02 novembre 2018

Défiance musicale

Certains ont la chance de naître dans un pays où la liberté d'expression est une évidence.

D'autres naissent dans une dictature où le fait de se plaindre peut vous condamner à mort.

Alors je salue ce groupe de rappeurs thaïlandais qui défient ouvertement la junte dans une chanson osée... En espérant que ce courage ne soit pas pour eux une condamnation à la prison ou pire encore.

Respect les gars!
Une version sous-titrée pour vous donner une idée des paroles...

05 octobre 2018

Un coin de ciel bleu

Les coups de marteau de la cour me tapent sur les nerfs. Ils sont saccadés, ils sont sonores, et leurs éclats détonnent dans mon réduit comme des tirs d’un fusil qui n’épuiserait jamais ses munitions. Je les entends, ils m’assaillent, ils me rendent fou, j’en viens à tenter de me boucher les oreilles pour ne plus les entendre. C’est un supplice savamment orchestré, car tout le monde ici en pâtit, tout le monde se tait pourtant car nul détenu n’ignore que toute révolte, tout mot plus haut qu’un autre donnera forcément lieu à une sanction physique et psychologique. Ici, nous ne sommes pas des détenus ordinaires, ici on ne nous retient pas parce que nous serions des menaces pour la société. Ici, on nous enferme parce que nous sommes des gens qui représentons une menace pour l’état, pour l’ordre établi. Les cellules contiennent pêle-mêle des chansonniers, des poètes, des journalistes, des enseignants, des révolutionnaires, des anarchistes, et tous ont en commun d’être simplement de libres penseurs qui se sont dressés contre le système concentrationnaire, contre l’oppression perpétuelle, tout simplement contre ce crime suprême de vouloir ôter au peuple le droit de penser.

Et les coups de marteaux continuent. Inlassablement ils ourdissent en nous l’envie de crier, de se dresser et de faire cesser ce vacarme. Pourtant, nous sommes tous impuissants face à cette menace tacite qu’ils représentent. Nous savons ce qu’il y a derrière cette apparente volonté de construire quelque-chose, mais le silence qui nous est imposé est si strict et si efficace que personne n’ose lever la voix. Je me tourne, me retourne, j’arpente ce carré de béton gris me servant de sol, j’observe mon lit qui est boulonné, je regarde ces draps qui n’ont été blancs qu’à la sortie de l’usine, et je scrute le recoin où je me recroqueville quand ils viennent me tabasser sans raison. J’ai sur le corps les stigmates de cette violence, et ma voix désormais éraillée me rappelle, quand j’ose parler, que fut un temps pas si lointain je pouvais pousser la chansonnette sans être grotesque. Désormais, c’est la voix d’un homme usé qui sort de ma gorge, et c’est toujours sur un murmure que je m’exprime de peur qu’on m’entende. Les sujets sont rares, et chacun fait en sorte d’éviter de discuter de tout ce qui pourrait donner un prétexte pour une punition. Alors, on parle du temps qui passe, lent et pénible, de la météo qui varie, de la cantine dont la nourriture n’en a que le nom, ou encore des brodequins qui se délitent chaque jour au point de voir poindre des orteils nus en leurs bouts. C’est ainsi, les courageux ayant crié, ayant tenté la rébellion ont soit été punis si brutalement qu’ils sont devenus des loques, soit ils ont disparus sans que plus personne ne s’en étonne.

Je m’assois sur le maigre amoncellement de ressorts que contient le supposé matelas de ma couche pour faire le point. Je me suis énormément amaigri et mes mains jadis potelées sont devenues osseuses voire même noueuses. Ils m’ont cassé les doigts de la main droite... peut-être en espérant ainsi me punir de savoir écrire. Les idiots. Je peux encore écrire de la main gauche, j’ai toujours eu cette facilité d’être capable de tenir un style dans mes deux mains. De toute façon, c’est une façon ridicule de punir l’écrivain, car seule sa pensée est utile. On peut dicter un texte ; on peut l’enregistrer sur un magnétophone ; on peut le réciter à d’autres qui l’apprendront à leur tour ; les paroles peuvent se fixer dans la mémoire aussi sûrement que le burin va graver à jamais une idée dans la pierre. Alors, briser des phalanges pour s’assurer du silence est aussi vain qu’espérer vider l’océan à la cuillère. Tant qu’il y aura une personne, juste une personne pour continuer à colporter un propos il restera un espoir. Les dictateurs ne peuvent pas faire taire une idée, ils ne peuvent que la combattre, et tôt ou tard celle-ci émergera de nouveau. Une idée est une chose sans cesse renouvelée, réinventée par celui qui la porte et la diffuse. Alors, mutilez-nous, montrez que vous n’êtes que des brutes vouées à l’opprobre et à terme à la sanction par l’Histoire.

Les marteaux s’agitent toujours. On peut entendre des scies qui s’affolent, qui tranchent goulument des planches et des poutres. Je me suis enfin redressé parce que la posture assise est une attitude de soumission. Je ne veux pas que le maton, ce monstre en uniforme puisse croire que je suis docile et que j’admets ma défaite. Je me suis agrippé aux barreaux de la lucarne qui me sert de fenêtre, et je me suis tiré jusqu’à pouvoir apercevoir la cour. Ce carré bleuté sans nuage est maintenant un point de vue minuscule mais bien réel de la ville qui nous entoure. Il y a les enfilades des rues que j’arpentais le sourire aux lèvres, les alignements des immeubles de la banlieue qui semblent être des navires garés dans un port de commerce, et là, en contrebas, j’aperçois la vaste cour de sable où l’on a, de temps en temps, le droit d’errer quelques instants pour respirer l’air vicié et pollué de la ville. D’autres comme moi se sont placés pour voir ce qu’ils font, là, en bas. Je les entends respirer, certains disent « vous voyez quoi les gars ? », certains se taisent alors qu’ils voient tout, d’autres répondent « j’en vois pas plus mon pote. C’est quoi ? ». C’est une simple formule de politesse, une sorte de soliloque qu’on lance pour tenter de se convaincre que ce n’est pas ce qu’on pense… L’humain se berce aisément d’illusions, et tout bruit cruellement familier peut devenir, l’espace d’un instant, tout autre chose pour s’offrir des miettes de réconfort. Tout comme eux je sais de quoi il en retourne, mais je me tais. C’est une règle tacite : on ne démoralise pas les arrivants, on ne se brise pas soi-même, on laisse ce boulot ingrat à nos tortionnaires.

J’entends les pas lourds des bottes du gardien. Il remonte le couloir, et c’est volontairement qu’il fait ce bruit mécanique, ce « clac clac » des talons ferrés sur le carrelage. Il veut qu’on sache qu’il est là, qu’il est ce sphinx, cette bête immonde capable à tout moment de sortir la matraque de battre comme plâtre, et qu’il détient le droit de vie et de mort pour chaque détenu. Pour une fois je ne me laisse pas amadouer, je ne descends pas de ce perchoir, parce que, comme les autres, je veux observer ce qu’ils nous préparent. Nos geôliers sont sadiques, cruels, ils s’amusent de nos cris et de nos larmes. Ils nous veulent à leur merci, ils nous veulent brisés et obéissants comme des bêtes de somme. Pourtant, ils sont ridicules, grotesques et sans méthode. Au lieu de nous trouver une activité utile, au lieu de nous épuiser par le travail ou toute activité productive, ils nous font déplacer d’énormes cailloux d’un point à un autre, pour le lendemain recommencer la tâche dans l’autre sens. Nous sommes de Sisyphe, condamnés à toujours réitérer la même tâche, à toujours subir le même épuisement, à nous sentir poussés à bout jusqu’à la mort. Certains tombent, on les bat, et les autres prisonniers ne peuvent pas intervenir sous peine de subir, eux aussi, le même tabassage en règle.

Il est là. Je l’ai entendu faire jouer la plaque métallique qui protège le judas. Il m’observe en silence, tandis que moi je regarde en bas. Les bruits des marteaux et des scies se sont arrêtés. Ils ont fini leur œuvre. Tout est prêt. C’est une estrade surmontée d’une poutre posée sur deux montants. C’est un alignement de potences, ils vont procéder à une exécution de masse. J’ai le sourire en coin, plus parce que je ne peux sourire à l’ironie de la situation, que parce que cela signifie que des camarades d’infortune vont être pendus. Le gardien a cogné de sa matraque sur la lourde porte de fer en me beuglant que je dois reprendre ma place. Il s’est adressé à moi par mon numéro d’écrou et non par mon nom… Je ne suis pas un numéro, je n’ai donc pas répondu. Il a soufflé, pesté, puis il a ri en me lançant un truc du genre que j’aurai l’occasion de goûter à la corde. Je serais donc sur la liste ? Avec eux, aucune chance de savoir de quoi il en retourne, car il peut tout aussi bien me dire la vérité, qu’il peut m’avoir lancé cela pour me faire peur. C’est réellement ironique, car ils ne saisissent pas qu’une mort rapide est au fond une libération plus qu’une sanction définitive. Quand je disais que le système concentrationnaire est stupide et grotesque, c’est parce qu’il ne sait pas briser, il ne fait que faire souffrir, et que son argument ultime de la peur de la mort finit toujours par s’évanouir.

On m’a tiré de ma cellule, et l’on m’a amené aux douches pour me laver. J’ai à présent des vêtements propres, chose incongrue quand on sait que je n’ai pas connu le plaisir de l’eau chaude sur ma peau depuis mon incarcération. On m’avait tout au plus permis de me décrasser avec une éponge histoire que je ne sente pas mauvais, alors une douche… Nous sommes une douzaine à nous suivre en silence dans les couloirs. Sas après sas, porte ouverte, porte fermée, nous descendons étage par étage jusqu’à rejoindre la cour. Des camarades crient en chœur de rester forts, on les entend faire du bruit dans leurs cellules. C’est fou, nous sommes silencieux, mais aucun ne marche la tête baissée. Jusqu’à l’extrême limite, jusqu’à la dernière seconde nous arborons tous cette même fierté, cet orgueil de ne pas avoir cédé, cet orgueil d’être libres malgré les murs, les barbelés, les barreaux et les punitions. Ils ne m’ont pas eu, et ce n’est pas cette potence qui aura raison de moi. Je vais mourir, je vais tomber mais je ne serai pas brisé pour autant.

