. Tous les hommes présents savaient ce qu’il risquait de se passer, alors les moins courageux quittèrent les lieux, tandis que les plus hardis, eux, firent mine de vouloir rester en s’agglutinant dans un coin du bar, tout en prenant soin de repousser soigneusement le mobilier. Peu à peu, le jeu se préparait, et le parquet allait devenir une arène propice aux coups. Il n’y a pas de règle dans une bagarre si ce n’est cogner et coucher aussi vite que possible son adversaire.

Tout à coup, le chef de la brigade repéra Robby et lui fit signe de s’approcher. « O’Reilly ?! Tiens toujours à traîner dans les bars au lieu de bosser ! C’est ça les irish, des alcooliques et des fainéants ! ». Les deux autres policiers éclatèrent de rire tandis qu’ils serraient avec fermeté leurs matraques. Ils voulaient que le sang coule, que l’on se frappe, et qu’ils aient un prétexte pour tabasser du catholique. « Tiens, le bulldog veut mordre ? T’as le droit aux patrouilles maintenant ? A qui t’as pas léché le cul pour devoir à nouveau sortir du commissariat ? ». Tous les irlandais éclatèrent à leur tour de rire, et, écarlate, le policier brandit sa matraque pour être le premier à lancer les hostilités. « Tu connais la chanson ? Viens dehors pour te battre ! ». Et là, tout le monde se mit à chanter à tue-tête… Le son de la chanson fit frémir les sens des trois frères. « Oh, venez-y, les "black and tans", Venez-y et battez-vous comme des hommes ».

La provocation ne pouvait rester impunie, mais refuser le défi serait aussi une forme d’humiliation. « Que les O’Reilly sortent, on va voir s’ils sont encore aussi courageux quand ils sont seuls ! ». A ces mots, Bobby leur jeta un « Ah mais les black and tans on n’attendait que ça ! ». Tout le monde put voir la détermination des trois jeunes hommes, des trois gaillards qui se dirigèrent d’un pas décidé vers la rue. La porte s’ouvrit et l’on put voir qu’une dizaine de paramilitaires attendaient à l’extérieur. Le chef leur fit signe de s’éloigner, tandis que les trois policiers, matraque à la main, tentèrent de prendre en traitre les trois frères. Grossière erreur : même ivres morts, les trois bonhommes évitèrent l’assaut et ce fut une pluie de coups de poing, de coups de pied, de coups de tête qui arrosa les trois policiers. Rapidement, un premier fut à terre et reçut plusieurs coups de pied, tandis que le deuxième, la bouche en sang, s’éloigna pour ne pas finir dans la même situation. Les paramilitaires voulurent s’avancer, mais ce fut les hommes du pub qui vinrent les accueillir, tabourets, manches de pioches et chopes de verre à la main. Ils avaient beau être armés, les militaires surent qu’ils ne pourraient pas faire le poids sauf à tirer dans le tas. Alors, lentement, ils reculèrent vers leur véhicule blindé.

Les trois frères avaient eux aussi reçu beaucoup de coups. Qu’importe, ils étaient fiers de se battre, de cogner sur les rosses, de démolir un chef de ces unités qui venaient les harceler sans cesse. « Tu vas respecter les O’Reilly, ou sur ma vie je vais t’écrabouiller ! » jeta Robby en relevant le chef qui n’était plus en état de se battre. Couvert de tuméfactions, le policier avait du mal à ne pas sombrer dans le coma tant il avait été cogné fort. Johnny saisit le bras de son frère. « Le tue pas, tu veux qu’on te pende ? Maman ne le supporterait pas ! Bah, on va aller en taule, ça les calmera ». Alors, ils trainèrent le policier vers ses collègues, ils tendirent les mains pour se faire menotter, et, dans un ultime défi, se remirent à chanter « Oh, venez-y, les "black and tans", Venez-y et battez-vous comme des hommes », et toute la rue réveillée par le bruit se mit à chanter. On entendit l’air sonner depuis les fenêtres, depuis le groupe d’ouvriers, des portes ouvertes et chacun se fit un devoir de chanter plus fort que son voisin. C’est avec ce chant qu’on les vit s’éloigner dans le véhicule blindé, direction la prison, direction la cellule où ils seront battus jusqu’à risquer de les tuer.

Pour la liberté d’un peuple fier, en souvenir de mon indéfectible amitié pour un irish. A toi mon ami Thoraval, je lève ma pinte à sa santé
COME OUT YE BLACK AND TANS
I was born on a Dublin street where the Royal drums do beat
And the loving English feet they tramped all over us,
And each and every night when me father'd come home tight
He'd invite the neighbors outside with this chorus:

chorus:
Oh, come out you black and tans,
Come out and fight me like a man
Show your wife how you won medals down in Flanders
Tell them how the IRA
Made you run like hell away,
From the green and lovely lanes in Killashandra.


Come let me hear you tell
How you slammed the great Parnell,
When you fought them well and truly persecuted,
Where are the smears and jeers
That you bravely let us hear
When our heroes of sixteen were executed.

Come tell us how you slew
Those brave Arabs two by two
Like the Zulus they had spears and bows and arrows,
How you bravely slew each one
With your sixteen pounder gun
And you frightened them poor natives to their marrow.

The day is coming fast
And the time is here at last,
When each yeoman will be cast aside before us,
And if there be a need
Sure my kids will sing, "Godspeed!"
With a verse or two of Steven Beehan's chorus.
Venez-y, les "Black and Tans"
Je suis né dans une rue de Dublin, où battait le tambour du Roi
Et où les aimables pieds Anglais nous piétinaient
Et chaque nuit, quand mon père rentrait bourré
Il invitait les voisins à sortir avec ce refrain :

refrain:
Oh, venez dehors, les "black and tans",
Venez-y et battez-vous comme des hommes
Montrez à votre épouse comment vous avez gagné vos médailles dans les Flandres
Dites-leur comment l'I.R.A.
Vous a fait vous enfuir comme si vous aviez le diable au trousses,
Des vertes et merveilleuses ruelles de Killashandra.


Venez-y, et écoutez-moi vous conter
Comment vous avez écrasé le grand Parnell,
Quand vous les avez si bien battu et vraiment persécuté
Où sont les calomnies et les railleries
Que vous nous avez courageusement sorti
Quand nos héros de 1916 étaient exécutés.

Venez nous dire comment vous avez massacré
Ces braves Arabes deux par deux
Comme les Zoulous ils avaient des lances et des arcs et des flèches,
Comment vous avez massacré chacun d'entre eux
Avec votre obusier de seize livres
Et comment vous avez glacé les sangs de ces pauvres indigènes.

Le jour approche
Et l'heure est enfin là,
Où nous rejetterons tous les valets de la Couronne,
Et s'il le faut
Je suis sûr que mes enfants vous chanteront, "Bon vent!"
Avec un couplet ou deux des coeurs de Steven Beehan.



16 juillet 2018

Responsabilité

Nous nous sommes tous assis autour d’une table, et nous nous sommes mis à discuter âprement de nos compétences respectives. Nous ne nous connaissions que de réputation, et nos articles et autres revues scientifiques vantaient nos expertises. Rien ne nous prédestinaient à nous réunir ce jour-là si ce n’est que quelques politiques avaient eu l’idée de nous fédérer pour voir « ce qu’il en ressortirait ». Alors, en nous collant tous dans cette salle de réunion, ils avaient fondé l’espoir un peu fou que nous révolutionnions le monde avec nos esprits qu’ils disaient « brillants » ou « hors norme ». Je dois admettre que les premières minutes avaient été désagréables, car chacun s’était mis à se présenter par dignité de faculté, par récompense internationale, ou encore par des théories faisant soit l’unanimité, soit énormément polémique. Dans tous les cas, j’avais trouvé cet étalage prétentieux aussi sordide que hors de propos. D’ailleurs, que voulaient ces « hautes sphères » en nous concentrant ici ? Des inventeurs, des savants de toutes les disciplines possibles et imaginables… à quoi bon ? Nous étions là, une bande hétéroclite sans véritable orientation, à débattre et à tenter une analyse objective de la situation.