Il y a là un type en uniforme qui égraine lentement nos actes et nos crimes. « Résistance ». Oui, je le revendique, j’ai résisté à l’oubli, j’ai résisté contre la censure et le formatage. « Propagande défaitiste ». Est-ce de la propagande et du défaitisme que d’affirmer qu’ils finiront tôt ou tard par perdre contre le peuple ? Si oui, alors je suis coupable de propagande défaitiste. « Terrorisme ». Je leur ai fait peur, j’ai créé un sentiment d’insécurité, alors oui je colporte la terreur par l’écrit, je suis un terroriste littéraire. « Intelligence avec l’ennemi ». Votre ennemi est le peuple, votre ennemi est la libre pensée, je suis votre ennemi et l’allié des êtres humains, je suis l’allié de tout homme et de toute femme qui se dresse contre l’oppression. Je suis coupable d’être un ennemi de votre régime inique. « Sabotage ». J’ai publié des pamphlets, j’ai incité à la grève dans les usines, j’ai poussé les gens à se lever et à briser les administrations, à enrayer la circulation des ordres des militaires. J’ai placardé des affiches sur les commissariats et les casernes invitant à la désertion. Je suis un saboteur de votre pensée unique, je suis un saboteur de votre modèle de pensée unique. « Insoumission ». Nous sommes des insoumis, non parce que nous sommes des révolutionnaires, mais parce que votre régime n’est pas un régime tolérable. Nous avons tous refusés de nous soumettre à un dogme où l’Homme est un automate, où la Femme est un objet. Nous sommes insoumis à votre doctrine, comme tout être libre et pensant se doit de l’être quand on veut lui ôter le droit fondamental de penser.

Ca y est, il a fini de réciter son poème sinistre. A chaque nom il a ajouté la condamnation : « Mort par pendaison ». Les balles deviendraient-elles trop précieuses ? Aurait-on peur que le peloton tremble et rate sa cible ? Vos soldats seraient-ils donc devenus sensibles à nos arguments ? La corde procède d’elle-même à l’acte, là où il faut viser et presser la détente. Il est plus facile d’avoir un seul bourreau qui pousse dans le dos sa victime, que d’aligner cinq ou six hommes pour pointer leurs fusils. D’ailleurs, j’ai pu apercevoir des hommes en uniformes qui se cachent pour pleurer, qui ne nous regardent pas parce qu’ils ont honte. Eux aussi ont peur d’être punis, eux aussi se sont mis à craindre cette mécanique dictatoriale qui s’est emballée. Au départ, ils pensaient supprimer un gouvernement faible et le remplacer par une main ferme et déterminée. Puis, au fil du temps, cette idée s’est évaporée et diluée dans le culte d’un seul despote, dans la boue crasse et épaisse des profiteurs bien placés, ce qui a mené à ce que chacun devienne un ennemi potentiel. On a vu des gens être exécutés parmi les plus fervents défenseurs du régime, juste parce qu’ils avaient eu l’audace de se demander si cela avait encore un lien avec ce qu’ils avaient espérés au départ.

Je suis debout, droit comme mes accusateurs. Je scrute le corps de la prison, et j’en admire l’architecture spécifiquement conçue pour contenir l’homme et non l’héberger. Aux barreaux, il y a des mains qui agitent des chiffons blancs, des drapeaux de paix et de respect. On entend des cris, des soutiens, et certains se sont mis à chanter des mélodies interdites. Nous sommes douze. Nous sourions tous, parce que l’un de nous a dit simplement « souriez, cela va les mettre en rogne. Tant qu’ils ne pourront pas effacer nos sourires ils auront perdu la bataille ». Il a raison. Je souris largement, je vise les cieux de mes yeux embués. Je songe à cette jolie femme qui est dehors et que j’ai aimée. Heureusement que mes tortionnaires ignoraient son existence lors de mon arrestation. Je pense à nos étreintes, à nos balades sur les berges du fleuve, à nos repas dans les restaurants, à ces nuits à boire et à refaire le monde, à sa voix quand elle mettait en musique mes poèmes stupides. Je songe à ses jambes nues en été, à ses seins galbés par les pulls en hiver, je songe à nous deux, à elle qui se doit d’être silencieuse pour ne pas subir mon sort. Faites que personne ne l’a dénoncée !

Il y a soudain un bruit. Il y a comme un roulement de tambours par-delà les murailles. On entend que cet orage remonte les avenues, qu’il s’approche, qu’il vient vers la prison. Que se passe-t-il ? Une manifestation ? Non, c’est trop intense, trop brutal, trop décisif pour n’être que des gens battant le pavé. Il y a de la fumée, des pétarades, des explosions. Nos gardiens sont d’abord perplexes, puis c’est la débandade. Ils nous laissent là, comme si ce cirque n’avait plus de raison d’être, comme si cette démonstration de force était devenue absurde et sans objet. Je suis là, les mains attachées dans le dos, et je me tourne vers ces formes noires qui s’élèvent au-delà de l’enceinte de notre bagne. Cela mitraille, cela explose, c’est une bataille, et le bruit mécanique ressemble à s’y méprendre à celui d’engins de terrassement. « Des chars ! Il y a des chars dans les rues ! ». Ceux qui sont en haut en voient bien plus que nous, ils décrivent tandis que l’on s’affaire. Les miradors se sont vidés, et l’un d’eux où le soldat semblait plus déterminé a été frappé par un obus. Sa tour de béton et de briques s’est écroulée. Il y a un départ d’incendie. Les gardiens ne gardent plus personne. Il n’y a plus de prison, il n’y a plus d’ordre, et les détenus qui étaient là pour servir de témoins se jettent désormais sur leurs tortionnaires. Cela tire, cela hurle, il y a des blessés, des morts, et je peux saisir l’instant. Je n’entends pas le bruit ambiant, je ne sens pas l’odeur de poudre et de sang. Je m’assois sur le bord de l’estrade et j’observe. Les yeux grands ouverts, le cœur las, je suis le spectateur du désastre, du naufrage que nous attendions depuis le premier jour. Il y a dehors des gens qui se sont révoltés, qui prennent les armes pour mettre un terme à la dictature. Je suis là depuis si longtemps, tenu au secret depuis tant et tant de temps que j’ignore qui, comment, combien, mais qu’importe. Même si cela échoue, même si je finis exécuté, au moins j’aurai connu, l’espace d’un instant…. Le vrai goût de la liberté. Car oui, assis là, les mains attachées, dans une tenue de bagnard, famélique, les joues creusées, anémié par les privations, marqué dans ma chair par la torture, je suis vraiment libre. Je suis libre parce que je suis en vie, parce que chaque particule de mon être perçoit la force d’une idée inusable et impossible à effacer. Jusqu’à présent, je percevais plus que vaguement l’importance et la force de cette idée, je n’en avais qu’une vision restreinte, étriquée même tant mes autres opinions venaient la contrecarrer. Assis là, le sourire aux lèvres, observant mes camarades se battant et se débattant pour elle, je suis totalement vouée à son existence.

Et cette idée, mes camarades, mes frères, c’est l’idée de Liberté. Liberté majuscule, supérieure à toute autre, définitive, celle qui m’a saisi, m’a toujours guidé dans mes écrits, dans mes pensées, qui m’a mené en prison, et qui aujourd’hui fait que je suis un homme libre. A tout jamais.


28 septembre 2018

Volutes bleues

Il existe des lieux qui ne sont jamais réellement éclairés, des recoins où la pénombre domine à tout jamais, où les gens désirent justement se fondre dans l’obscurité pour savourer tout autre chose que les lumières de la ville. Lui, c’était l’exemple même de ceux qui hantent ces lieux, tant par son allure que par son attitude. Physiquement, c’était un type efflanqué, les joues légèrement creusées, à l’œil vif et à la chevelure rasée. Sa peau d’ébène accentuait encore un peu plus cet aspect en lame de sabre, tandis que son costume rayé lui faisait une sorte de fourreau à la fois élégant et un rien menaçant. Les yeux rentrés dans les orbites malgré son jeune âge apparent, les lèvres charnues, le nez un peu trop proéminant, tout se mêlait pour qu’il soit reconnaissable, mais avec une forme d’équilibre idéal rendant ses traits aussi charmants qu’inquiétants. L’œil noir, vif, roulant derrière de très fines paupières, il se délectait de ce lieu comme le chat savourant la chaleur d’une taie d’oreiller. Il avait en permanence une cigarette entre les lèvres, tige blanche sans filtre dont il tirait lentement la fumée âcre et dense dont il expulsait les méfaits ondulant à travers ses narines dans un sifflement sonore. Il n’y avait guère qu’au moment où il rentrait dans la lumière qu’il daignait abandonner le tabac au profit de son cuivre favori.

La boite de jazz était basse de plafond, un rectangle hésitant entre le confort des lumières tamisées et l’inconfort de l’obscurité rendant les déplacements difficiles. On pouvait autant se lover dans des canapés placés très bas, que s’asseoir sur des chaises aux assises et dossiers de velours rouge autour d’une table ronde. Les cigares et les cigarettes projetaient une brume perpétuelle à l’odeur caractéristique, et chacun profitait de cette forme de camouflage pour redevenir, l’espace de quelques heures, un anonyme. En ces temps où la couleur de peau pouvait être une tare, il n’y avait plus ni blanc ni noir, il n’y avait que les alcools forts, le tabac et surtout la musique. Chacun prenait sa part, mais dès que la musique démarrait sur la petite scène légèrement surélevée, le silence se faisait, et les artistes d’un soir laissaient les croches, les rythmes syncopés et les vraies fausses-notes volontaires prendre possession des sens des auditeurs. Certains suivaient d’un œil tendre et épaté les acrobaties des musiciens, tandis que d’autres fermaient les yeux et s’enivraient à la fontaine des nappes et des accords pressant les sons jusqu’à en tirer l’essence ultime.