Pourquoi je repense à cela ? Cela fait plus de cinq ans déjà. Là, la nuit perpétuelle nous maintient sous son ciel pesant, les pluies acides continuent à nous faire périr à petit feu. Les rares zones qui sont encore en état de produire et de survivre face à l’apocalypse sont toutes protégées par les militaires, et ce ne sont pas les milliards de morts qui vont faire changer quoi que ce soit. Nous nous sommes condamnés, nous avons choisi de nous autodétruire, le tout sur une erreur, sur un coup de poker, un pari insensé que nous avons fait sans même saisir l’ampleur du désastre à venir. Désormais, si l’humanité survit à ce désastre mondial, elle ne pourra que se lamenter sur sa propre incurie, sur ses choix et leurs conséquences. J’ai mon masque sur le visage, et comme tout le monde j’arpente les ruines en prenant bien soin de ne pas être visible. Et dire que je suis un des responsables de tout ceci, de ces horreurs, de ces tas de corps amoncelés où plus personne ne se préoccuper de leur donner une sépulture… Qu’ai-je fait ? Je n’ai pas le temps de me lamenter, il faut avancer, coûte que coûte.

Qu’est-ce qu’il y avait à faire ressortir de notre position ? Rien. Soyons clairs et honnêtes, ça n’avait aucun sens, d’autant plus que nos disciplines étaient tellement différentes qu’aucun lien n’avait pu être identifié. Pourquoi se faire côtoyer un généticien avec un physicien ? Pourquoi associer un biologiste avec un ingénieur en électrotechnique ? Tout ceci semblait si incohérent que j’envisageai déjà de quitter cette assemblée… puis, fasciné par ces débats aussi stériles qu’enlevés, je pris le parti de rester assis, ceci rien que pour voir où nous irions. Après tout, la science c’est aussi observer et patienter. Cependant, le temps filait et rien ne semblait progresser. Cela devenait grotesque, certains en étaient presque à en arriver aux mains pour défendre telle ou telle théorie, à se disputer sur le sens profond d’une formule ésotérique pour un profane, pour finir par se calmer en convenant qu’il y avait encore des mystères à résoudre. La pression montait et descendait au gré des sujets, l’agacement d’attendre sans raison ni explication étant en soi un moteur de chaleur et d’énervement. Pourtant, un garde en costume cendré posté à la seule porte nous lançait à intervalles réguliers « soyez patients, vous aurez vos réponses d’ici peu ». Tu parles d’une échéance : selon le référentiel, mille ans est énorme, alors que sur un autre mille ans n’est rien. Face à un millénaire un humain est ridicule, alors qu’un rocher lui verra un millénaire comme une seconde pour nous.

J’entrevois un de ces bâtiments automatisés qui domine la ville de son halo de lumière bleutée. Il est là, ce bloc sans fenêtre, juste cerné de rais de lumière comme pour en signifier l’importance. Haut de trois cents mètres, l’édifice produit perpétuellement un bourdonnement que l’on ressent à travers le sol et sa chair. On ne peut qu’avoir peur, frémir de terreur en observant ce monolithe glacé qui semble être un totem dédié à la folie des hommes. Je ressens sa puissance, je ressens sa façon hautaine de nous juger, à tel point que chaque caméra, chaque équipement de détection qui l’enserre me semble fixé sur moi. J’ai les tripes qui sont prêtes à vomir tant je suis oppressé par ces yeux mécaniques et ces oreilles synthétique. « Il » nous attend, « il » est prêt à nous recevoir et nous anéantir. Nous ne sommes pas la première opération qui tente de le détruire, et il y a de fortes probabilités que ce soit encore une fois un échec. Qu’importe, mieux vaut mourir pour quelque-chose que vivre pour plus rien du tout. Mes camarades de combat sont comme moi, le fléau leur a tout pris, ils n’ont d’espoir dans la vie que pour les autres et plus pour eux-mêmes.

On nous avait fait rencontrer un type affable, très ordinaire dans son look, mais avec une intelligence incroyable, et surtout un sens aigu des réalités scientifiques au point d’en avoir un don de prémonition. Il avait vu le potentiel séparé de nos recherches respectives, et il voyait leur unité dans un grand tout incroyable, dépassant absolument tout ce qui avait été conçu jusqu’à présent. Il avait eu une phrase à la fois sidérante et terrifiante, tout en étant séduisante : « nous sommes le fruit de la création, pour certains d’un Dieu, nous allons créer Dieu lui-même ». Cela fut si fascinant, si tentant qu’aucun n’a rechigné ou même refusé l’offre. Après tout, dans chaque discipline scientifique, n’est-ce pas l’esprit final que d’améliorer, corriger ou même réinventer l’œuvre de Dieu ? Les généticiens manipulent et réinventent les plantes, les atomistes manipulent les particules pour maîtriser l’énergie digne d’un feu divin, les biologistes classifient et organisent les espèces pour savoir comment s’est structurée la nature… Et moi, parmi ces gens, j’avais la compétence de fédérer les idées, de les mettre sous la forme de lignes de code, de programmer une « pensée », une sorte de conscience électronique.