Lui, c’était un saxophoniste, le type qui avait commencé comme un anonyme dans un big-band, pour ensuite s’affranchir de la tutelle du chef d’orchestre et devenir la star à part entière. Son génie de l’improvisation, son goût pour l’invention, tout concourrait à faire de ses morceaux des pièces uniques et improbables. Quand d’autres rejouaient les mêmes partitions comme des litanies confortables, lui prenait souvent le pari de compter sur ses camarades pour le suivre, et ainsi, à chaque nouvelle nuit passée au club, recomposer et reforger de nouvelles élucubrations. De son saxophone il savait autant tirer des miaulements de chatte caressante, que les cris sauvages d’un lion rugissant sur la savane. Dessinateur, métreur maniaque, obsédé par les rythmes qu’il savait aller de la lenteur d’un blues jusqu’aux saccades rapides du swing, il avait toujours ce temps d’avance sur tous les autres. Alors, on lui pardonnait plus facilement ses excès, ses sautes d’humeur, sa tendance à abuser de toutes les choses bonnes ou mauvaises, tout en lui reconnaissant aussi une vraie humanité.

Et ce soir-là, il attendait le bon moment, celui où il devait entrer en scène. Dans la vie, l’alcool et même la drogue se mêlaient de son quotidien, mais là, la nuit, avant de poser le pied sur sa piste, son champ de bataille, sa conquête perpétuelle, il parvenait à se présenter sobre et l’esprit clair, voire même l’âme éclairée avec des idées se bousculant pour se déposer sur ses prochaines créations. Les mains dans les poches, il ne sortait ses doigts que pour saisir son mégot et l’écraser dans un cendrier. Entretemps, il méditait, planté dans la pénombre, à deux pas à peine se ses camarades qui eux s’amusaient, riaient et buvaient souvent plus que de raison. Curieuse inversion des genres. Quand eux rentraient et reprenaient une vie presque normale, lui s’envolait dans l’artificiel de l’ivresse et de la défonce. Il n’avait pas besoin de cela pour vaincre le trac, il n’avait jamais le trac d’ailleurs, car en fait il jouait pour lui-même, pour son propre plaisir, sans se préoccuper du jugement des autres. Il jouait, il créait, et ce plaisir de donner un corps et une essence à ses fantasmes était payé, alors que demander de plus ?

C’était à eux. Il monta sur scène, salua vaguement les spectateurs qui répondirent chaudement pour les habitués, sans vraie attention pour les nouveaux, et avec curiosité pour les néophytes de son style. Il pendit son instrument à son cou, puis posa ses lèvres sur le bec. Le souffle se fit d’abord léger, comme une caresse glissant sur les reins d’une de ses maîtresses. Ensuite, il fit jouer ses doigts et ses poumons pour se lancer sur un rythme plus rapide, plus acrobatique, pour enfin prendre totalement le pas sur sa section. Tous le suivirent, et l’on put voir les gens debout se mettre à se trémousser, ceux assis hésiter à se lever tant il faisait en sorte de les entraîner, et ceux vautrés dans les canapés battre des mains et se pencher pour mieux voir la scène. Il possédait l’assemblée, il les envoûtait, il les avait en son pouvoir absolu.

Le rythme bascula, un roulement de batterie fit comme un freinage surprenant d’une Buick, et son saxophone imita le grognement des freins, le sifflement des pneus sur le bitume, et chacun put voir les volutes bleutées de l’échappement, les nuages blanchis par la gomme brûlée, et même ressentir l’espace d’un instant l’odeur si particulière de l’essence mêlée d’huile qui se consume. Il ferma les yeux, relança le V8 musical, la contrebasse racontant le frémissement de l’air qui siffle au passage des poteaux dans le paysage, tandis que la percussion, elle, narrait la boite de vitesse cliquetant à chaque changement de rapport. Ils voyageaient avec un chauffeur exalté, le tout au son d’un orchestre passionné et parfaitement à l’unisson. C’était le jazz sous toutes ses formes, c’était la création, l’improvisation totale, un coup d’œil pour confirmer un changement, une petite ondulation du corps pour définir une tonalité… Tout dans l’observation, rien sur un papier, tout dans l’âme et les doigts…

Alors, quand enfin la nuit fut terminée, la Buick devint concrète. D’un bleu azur un rien passé, aux chromes souillés par la boue de l’hiver, la voiture était garée juste derrière la boite, dans une impasse dépourvue d’éclairage. L’étroitesse de la voie était autant liée par l’impression de verticalité de ces immeubles tirant sur le noir de suie, que par les alignements des escaliers de secours. En contrebas, les grandes poubelles à roulettes disputaient l’espace restant aux amoncellements de sacs poubelle et aux entassements de cageots à bouteilles empilés sans ordre. Ils sortirent tous sous une pluie fine, froide et pénétrante. Leurs chaussures parfaitement cirées vinrent marquer les restes de neige de la nuit, et chacun produisait son petit nuage blanchâtre à chaque expiration. Le froid était mordant, piquant les joues et les mains échauffées par l’atmosphère et l’ambiance du club. Le batteur s’empressa d’ouvrir la berline et de faire tourner le moteur pour que le chauffage daigne prendre ses aises dans l’habitacle. Pendant ce temps, les trois autres musiciens enchaînèrent les cigarettes tout en se frottant les mains pour tenter de se réchauffer. Derrière la lourde porte donnant sur l’arrière-boutique du club, il y avait encore des clients, une chanteuse miaulant délicatement un air déjà éculé par ses passages à la radio, et les effluves de cuisine, d’alcool et de tabac parvenaient à se frayer un chemin vers le monde réel.

Le saxophoniste, engoncé dans un pardessus trop grand pour lui, tressaillait à chaque courant d’air. Pourtant, loin d’être incommodé, il avait le sourire. Il avait refait le monde à son idée, réécrit une nouvelle page du jazz, une page volatile, sans trace, sans enregistrement si ce n’est dans les mémoires de ses comparses et des clients qui, l’espace d’une nuit, ont été confrontés au génie d’un petit groupe de créateurs aussi fous qu’enthousiastes.

Le conducteur fit signe à ses amis de monter, et la voiture s’élança lentement sur le bitume plus gris de la boue neigeuse que véritablement noir. Les pneus crissèrent sur les croûtes de glace, des pans de poudreuse glissèrent des tôles plates de la longue voiture, et l’on put entendre le bruit du cliquetis du clignotant quand le véhicule tourna sur la droite pour s’engager sur l’avenue encore déserte. Il était trop tôt pour tout le monde. Le quidam dormait encore, le groupe allait dormir, et lui, ce musicien, attendait avec impatience de rejoindre son antre pour prendre quelques heures de sommeil avant de repartir dans un monde irréel, fondé sur ses addictions et son imagination incontrôlable. Il posa sa tête contre la vitre de la portière, il eut un sourire de satisfaction, puis s’assoupit, apaisé, en sentant la chaleur qui commençait enfin à perler des aérations de la voiture. Le bercement du gros moteur, l’atmosphère, la fatigue, tout le fit glisser inexorablement vers le sommeil… Des rêves musicaux, des rêves syncopés, des rêves embrumés par les volutes bleutées de cette voiture et de sa sempiternelle cigarette.





27 septembre 2018

Trône

J’étais assis là, interrogeant les murs du regard, comme si cet alignement de portraits de mes aïeux pouvait me donner une réponse à mes questions intérieures. Tous avaient eu une vie bien remplie, et tous avaient laissé une trace dans la grande histoire. J’étais le dernier portrait qui manquait sur ces murailles de pierre nue, et mes traits se fondraient un jour parmi ceux qui m’ont précédé. Tous avaient une légende, ou tout du moins beaucoup se sont empressés d’en forger une, quitte à tordre la réalité à leur bénéfice. En observant ces traits figés par la peinture, je pus rapprocher les faits et légendes, tout en me demandant si, un jour, quelqu’un me regarderait ainsi saisi pour l’éternité en me replaçant dans ma réalité. Mes yeux glissaient, s’arrêtant sur cet aïeul considéré comme un génocidaire, sur un autre estimé et respecté comme un bienfaiteur, et juste entre les deux sur un personnage aussi terne par son caractère que sa toile l’était sur mon mur.

J’ai passé ma main sur mon menton que je n’avais pas rasé des jours durant. Rester constamment sur le qui-vive, se préoccuper de tout sans jamais prendre le moindre repos, tel avait été mon sort depuis des semaines, et les ultimes décisions se jouaient là, à quelques pas de ma demeure. J’entendais le bruit de la foule s’agitant, le cliquetis des armes qu’on manipule pour défendre notre honneur, et parfois des cris et des larmes se mêlaient à ce bourdonnement informe et effrayant. Les mains jointes comme pour prier, je me suis mis à me sonder, à me comparer à ces illustres personnages, tout en me demandant où était la part de mythe, et où commençait la vérité. Petit, mon tuteur m’avait seriné les actes héroïques, les lieux, les batailles, les intrigues, en m’assénant constamment qu’un jour où l’autre cela me serait très utile. Au moment ultime, à cette extrémité, je me suis alors mis à rire sachant qu’aucune de ces fadaises ne m’était désormais nécessaire. Untel avait gagné par la ruse ? Quelle ruse sachant que nous étions cernés ! Un autre était tombé et avait tout de même vaincu grâce à son fils ? Mal lui en fasse, ce rejeton se révélant être un despote hystérique qui a fini trahi par sa famille et assassiné par sa femme. L’ironie des lignées certainement…

Mon trône, cet objet symbolique et inconfortable, cet assemblage de bois ouvragé me sembla soudain trop grand pour moi, et à la fois trop petit pour mon corps. J’avais une responsabilité monstrueuse, celle de n’avoir pas voulu céder face aux royaumes nous entourant. J’avais bien compris que d’une manière ou d’une autre ce trône serait ensanglanté par mes décisions, mais de là à le voir se nourrir du sacrifice du peuple tout entier, jamais je ne me le serais figuré. On avait négocié, on s’était égaré en palabres, tandis que mon ennemi ourdissait son complot et préparait son invasion. J’avais été aveuglé par la diplomatie, enivré par ma supposée influence sur mes voisins, et finalement tous avaient fait le choix de m’abandonner à mon sort de peur d’être eux-mêmes envahis. Des lâches ? Non, des régnants lucides se préoccupant de leur propre survie. Et moi, au milieu de ce jeu de dupe, j’avais donc perdu un temps précieux à refuser l’affrontement.

Je faisais payer un trop lourd tribut à mon peuple. Par centaines, par milliers, les conscrits périssaient sous les flèches et sous le fer de l’assaillant. Chaque jour, le territoire se réduisait, et sur un large carte tracée sur un lourd tissu, je me devais de revoir les frontières. Ici, un coin était passé sous le joug de l’envahisseur, là on se battait encore, mais la chute était proche. Et, pas à pas, heure après heure, le cercle se refermait sur moi, sur cette immense bâtisse reprenant son rôle initial de fortin. Des années durant, ce château avait été tout au plus un symbole de pouvoir plus qu’un lieu dévolu à une extrême limite. Ce soir, après une journée entière de siège, il était le dernier bastion, la dernière muraille entre les réfugiés dans la basse-cour et mon adversaire. J’entendais les cris, les harangues. Je sentais l’odeur de la poix enflammée et de l’huile qu’on chauffait pour la déverser par les mâchicoulis. Je pouvais toucher le froid de mon épée, sentir la dureté des têtes de flèches, le contact râpeux des tuniques en cuir.

Je me suis levé et fait quelques pas. Par l’une des ouvertures de ma tour donnant sur la vallée, j’ai pu voir les nuages de fumée s’élevant des villages incendiés, tout comme les alignements des troupes s’amassant tout autour de mon château. Je l’ai vu, ce prince orgueilleux et fourbe, ce conquérant prêt à tout pour m’abattre. Il trônait fièrement sur son cheval, allant et venant, donnant des consignes, ceci bien entendu hors de portée de tout archer tirant de chez moi. Il forgeait sa légende, car chacun se souviendrait qu’il était là, au plus près de la bataille, sans pour autant prendre le moindre risque direct. Après tout, lui aussi avait les mêmes problèmes de mémoire que moi, à lui aussi on avait inculqué qu’il fallait se battre, prospérer, conquérir, et que telle était le destin de l’héritier placé sur le trône. Tout ceci était grotesque, inutilement barbare et violent. On s’entretuait au pied des murailles, on s’empalait dans un capharnaüm insensé, et l’on hurlait sa douleur en attendant la mort.

Je me suis senti pathétique en voyant sortir de mes murs des hommes vaillants, courageux et déterminés qui allaient tous à une mort certaine. Qu’avais-je de mieux qu’eux ? Mon sang ? Mes titres ? Le fait qu’on m’avait décrété roi là où, probablement, beaucoup d’entre eux n’aurait pas été pire que moi ? C’était absurde. Je me suis alors décidé, je me suis fait aider pour enfiler mon armure, mon heaume, puis je me suis aligné parmi mes braves. L’épée dans une main, le bouclier dans l’autre, je me suis placé face à la grande porte, dernier rempart entre nous et nos assaillants. Nous allions mourir, j’allais nécessairement périr d’une manière ou d’une autre, mais je refusais d’admettre que ma légende serait celle d’un couard réfugié dans son donjon, finalement assassiné dans sa propre chambre. Autant tomber avec les autres, l’arme en main, fier, sans reproche, sans lâcheté.

J’ai fait ouvrir la porte. Nombre de mes soldats m’ont demandé de renoncer à ce suicide. J’ai souri. J’ai senti en eux quelque chose qui se trouvait au-delà de la déférence en égard à mon rang. J’ai senti cette fierté de ne pas partir seuls, d’être avec leur roi, de se battre pour quelqu’un de courageux, prêt à tout pour les défendre. Alors, d’un signe de la main, j’ai indiqué à un homme de faire jouer l’énorme poutre retenant les deux battants, puis j’ai hurlé « A l’assaut ! ». Ils ont tous répondu par un hurlement tonitruant, et nous nous sommes engouffrés au pas de charge dans la mêlée. Dès ce portail franchi, ce fut l’anarchie la plus complète. On s’est jeté sur nous, j’ai reçu des coups de masse sur le corps, le heaume, j’ai été poussé, bousculé… J’ai vu des hommes déchirés par les lames, transpercés par des carreaux d’arbalète…

« Et vous avez perdu Sire ? » Me demanda mon petit-fils assis sur mes genoux. J’ai souri. J’avais désormais le visage flétri par le temps et les blessures, j’avais encore à la joue cette balafre qui, parfois me faisait souffrir comme pour que je n’oublie jamais ce jour. « Non mon petit, je n’ai pas perdu, nous avons gagné ». Je me devais de lui enseigner qu’une victoire s’obtenait par le nombre, le peuple et la foi qu’il place dans son roi. Nous n’avions pas vaincu parce que j’avais tiré l’épée de son fourreau, mais parce que le peuple tout entier s’était alors élevé, qu’il s’était dressé, fier, et qu’il avait sauvé son château et son dirigeant. Je leur devais plus qu’ils ne me devaient, je leur devais la vie, le pouvoir, et après cette bataille, un respect inconditionnel. J’avais une dette impossible à régler. Alors, quand mon fils est né, je me suis empressé de rompre cette éducation basée sur la haine et l’ambition. Je lui ai appris qu’un bon roi est un homme magnanime, qui a le mot justice comme devise, qu’il se doit de décider non pour lui-même mais pour son peuple en premier lieu. Il a malheureusement été emporté par la maladie… Il aurait fait un grand roi je pense, mais il m’a laissé un héritier mâle, un petit bonhomme très intelligent, spirituel, attentif et, je l’espère, qui sera un jour un roi capable de forger sa légende par ses bienfaits et non ses batailles…

26 septembre 2018

Des règles à suivre

Ils apprenaient des règles comme on apprend des mantras. On leur faisait inlassablement répéter ces mêmes phrases, car chaque mot avait son importance. Ils devaient les retenir, être capable de les réciter sans se tromper, car chacun savait que la survie dépendait de chacune de ces règles. Alors, avant même de commencer l’école, les enfants se tenaient debout et en chœur récitaient leur leçon avec à chaque fois une exigence inflexible de la part de leurs professeurs. « Encore une fois », ces mots pouvaient tomber deux, trois, quatre fois si nécessaire jusqu’à ce que chacun puisse ânonner les règles immuables et vitales sans une seule erreur. Du haut de leurs six à dix ans, les enfants ne comprenaient pas forcément le sens de tous les mots, pas plus qu’ils ne saisissaient forcément dans leur entièreté les enjeux qu’on leur inculquait. C’était ainsi, ils avaient non pas un destin, mais un devoir de survie, et cette survie passait par le respect strict de ce code martial.

« Reste à couvert, sois invisible »
Ces quelques mots, d’abord obscurs, devenaient réalité quand il fallait sortir et traverser les zones meurtries par la guerre. On ne jouait jamais dehors, les parcs n’étaient que ruines et cratères, et les seuls espaces dévolus aux enfants étaient de véritables dortoirs. Les rares jouets rescapés des combats étaient protégés comme des trésors qu’on se transmettait de classe en classe. Ainsi, une peluche restait le temps d’un an entre les mains d’un enfant, pour ensuite être remis à son cadet l’année suivante. On cessait de jouer dès qu’on apprenait ce qu’était vraiment le « dehors », au-delà des sas et des portes blindées, à l’extérieur des bunkers souterrains et des égouts. La nature, c’est à travers les livres, les vidéos et les photographies que les enfants les découvraient, et les adultes en parlaient avec une forme de nostalgie triste et résignée. Il n’y avait là, juste au-dessus de leurs têtes, qu’un champ de ruines, que des cendres et des corps. On s’y battait, inlassablement, on luttait pour la survie et une hypothétique victoire. Après ? Il n’y avait personne pour en parler ou en rêver, car personne ne croyait vraiment à un « après ». Alors, on enfonçait dans les têtes malléables des enfants qu’il était vital de savoir se fondre dans les ruines, de devenir des fantômes, de ne jamais se mettre à découvert sous peine de mourir très rapidement.

« Suis toujours l’adulte qui commande, obéis à ses ordres sans discuter »
Très tôt, les enfants devaient apprendre à se déplacer avec les adultes. Les bunkers étaient une cible de choix, et les fuir une obligation courante. Alors, la discipline d’obéissance était inculquée aux enfants comme aux adultes, et les décisions individuelles bannies voire même sévèrement punies. Il en allait de la survie des communautés. On n’errait pas dehors, on ne flânait pas, on s’y déplaçait que par obligation. Souvent, les plus courageux, les plus robustes parmi les enfants servaient de courriers, parce qu’ils pouvaient se cacher plus facilement, tout en étant aussi rapides que les adultes dans les ruines. Au milieu des gravats et des bâtiments affaissés, une grande taille n’est pas un avantage. On piochait parmi les volontaires, et ceux-ci étaient alors spécifiquement entraînés et emmenés en haut. Ce choix n’avait rien d’agréable, c’était un sacerdoce terrible, car la plupart mouraient tués par l’ennemi, ou revenaient blessés, intoxiqués ou irradiés. Les adultes se maudissaient pour cela, mais que pouvaient-ils faire ? Ils étaient déjà si peu nombreux que prendre un adulte pour autre chose que le combat aurait été un gâchis de ressource.