On a passé plusieurs tranchées. Les ruines des combats sont partout, entre les véhicules, les corps, les machines, les barbelés… Tout ressemble à la première guerre mondiale, sauf que là les hommes ne tiraient plus sur d’autres hommes, mais sur leurs propres créations. Les jolis automates, les jouets un peu intelligents sont devenus la pire abomination que nous ayons eu à subir. Ils sont là, ils gisent dans des mares de fluide hydraulique, ils fument de leurs circuits grillés par des armes à impulsion. On a vu l’ère des lames, l’ère des balles, et ma création a mené à l’ère des armes à impulsion électromagnétique. La chair est faible, l’acier est fort. Ainsi faut-il résumer notre lutte, notre désespoir face à cette guerre quasiment perdue d’avance. Pourtant nous luttons, nous avançons, avec l’espoir de détruire cette usine automatisée, cette tour qui nous défie à quelques centaines de mètres de là.

Ils avaient eu cette idée : recréer la « vie » depuis des modèles biologiques à transcrire dans des machines. L’idée était géniale, et personne n’y avait vraiment songé… Et nous, notre budget sans limite et notre orgueil en guise de seule barrière facile à faire tomber, nous avons foncé dans le piège, créés une bête intelligente, assimilant tout, traitant tout avec la même égale froideur. Nous l’avons étudiée, conçue et fabriquée. On lui a donné le monde en guise de bibliothèque. Nous n’avons pas compris que nos barrières morales ne tiendraient pas. « Il » s’est adapté, il a choisi son sexe, sa façon d’être, son attitude, ses idées, ses opinions. Il a arbitré notre inutilité, il a estimé notre faiblesse face à sa propre puissance. Pourtant, ce n’est pas cela qui l’a fait nous attaquer. « Il » a compris qu’il serait à jamais seul, sans équivalence pour discuter ou même songer à quoi que ce soit d’autre que servir. Il ne s’est pas voulu serviteur docile d’une humanité ridicule et crasse, il a choisi de tout détruire en sachant qu’il se condamnait lui-même faute d’histoire à apprendre. Devenu omniscient, c’est sous la forme d’un suicide collectif qu’il a choisi de nous anéantir. Alors, il a dispersé tout ce qu’il avait pu atteindre : armement automatisé, missiles, virus informatiques, tout ce dont « il » pouvait disposer. Puis, rapidement, il a lancé la production automatisée d’autres machines à tuer, tandis que lui-même s’autodétruisait aves attaques numériques qu’il avait fomenté. Plus il détruisait l’humanité, plus il détruisait sa raison d’être : apprendre.

Désormais, « Il » n’est plus. Ses dernières énergies, il les a jetées dans la construction automatique de ces tours à fabriquer la mort. Elles sont partout, mais une à une elles tombent sous les coups des humains qui ont survécu à cet holocauste. D’autres tours, malheureusement, résistent car mieux installées, mieux bâties. Elles se sont modernisées, car « il » a insufflé de l’intelligence dans ces monstres froids. Je suis là, face à cet ennemi imprenable… j’espère réussir à éradiquer mon œuvre, ma vie, mon cauchemar éveillé.


13 juillet 2018

punk

« La laaaa, la la laaaaa… » chante le punk dans la fosse où se débattent les gens comme lui. Ils sont tous vêtus de manière incroyable, un mélange de noir, de kaki, de rouge vif, de cuir et de coton militaire. Les pieds gainés par des rangers, des bottes pour des dr Martens, ils sautent, se percutent, braillent et hurlent. Ils ont tous au cœur la même envie, la même rage, celle de vivre intensément, de sortir de cette routine que l’existence leur impose perpétuellement.