« N’oublie jamais ton masque »
C’était ainsi. La guerre avait tout réduit à néant, et l’air, l’eau, le sol, tout était saturé de polluants divers. L’air était souvent toxique, l’eau impropre à la consommation, quant à envisager de planter quoi que ce soit dans ce sol devenu noir à force de défoliation et de radiations… Les adultes, pour la plupart, ne mettaient un masque que dans les zones les plus dangereuses, tandis que les enfants, eux, se devaient de toujours en porter un jusqu’à leur majorité. On espérait ainsi leur donner une petite chance de ne pas mourir prématurément d’un cancer ou d’un empoisonnement. Aucune méthode, aucune atrocité n’avait été exclue ou refusée pendant les combats : bombes atomiques, défoliation chimique, gaz de combat, tout avait été bon pour s’exterminer. Et là, dehors, ce qu’on appelait une forêt n’était qu’un alignement morbide de troncs noircis par les flammes, ou putréfiés après contact d’un agent chimique corrosif. Jadis agréable, vivante, une forêt représentait désormais une zone terriblement dangereuse où les troncs pouvaient choir à la moindre bourrasque, et où un silence terrifiant avait pris la place des sonorités de la nature. C’est pour toutes ces raisons qu’on avait alors ajouté

« N’entre jamais dans une forêt sauf si tu n’as pas d’autre choix ».
« Ne consomme que l’eau que tu transportes dans ta gourde »
« Ne te nourris que de tes rations »
« Ne prends jamais quoi que ce soit du dehors pour l’emmener au-dedans »
« Tu n’es à l’abri qu’au-dedans »

Tous les enfants vivaient, tôt ou tard, la mort d’un proche. Entre les combats incessants, les tentatives de destruction des abris par l’ennemi, la famine, la pollution et les maladies, l’espérance de vie n’était alors plus qu’une vue de l’esprit. Les combattants, quand ils prenaient les escaliers pour rejoindre la surface, priaient systématiquement pour leur âme avant d’émerger sur le terrain. Les plus aguerris étaient surnommés les zombis, car tous portaient sur leurs traits les horreurs des batailles qui se jouaient des dizaines de mètres au-dessus. Ils avaient ce teint cireux faute de lumière, ces yeux jaunis à cause de l’inexorable empoisonnement de leur sang, et bien souvent une toux tenace qu’aucun médecin n’aurait su réellement soigner. Tous se savaient condamnés à brève échéance, et pour la plupart ils choisissaient de mourir en se battant plutôt que de devenir, à terme, une charge pour ceux du dessous. On apprenait alors d’autres phrases à ces enfants rapidement orphelins.

« Ne pleure pas les morts, tu n’en as pas le temps »
« Honore les morts en ne les oubliant jamais »
« Salue ceux qui partent, salue ceux qui ne reviendront jamais »

Et enfin, la phrase, l’ultime mantra, l’ultime règle à ne jamais violer, c’était un propos aussi terrifiant qu’indispensable…
« Ne fais confiance à personne. Ne crois que ceux que tu connais, méfie-toi de tous les autres ».
La règle était claire, sans ambiguïté. On ne devait pas faire confiance aux « autres », à ceux pouvant venir de l’extérieur. La Machine avait appris à fabriquer non plus des machines, mais bien des êtres à l’apparence humaine, à l’intonation si parfaite qu’on eut cru parler à des hommes et non à des robots. Alors, après de nombreux désastres, cette règle, atroce pour ceux qui fuyaient les combats, vitale pour les réfugiés des bunkers, s’était imposée à tous. Ainsi, on disait aux enfants de ne jamais ouvrir la porte sans de nombreux adultes armés à proximité. Sait-on jamais, celui qui suppliait qu’on l’aide pouvait être un nouveau terminator, une nouvelle apparence pour un cyborg destructeur…

24 septembre 2018

Paupières closes

Il avançait de son pas lent et peu assuré sur le trottoir. Petit, tassé sur ses jambes légèrement arquées, la main fermement agrippée au pommeau de sa béquille, il avait l’aspect de ces vieillards qui ont subi les affres du temps et de l’existence. Tout parlait de vieillesse en lui, depuis sa tenue au pantalon de velours trop ample, en passant par ses mains à la peau fripée et mouchetée, jusqu’à son pull à carreaux qui semblait tout droit sorti d’une caricature presque grotesque. Il avait sur la tête une casquette sans époque, le sempiternel couvre-chef noir qui cache tant la raréfaction des cheveux, que l’inexorable blanchiment de sa chevelure. Ses yeux étaient désormais réfugiés sous de gros sourcils gris et broussailleux, et derrière deux plaques de verre très épais enserrés dans une énorme monture de plastique noir.

Lentement, foulée après foulée, il avançait seul, silencieux, entrevoyant un monde différent de celui de sa jeunesse, tout en étant toujours identique et immuable. Sa rue, cette rue était toujours la même, bien qu’aucun des commerce de son bon vieux temps n’était plus présente. Les enseignes peintes avaient cédé à la fièvre du néon, les propriétaires s’étaient succédé dans une frénésie de renouveau commercial, et même les thématiques avaient subi les mutations de la société. Pourtant, il y avait encore les mêmes devantures, les mêmes portes, et rares étaient ceux qui avaient osé faire disparaître cet héritage. Les stores fonctionnaient désormais à l’électrique, les vitrines ne présentaient plus les produits mais plutôt des affiches et autres écrans vantant tel ou tel produit, mais pourtant, lui, ce sont celles de son enfance qu’il revoyait en passant devant. Ici, c’était une mercerie qui est devenue une petite épicerie, là une herboristerie devenue un vendeur de téléphones, et là, à l’angle, subsistait encore ce même petit bar dont seule l’atmosphère jadis enfumée pouvait prétendre préserver le souvenir d’un temps révolu.

Il avait ses habitudes ici, et chacun pouvait le reconnaître parce qu’il était à la fois volubile quand il parlait pour ne rien dire, et terriblement silencieux dès qu’il fallait aborder des sujets plus sérieux. Sans être secret, personne ne pouvait prétendre vraiment le connaître, que ce soient ses voisins dans son vieil immeuble, que les commerçants avec qui il était toujours aimable et prompt à plaisanter. « Le petit vieux », « l’ancêtre », « la mémoire du quartier », on lui connaissait bien des surnoms, des épithètes plus tendres que moqueur, et pourtant qui pouvait prétendre comprendre ses regards tristes posés sur les gens et les choses, l’absence de mots quand on abordait un sujet plus sérieux qu’à l’accoutumé ? Il savait rire de tout, de lui-même, de la Vie en général, mais sans jamais vraiment se dévoiler. Personne ne lui connaissait de famille, pas plus qu’on ne lui connaissait de véritables amis réguliers. Il avait des contacts cordiaux avec les autres personnes, mais toujours avec une sorte de distance hésitant entre la timidité et une stricte pudeur le concernant. Impénétrable, discret, il avançait, cabas dans une main, une béquille pour l’aider dans l’autre, sans jamais demander d’aide, sans jamais se plaindre de son âge, de son arthrose le rongeant lentement, de sa cataracte lui flétrissant inexorablement la vue, ou de sa tension jouant sans arrêt sur son cœur.

Anonyme parmi les inconnus, sans exigence ni intention de se faire remarquer, il était juste là, monument d’histoires silencieuses, de non-dits, symbole d’un passé qu’il semblait vouloir taire, ou peut-être même oublier. Les plus maladroits avaient bien tenté de lui parler du temps d’antan, de la guerre, de ce qu’il avait fait, de quel camp il avait choisi, ou même s’il avait seulement pu choisir en ces temps troublés. A chaque fois, il s’était empressé de dire qu’il fallait parfois laisser le passé au passé, et que le sien n’avait pas plus d’intérêt qu’un autre. Que voulait-il dire ? Qu’entendait-il par ces mots posés en énigmes appelant d’autres questions ? Cachait-il un secret, des actes honteux ? Que voulait-il oublier de si important et de si pesant pour ne plus mettre des mots dessus ? A chaque fois qu’on venait le relancer, c’était deux prunelles d’un bleu intense voilées par la vieillesse qui s’imbibaient, puis qui discrètement se durcissaient avec l’envie de répondre, pour finir par un adoucissement, un sourire pénible, et une phrase valise pour fuir la conversation.

Le vieil homme n’est plus apparu dans la rue depuis pas mal de temps. Ses voisins se sont inquiétés, parce que sa boite à lettres dégorge de son courrier en retard. On a tapé à la porte, personne n’a répondu. Son cabat à roulettes est là, dans l’entrée de l’immeuble. Il n’est pas parti, il y a de la lumière le soir, mais personne ne répond. Alors, on a demandé aux pompiers de venir voir. Il s’est assoupi à jamais, dans un vieux fauteuil orienté vers le téléviseur. On l’a trouvé là, les pieds posés sur un tas de vieux livres parlant de la guerre, les mains jointes sur son ventre devenu bedaine, les paupières closes, le visage visiblement apaisé d’être enfin libéré de l’existence. Son cœur a décidé de lui accorder le repos éternel, son âme s’en est allée, sans que quiconque ne comprenne ni comment ni pourquoi il restait si silencieux.

On ne le connaissait que par « Monsieur Henri », sans que personne ne daigne réellement s’inquiéter de qui il était, ou de son sort. Peut-être que sa solitude choisie avait un sens. Alors, j’ai cherché. Je l’ai trouvé là, assoupi pour l’éternité, tandis que les pompiers remplissaient les documents requis pour la levée du corps. On nous a demandé si on lui connaissait une famille, si on savait s’il avait des enfants, des parents… On ne savait rien, et nous nous sommes tous sentis idiots, égoïstes, minables face à cette dépouille, face à ce vieillard sympathique et solitaire à la fois, amical et discret. Alors, un des hommes, au moment de le tirer de son fauteuil, fit glisser une manche de sa chemise. L’avant-bras se découvrit, et un matricule nous apparût. « Seigneur… », murmura un des pompiers, puis ils placèrent le corps sur le brancard. Avec respect, on salua cet homme, on observa un peu son antre, son appartement, son salon inconnu de tous et pourtant à portée de sonnette.

Je me suis attardé là, triste, le cœur serré, sans vraiment comprendre. Mes yeux se sont mis à glisser sur les papiers, sur le courrier oublié sur la table, sur les photographies, et j’ai alors saisi. Rosenthal. Juif. J’ai reconnu sur un cliché en noir et blanc cet homme mais jeune, heureux de vivre, en compagnie d’une femme devant sûrement être sa femme. A côté, il était de nouveau là, avec cette femme, et deux enfants, ainsi que des personnes plus âgées devant être ses parents ou ses beaux-parents. Puis, là, je pus saisir sa solitude, son silence éternel. Je ne savais rien, et ne saurai jamais ce qu’il s’est réellement passé. Il a été déporté, lui est revenu, mais seul à tout jamais. Les photographies se sont figées, sans temps présent, sans autre personne que lui-même. On lui a tout pris, sa vie, son corps, ses proches, sa famille, tout lui a été irrémédiablement volé et détruit sous ses yeux. Quand ? Comment ? Je ne peux ni ne veux le deviner. J’ai oublié d’être humain, oublié d’être généreux, de m’inquiéter de ce voisin, de lui parler, de lui donner peut-être un peu plus d’attention qu’un simple salut poli et sans chaleur. Lui, aurait-il voulu me parler, se laisser aller à exprimer ce qu’on ne peut ni narrer ni expliquer, sur l’injustice d’être une victime sans autre raison qu’une différence de foi, sur l’inconcevable des crimes perpétrés contre des gens ordinaires ? Il est parti avec sa mémoire et personne n’a pris le temps de la préserver.

On va vider l’appartement. Il était locataire, le propriétaire se moque de ces souvenirs, de ces photographies, de ces livres qu’il passait sûrement son temps à relire, à ressasser le passé, à pleurer seul sur ceux qu’il aimait. Que va-t-on faire de cela ? Rien, sûrement qu’on va empiler le tout pour la déchetterie, qui, lieu sans mémoire ni réflexion va incinérer le tout, recycler, transformer et effacer ces dernières bribes de souvenirs. Personne n’a de droits là-dessus, et après enquête on nous a dit qu’il n’avait plus de famille directe ou indirecte, plus d’héritier pour prendre cette ridicule et minuscule succession. Ainsi disparaît l’histoire… Ainsi disparaît l’homme, ainsi s’efface à jamais ce qui fut et ne sera plus jamais.

03 août 2018

Œil qui s’ouvre

Le cri du réveil me tire de mes songes. Il est là, cet appareil disgracieux et braillard, vociférant ses notes stridentes pour tenter de m’arracher de ma couette. D’un geste mêlant agacement ensommeillé et lassitude mécanique, je lui assène du plat de ma main une tape ferme et assurée sur le haut de son corps de plastique noir. Alors, le voilà qui se tait, qui accepte cette sanction de bonne grâce, satisfait qu’il est d’être parvenu à ses fins. Je m’étire alors, entendant quelques-unes de mes articulations pousser le gémissement caractéristique de l’engourdissement nocturne, tandis que mes yeux, eux, se contentent d’une tentative inutile de mise au point. La lumière est éteinte, la pièce est encore obscure, et là, sur un mur, il y a comme des échelons colorés, des lignes dorées qui se dessinent de manière floue et changeante. Le soleil, toujours matinal, coule entre les persiennes, et me signifie de son sourire qu’il est temps d’émerger et de me lever.

L’ambiance est saturée d’une odeur agréable de pain grillé et de café qui dégringole dans sa marmite de verre. J’entends par-delà la porte fermée les sons d’un autre monde, d’un autre univers bariolé où la Vie s’agite déjà. Je palpe autour de moi, je suis effectivement seul, et le coin qui m’est dévolu est un vaste champ de bataille où les draps et les couvertures sont les derniers représentants des combats menés par l’esprit au sein de mes rêves dont je ne me souviens jamais. Ces bruits, ils sont des éclats de rire, des « chut » inutiles et bien trop intenses pour faire sens, ils sont des détonations d’objets qui tombent sur le parquet, ou encore le claquement de pantoufles sur le carrelage de la cuisine. Il y a un orchestre sans chef, il y a une symphonie discordante, et mon ouïe tente d’en débrouiller la structure. Je me redresse, inutile d’insister, d’espérer retourner côtoyer un Morphée qui s’en est allé sans coup férir, je me dois de laisser l’éveil prendre le relais de cette délicate torpeur matinale.

D’un pas lent et peu assuré, je m’avance entre le lit et la porte. La barbe rêche, les yeux ensablés dans les reliquats de ma nuit, et l’humeur à bailler, je me saisis de la poignée quand tout à coup le doute m’étreint. Dois-je pousser ce panneau de bois, dois-je réellement quitter mon refuge pour devenir un instrumentiste complémentaire de cette cacophonie ? J’ai un petit sourire sur les lèvres, je me frotte alors les yeux pour en chasser les derniers signes de mon ensommeillement, puis je fais basculer lentement, sentencieusement même le mécanisme qui libère la porte. D’un geste précis, j’entrouvre ce portail vers le monde des éveillés, et j’observe dans l’entrebâillement ce qu’il se passe réellement. Il y a des gnomes qui courent, une fée qui tente de les raisonner, et un capharnaüm d’objets magiques vient me rappeler à quel point le rangement est une notion abstraite pour certains. Je ne suis pas repéré, je suis encore considéré comme un détenu de mes songes, et mes gardiens prennent bien soin, malgré leur incompétence crasse, de me laisser encore quelques instants de répit. Je me fais tout petit malgré ma trop grande taille, je fais pivoter l’ensemble avec un soin maniaque pour que les miaulements de ses charnières soit aussi ténu que possible. Tel un espion en opération, je me faufile et m’engage dans la pièce d’en face pour y trouver la cascade aquatique, le premier sanctuaire obligatoire avant les différentes étapes d’un démarrage de journée.

Je me faufile dans la cabine que je referme sur moi. Un rien claustrophobe, l’endroit est pourtant accueillant dès qu’on en manipule les mécanismes avec intelligence. Alors, une petite bruine commence à se déverser sur ma tête et ma nuque. C’est une pluie fine, une pluie d’été, tiède et relaxante. Autour de moi, les carreaux mêlant azur et blanc pimpant ressemblent aux reflets d’un lac de montagne, en contrepoint des serviettes bariolées qui ressemblent plus à des drapeaux en berne qu’à des étalements éclatants sur des plages. Là, ma torpeur résiste, elle tient bon malgré l’agréable sensation d’échauffement humide. Pour la vaincre, il n’y a qu’une solution, transformer le petit orage en déluge, voire même en cascade. Je tourne les robinets, et là tout s’envole, tout dégringole, le bruit est passé d’une pluie au roulement ininterrompu d’un torrent. Le savon mousse, les senteurs artificielles se mêlent, et je ferme les yeux de contentement, tout en me frictionnant la peau pour chasser mes derniers restes de sommeil.

Je sors enfin de l’univers aquatique et m’enserre dans une serviette encore en état d’usage. Je me masse mes cheveux courts, j’observe ma figure floue dans le miroir de l’armoire à pharmacie. Tout est brume, et la buée n’aide clairement pas à m’offrir une vision claire de moi-même. Je me redresse, passe ma paume un peu calleuse sur ma joue piquante, et j’esquisse un sourire à cet autre moi qui me jauge et m’observe depuis son tain argenté. Il est temps de passer à la folie douce, il est temps que je quitte les embruns pour rejoindre la magie désordonnée de l’existence.

Ils sont là, ces petits chérubins surexcités par la saveur du pain grillé tartiné de confiture. Elle est là, leur mère souriante qui s’empresse de me faire un café. Elle m’embrasse du bout des lèvres, jolie fée amusée par ma tête encore saisie par la torpeur matinale. Il n’est pas si tard ni si tôt que cela. Les stores tirés sur les fenêtres du salon donnent une atmosphère sépia aux murs, tandis que le carrelage blanc me refroidit les pieds. J’ai entre les mains mon mug fumant, j’inhale cette senteur amère, un rien aigre et pourtant délicieuse de mon café du matin. Je souris béatement en fixant du regard ces angelots parfois démoniaques à qui j’ai donné la vaine consigne de ramasser leurs jouets. Ils sont épars, gisant çà et là, et peu à peu un coffre s’emplit de ces trésors qu’on aime, qu’on oublie, puis qu’on reprend avec nostalgie. Un jour, eux aussi, s’amuseront à revoir ces objets de l’inutile et de l’indispensable. J’hume l’air, je sens la chaleur du soleil dans mon dos, c’est une caresse délicate, toute aussi fine et délicieuse que ce regard complice et amoureux de ma compagne.

On est samedi. Il n’y a pas de travail pour moi, mais le réveil, lui, s’en est moqué. A vrai dire, je lui ai ordonné de me sortir de mes songes. Les enfants veulent sortir, s’amuser, rire, se faire des souvenirs doux et délicieux. Peut-être vais-je leur offrir une glace, ou alors va-t-on aller se baigner quelque part. Qu’importe, on s’amusera, on se forgera des souvenirs ensemble, et eux aussi s’en souviendront avec tendresse, tandis que je les regarderai avec nostalgie. On va prendre des photographies, marcher, rire, faire du vélo…

Et ma torpeur s’en est allée, elle est reléguée au rang de souvenir, pour une journée de plus, pour quelques instants de magie ordinaire.