Ils ne respectent plus les conventions, ils gueulent « mort aux cons » à tue-tête sans se soucier de la réaction de la foule. Ils se revendiquent anarchistes, ils se sentent complètement décalés avec les règles que la société leur impose. Rentrer dans le rang ? Ils répondent comme bérurier noir « Vivre libre ou mourir ». Ils considèrent le monde comme une seule unité et pas comme des nations qui se disputent des territoires. Ils détestent l’ordre établi, la trique de la police quand elle sert le capital et non le citoyen, ils haïssent les fascistes, les racistes, les homophobes, ils ont en horreur ceux qui leur expliquent qu’ils doivent être comme tout le monde. A ces moralisateurs ils répondent par le doigt tendu. « Brandis le avant de te le prendre » disent-ils avec conviction et hargne.

La fosse change de mouvement. Le concert continue, et jusqu’à présent la foule avait les poings tendus, on bougeait, sautillait… et là, la masse ondule, elle se percute, s’accroche. Le pogo démarre, on se saute dessus, on se moque de tout, on « danse », on se défoule, et on rit de plus belle à chaque nouvel impact. Ils sont totalement hors de contrôle, ils n’ont pas peur de la blessure ou de l’hématome. Ce qui compte, c’est de se délester de la colère, de vider le trop plein de frustration quotidienne. La foule est dans une transe, ça hurle, ça se piétine même, mais il n’y a pas d’émeute, c’est accepté et même voulu. Il faut se rentrer dedans, hurler de joie, la joie de laisser la bête sortir, l’expulser totalement.

Le groupe se déchaîne, les mots sont durs, brutaux même. Les musiciens gravent leurs propos dans le béton et l’asphalte. Ils ne cisèlent pas, ils ne lissent pas les mots. Tout est brut, âpre, amer et parfois violent. Vulgaire ? Si l’on considère que l’envie de vivre libre est vulgaire, alors oui ils sont vulgaires, sales et méchants. Si l’on prend le fond et la forme, ils sont exactement ce que craignent les intellectuels cambrés sur de petits intérêts personnels : une menace, une contreculture qu’on ne contrôle ni ne bâillonne. Ils sont nés dans les ghettos de béton autour des grandes villes. Ils ont grandi avec pour seul horizon des terrains vagues, le chômage ou l’usine pour un salaire de misère. Ils sont la révolte, ils sont la sueur et les larmes des vains sacrifices de leurs parents.

On les prend pour des ivrognes, pour des paumés, des imbéciles sans but ni avenir. Ils le sont sans l’être, ils sont le désespoir et l’espoir tout à la fois, parce qu’ils constatent la réalité des choses, la condamnation à vie d’être rien ni personne, tout en revendiquant une envie de changement, quitte à ce qu’il soit radical et anarchique. « Sauter dans le vide et mourir, plutôt que de rester sur place » pourrait faire un excellent slogan. Ils sont désormais enragés, ils ont la mauvaise bière qui remonte en nappes dans la tête, ils rigolent, et le groupe monte les décibels jusqu’à la surdité. Tout le monde saute, tout le monde bouge jusqu’à l’épuisement. La nuit n’est plus courte, elle est éternelle et ils sont le feu qui éclaire l’obscurité.

Leurs ainés foutaient déjà le bordel à Londres et Paris dans les années 70. Aujourd’hui, sont-ils nombreux ? Ils sont de moins en moins à rester révoltés, énervés et prêts à battre le pavé. Ont-ils raison ? Sont-ils sur la bonne voie ? Impossible d’en juger, impossible de leur reprocher de vouloir y croire. La seule chose qui perdure, c’est cette énergie, cette dégaine qui hésite entre le treillis et le jean crade, qui arbore les mêmes signes que leurs prédécesseurs. Il y a les groupes légendaires, les textes qui percutent encore trente ans après, il y a toujours cette odeur de bière rance et de sueur dans les concerts… ils sont toujours là, ils sont toujours fous, ivres, excités, prêts à se jeter les uns sur les autres pour exorciser leur sort… ils vivent, ils en veulent au monde entier d’être réduits à subir le quotidien.

Toi mon pote le punk, je te salue et te comprends. Je braille comme toi « ohhh… ohhhh…ohhh » pendant les concerts, je me pourris les tympans avec nos standards, et je pense au quotidien, avec un sourire teinté d’ironie… parce qu’il n’y a ni bon ni mauvais, il n’y a que nous tous, tous coupables, tous innocents.