01 août 2018

L’homme qui vendit le monde

Assis à son bureau, il avait cette situation et ce statut social qui font que les plus avides vous envient, et les plus pauvres vous détestent. Il avait ce regard hautain et pétillant de celui qui a réussi sans se soucier outre mesure de ce qu’on pourrait dire sur son compte, et pire encore sans se préoccuper des conséquences sur le monde qui l’entoure. Vêtu d’un costume au tarif indécent, chaussé de mocassins dont chaque chaussure coûtait le salaire d’un ouvrier, il avait cette aisance financière insolente qui lui ouvrait toutes les portes et bien des lits dans la « haute société ». Satisfait de lui, fier de pouvoir arborer sa richesse, il avait ce luxe ostentatoire frôlant avec le vulgaire au poignet, autour du cou, et entre les mains quand il conduisait son bolide hors de prix.

Affalé dans un fauteuil en cuir noir, il scrutait la ville tout en sirotant paisiblement un verre de whisky. C’était cela, selon lui, la réussite sociale : avoir le bureau le plus haut, le plus vaste et le plus richement décoré pour en imposer tant aux subalternes qu’à ses clients. Entre ses bibliothèques garnies d’ouvrages anciens, ses tableaux dont certains valaient de véritables fortunes, et ce désir insatiable d’impressionner par les choix des matériaux dans le mobilier, il y avait là une vraie sensation d’étouffement pour quiconque pénétrait dans son antre. En bon loup de la finance, il avait vendu, acheté, revendu, fait des fortunes et réduit à néant d’autres, le tout sans la moindre trace de sentimentalisme ou de regrets. Après tout, la réussite ne se bâtit pas sur de bons sentiments, et s’enrichir se fait forcément au détriment de quelqu’un…

Il adorait voir le monde s’agiter là, en bas, derrière la baie vitrée, comme s’il avait la possibilité d’observer l’intérieur d’une fourmilière. Ce qu’il voyait ? Pas des gens, pas des entreprises, pas des camions bourrés de marchandises. Non, lui il voyait là des mouvements financiers, des consommateurs, des crédits, des sociétés par actions, des acheteurs et des vendeurs. Il avait tout déshumanisé, tout réduit à des tableaux, des grilles de montants, sans même se soucier de savoir si la moindre variation d’une virgule pouvait ou non ruiner une existence. C’était un jeu pour lui, une stimulation intellectuelle qu’il la considérait plus intéressante que le sport, l’amitié ou le sexe. A ses yeux, la plus grande des excitations était de voir un de ses paris dépasser ses espérances, d’autant plus si un concurrent s’en retrouvait lésé d’une manière ou d’une autre. Il menait ses opérations comme un général guide ses soldats, avec froideur et calcul, usant de tactique toujours à la marge du moral et du légal, tout en faisant bien attention d’être irréprochable en cas de contrôle. Son génie faisait de lui un être efficace, son arrogance un homme mégalomane et égocentrique.

Les pieds croisés sur le bureau, il continuait à déguster son alcool favori tandis que la matinée s’entamait sur la ville. Il avait eu des bilans financiers plus que satisfaisants, et il avait l’impression d’avoir fait encore mieux qu’avant. En effet, il avait cette sensation complètement hallucinante d’avoir été au-delà de ses propres frontières, et sa fortune n’avait jamais été aussi grande et inattaquable. En bon expert, il s’était arrangé pour sécuriser une bonne part de ses propres fonds, chose qu’il ne daignait jamais faire pour les autres. Pourquoi s’en soucier ? Il était payé non pour être prudent, mais pour leur gagner le plus possible. C’était un pari des deux côtés, et à son sens personnel il ne voyait rien de malsain ou répréhensible de jouer cet argent qui n’était pas le sien. Ils parient, ils risquent, et s’ils perdent c’est leur choix. Tout était ainsi forgé pour se dédouaner de toute responsabilité personnelle.

Il avait trempé dans des business aussi bien légitimes comme la bourse, les placements immobiliers, que plus douteux comme le marché des armes. Il ne voyait aucune différence, car après tout il n’appuyait pas sur la gâchette qui tuait, pas plus qu’il ne choisissait le vainqueur d’une guerre. C’était tout simple : il y a un marché, il faut le prendre, sinon un autre s’en saisira. Ce qui l’avait fait sortir de ce cirque c’est surtout les risques de franchir la frontière de la légalité, et de finir lui-même en prison. C’était bien là sa limite : finir emprisonné ? Hors de question, d’autant moins parce qu’il y a eu un revirement politique ! Et puis, il avait senti le danger de vendre des armes à des milices, des états dictatoriaux… alors il avait joué d’intermédiaires, de sociétés écrans, de mercenaires pour ne jamais être directement connu des vendeurs et des acheteurs. Plus il y a de pions entre le roi et soi, moins le roi peut venir se venger en cas de défaite…

Ce matin-là il écoutait d’une oreille distraite sa chaîne hifi haut de gamme. Elle faisait tourner en boucle une chanson qu’il avait avec cynisme, un tube de David Bowie : l’homme qui a vendu le monde. Cela le faisait sourire, et même éclater de rire tant elle semblait lui ressembler tout en n’étant pas lui. Il n’était pas touché par les couplets, il était même plutôt amusé de voir à quel point il avait cette même envie de vendre le monde, car au fond, tout était en vente, aussi bien des marchandises que des hommes, et tout était échangeable contre de l’argent. Son ex-femme l’avait quitté parce qu’elle ne supportait plus ce monstre d’égoïsme, alors que lui se voyait purement et simplement comme quelqu’un n’étant plus touché par la bêtise humaine. Il revendiquait cette absence totale d’empathie, il affichait clairement son dégoût pour ceux qui s’apitoyaient ou se lamentaient. Il estimait qu’il échouait il se suiciderait, parce qu’il n’était alors plus compétitif ni digne des défis qu’il relevait chaque jour.

Soudain, il entendit un curieux bourdonnement qu’il connaissait pourtant fort bien. Il se retourna pour voir à nouveau « sa » ville. Il aperçut un avion, un gros avion, très gros, s’agrandissant à toute vitesse dans sa vue sur « sa » ville. L’engin ne se détournait pas, il fonçait clairement sur son immeuble, droit sur lui, son étage, sa vie, ses dossiers, ses finances, ses collaborateurs. Il laissa tomber son verre pratiquement vide sur sa moquette qui étouffa la chute de l’objet. Il se redressa pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. En quelques instants, il eut à l’esprit tout autre chose, une sorte de dégoût de lui-même, un rejet absolu de tout ce qu’il avait bâti et forgé de ses mains et de son esprit tant génial que malade. Alors, quand le nez de l’avion brisa la façade, qu’il vint l’écraser contre son bureau, il eut une dernière pensée, une sorte de rédemption tardive et fatale, une dernière épiphanie avant de mourir broyé par cette machine colossale. « J’ai vraiment été un connard ».

Le 11 septembre 2001, à 8h46 heure de New-York, le premier des deux avions suicides s’abattit sur la tour nord du World Trade Center.
The Man Who Sold The WorldL'homme qui a vendu le monde
We passed upon the stairs, Nous passions sur les escaliers
We spoke Of was and whenNous parlions de quand et d'où
Although I wasn't there, Bien que je n'étais pas là-bas
He said I was his friendIl disait que j'étais son ami
Which came as some surprise Ce qui vint comme une surprise
I spoke into his eyesJe lui parlais droit dans les yeux
I thought you died alone, Je pensais que tu étais mort seul
A long long time agoIl y a très très longtemps
[Refrain][Refrain]
Oh no, not meOh non, pas moi
We never lost controlNous n'avons jamais perdu le contrôle
You're face to faceTu es face à face
With the man who sold the worldAvec l'homme qui a vendu le monde
I laughed and shook his hand, Je riais et serrais sa main
And made my way back homeEt reprenais le chemin de chez moi
I searched from form and land, Je cherchais au loin une forme et une terre
For years and years I roamedPendant des années et des années j'errais
I gazed the gazeless stare Je contemplais d'un regard fixe
At all the millions hillsSur tous les millions de collines
I must have died alone, J'ai dû mourir seul
A long long time agoIl y a très très longtemps
[Refrain]*2[Refrain]*2

31 juillet 2018

Une guitare et un violon

On ne le regarde pour ainsi dire jamais, parce qu’ils représentent la dérive et la chute. Ils sont là, sous nos yeux, et pourtant personne ou presque n’y prête attention, parce qu’ils sont ce que nous craignons le plus, ou du moins ce que nous supposons être le pire. Ils sont ce que nous nommons « déchéance », ou encore « échec », alors qu’ils sont ce que nous sommes tous, des humains, des gens ordinaires à qui l’existence et l’humanité n’ont pas donné une chance. Il est si facile de choir, de dégringoler d’un trône factice qu’au final nous pouvons, tous autant que nous sommes, plonger pour ne jamais retrouver ce que nous qualifions de « surface » et de « normalité ».

Ils ont souvent le regard triste, chargé de souvenirs, embrumés par la sensation d’être devenus transparents et inacceptables. Hier humains, aujourd’hui parias, ils sont mis au ban de la société parce qu’ils symbolisent nettement à quel point tomber est douloureux et remonter difficile et cruel. Il ne faut pas grand-chose pour s’écrouler : une perte d’emploi, un divorce trop difficile, des échecs personnels pas forcément imputables à une mauvaise décision… Un petit rien peut faire un grand malheur, mais ça nul n’est capable de l’accepter, car cela reviendrait à admettre notre terrible fragilité. C’est ainsi, nous ne sommes pas des rocs, juste des roseaux qui tentent de fléchir quand le vent se fait mauvais, mais qui peuvent tout autant se briser que se redresser une fois la bourrasque passée. Et eux, ces invisibles, ces intouchables, nous les rejetons de peur d’être atteints par ce qu’ils sont, ce qu’ils ont vécus.

Certains tendent la main, d’autres se taisent et se terrent dans un coin. Il y a des musiciens qui cherchent une pièce pour un repas, il y a des silencieux qui ne font qu’errer sans but et sans espoir. Ils sont jeunes, âgés, propres, affreusement sales, sobres, ivres morts, ils sont multiples et tous différents. Ils sont des humains à qui l’on refuse tout simplement l’existence, la reconnaissance. « A quoi bon leur donner un espoir puisqu’ils replongeront » se disent les aigris et les égoïstes, tandis que d’autres se lamenteront sur ce sort terrible… le temps de deux stations de métro avant de les oublier comme s’ils n’avaient jamais été là. Est-ce monstrueux ? Non, c’est humain, car nous nous replions sur nous-même pour ne pas avoir à voir notre propre fragilité. Alors, quand une vie se désagrège sous nos yeux, nous prenons peur et nous tentons de nous convaincre que nous sommes hors de portée de cette tristesse, de cette déchéance et de ce malheur.

Quiconque connaissant la rue a un sourire ironique quand d’autres en parlent. Il y a un quelque-chose d’affreux dans les propos tenus avec une candeur crasse par ceux qui n’ont jamais vu ce qu’est réellement le bitume. Les « solutions », les « aides » et autres suggestions sont dès lors blessantes, parce qu’elles sont le reflet d’une absolue méconnaissance de la vie dans la rue. La première chose qu’on y apprend c’est qu’il faut marcher. Marcher sans cesse, ne pas attendre, errer d’un point à un autre, d’un secours d’urgence à une structure pour avoir un repas, c’est une obligation et non une lubie. Quand il fait froid, marcher c’est fuir le gel, ne pas rester sur place et risquer l’hypothermie. L’été, c’est aller d’un parc à un autre afin de ne pas être trop visible et en être chassé car il ne faut pas « déranger les bourgeois qui aiment avoir un parc propre sans clochard ». Marcher, encore et encore, battre de la semelle qui finit toujours par s’user, c’est ainsi qu’on reconnaît le temps passé dans la rue. Si les chaussures sont encore bonnes, c’est une personne qui vient d’arriver ou qui a compris que ses pieds est le point à soigner en priorité. Si les chaussures sont usées et les pieds lésés, c’est qu’il y a trop longtemps que la rue dévore l’être et l’âme, et qu’il y a peu avant que la maladie, voire la mort, embarque cet errant moderne.

Alors, celui ou celle qui n’est pas comme « nous », celui à qui la vie a souvent tout pris sans raison, je passe quelques mots. Joue du violon, viens donc casser les oreilles à ceux qui n’ont pas à mendier, à ceux qui se pensent hors de portée de la misère. Il n’y a pas de honte à porter, car la misère n’est pas un choix de vie, c’est une chose qu’on subit, quotidiennement, avec bien souvent aucune autre issue que de vivre au jour le jour. Viens donc chanter dans mon métro, rappelle au monde que tu existes, que tu as envie d’une chance, parce que donner une petite pièce n’est pas que de la générosité mal placée. Quand on donne, on aide. Quand on reçoit, on est aidé. N’allez pas chercher plus loin, n’allez pas composer du « et la dignité ? » et autres foutaises du même acabit. Faites juste preuve d’humanité, répondez à leur bonjour même si vous ne pouvez ou ne voulez rien donner. La charité première n’est pas forcément de donner de l’argent, le premier geste d’humanité, c’est d’être entier, de respecter l’autre, de le regarder comme un être humain et non d’en éviter le regard et la présence.

Le bitume et le béton dévorent l’âme, parce qu’ils sont brûlant au soleil et glacés dès que celui-ci s’en va. La rue est froide et glauque une fois les passants partis se coucher. La rue est cruelle parce qu’elle est une jungle où chacun tente de survivre. Il n’y a des règles « civilisées » que pour celles et ceux qui ont les moyens de les faire appliquer pour soi. Quand on ferme la porte de son logis, on laisse au dehors le besoin de trouver un endroit où dormir, on n’a pas à se demander si l’on aura un matelas ou même un endroit abrité de la pluie. La rue, elle, se moque bien des considérations de confort. S’il pleut le corps se décompose. S’il fait trop chaud, le corps se déshydrate. S’il gèle, le corps se meurt. C’est ainsi. Soyez humains, cessons tous d’être plus durs que ne peut l’être déjà ce monde où échouer socialement revient à mourir.

30 juillet 2018

Avis aux maniaques et autres détraqués

S’il m’était donné le pouvoir de changer certaines choses, je pense que cela aurait été particulièrement difficile de choisir un point de départ. Ainsi, à l’instar d’un enfant démuni face à son paquet de Lego éparpillé sous ses yeux, le monde requiert tellement de changements qu’identifier, pour moi, quelque-chose à revoir en urgence est un vrai cas de conscience. La famine ? Les guerres ? Les maladies ? L’écologie ? L’économie mondiale ? Le menu est si riche qu’on se croirait face à la carte d’un restaurant chinois vous annonçant sans frémir une vingtaine de pages de plats… Et là, le drame en devient inévitable : si l’on réforme l’économie, est-ce que cela sera au détriment de l’humanité ? Va-t-on rendre la situation financière des plus démunis meilleure, au risque de sacrifier la terre ? Si l’on arrête les guerres, que choisir ? Quel parti devra dès lors s’octroyer le pouvoir laissé vacant par des années de guerre civile ? Je suis dans le doute, l’irritante indécision me chatouillant forcément la cervelle, pour finir par une désagréable migraine.

Se prendre pour Dieu peut être, en apparence, une chose particulièrement attirante. Qui n’a pas fantasmé de fendre les eaux d’un geste, de changer la météo d’une pensée, de pouvoir faire cesser la bêtise humaine comme on ferme un robinet ? Soyons honnêtes, on ne prend pas réellement la mesure d’une responsabilité tant qu’on ne l’endosse pas pleinement. Etre parent ? Facile tant que le marmot ne vous vrille pas les tympans quand il fait ses premières dents. Etre politique ? Aisé tant qu’on n’est pas en position de ménager la chèvre et le chou. Dieu ? Prenez tout ce qu’il y a de pire, compilez-le, et... cherchez des solutions. Je ne saurais trop vous souhaiter bonne chance, ou bien d’anticiper une grosse vague de déprime en prenant, a priori, un rendez-vous chez un thérapeute.

Alors quoi ? Serions-nous impuissants face à la folie humaine ? Serions-nous donc le pur produit d’un environnement qu’il nous plaît à laisser en l’état faute de trouver des solutions convenant au plus grand nombre ? En fait, non, si l’on fait un tant soit peu preuve d’humanisme et d’une pensée constructive….

…Je dois effectivement avoir une sacrée migraine doublée d’un embryon d’AVC pour sortir de telles sornettes mâtinées d’un angélisme nauséabond. La vérité crue est simple et inévitable : nous somme foncièrement stupides, brutaux, égocentriques, et ces trois épithètes suffisent amplement à bloquer toute velléité de progrès ! Regardez à quel point nous savons que notre monde souffre, que naître à Haïti est concrètement une condamnation quasi systématique à la misère ! Regardez à quel point nous sommes informés sur la condition féminine partout dans le monde ! Et on fait quoi ? On grogne, on peste, on râle, au mieux on organise de vagues manifestations qui se voient dévoyées par des lignes politiques hors de propos. Pourquoi ? Le Diable serait-il dans le cœur de l’Homme ? Absolument pas : le Diable est notre excuse classique pour ne pas avoir à assumer notre libre arbitre, tout comme celui qui se réfugie derrière des barrières diverses et variées pour excuser son comportement rétrograde ou xénophobe Nous sommes des cons, il faut l’accepter, l’assimiler, et en faire un point de départ pour tout progrès de quelque sorte que ce soit.

A partir de là, le quotidien a la fâcheuse tendance à être au-delà de ces considérations. Tenez, prenons la jeune femme giflée par un connard (oui, aux amateurs de la belle lettre, je n’ai pas trouvé de qualificatif autre que celui-ci) : elle a subi un comportement non pas masculin, mais bien un comportement d’un abruti qui estime que les femmes sont des objets, des choses à maltraiter et qui ne nécessitent pas de respect. Tout en restant objectif dans le propos, j’aimerais émettre quelques réflexions sur le sujet, car contrairement à tout ce que je viens de dire, j’estime que l’homme minuscule n’est pas prisonnier de son temps, mais là bel et bien de son absence de courage. Les hommes aiment à lancer l’expression « avoir des couilles »… Ah ? Parce qu’une paire de sacoches en chair suffisent à avoir des droits que les femmes n’ont pas ?

Pour ces connards, quelques rappels essentiels. Tout d’abord, la connerie est asexuée, et le respect l’est tout autant. Il n’y a pas plus ou moins de respect à donner selon le sexe de la personne en face de soi. Dans ces conditions, si la pauvre a eu une gifle en guise de signe de « respect » je suis partant pour en retourner une à son agresseur pour lui apprendre en retour ce qu’est le respect. C’est marrant, un salopard chargé à la testostérone a une paire de couilles pour cogner une femme, par contre c’est probablement le même style qui n’ose plus broncher si un type un tant soit peu costaud lui en retourne une…. Ah le « courage » des mecs ! C’est tellement « courageux » de cogner une nana….

Le deuxième point intéressant fait suite au premier concernant le « courage ». Arrêtons les « moi j’aurais fait ceci ou cela »….puisque personne n’est réellement intervenu pour remettre à sa place une ordure ! C’est dingue : si une femme se fait insulter ou agresser, la foule détourne le regard. Vous parlez de solidarité ? Où est-elle quand une femme se fait traiter de la sorte ? J’aurais vraiment aimé que la foule lui colle une rouste mémorable, rien que pour que ses homologues décérébrés craignent ENFIN la vindicte publique. La solidarité, ça n’est pas à sens unique « je VEUX qu’on m’aide » implique aussi « je me DOIS d’aider les autres en retour ».

Troisième et dernier point : J’estime qu’il y a là une terrible démonstration d’absence d’éducation de mes contemporains. Ce genre d’attitude existe encore parce qu’on n’enfonce pas suffisamment dans les caboches infantiles que le sexe ne fait pas de différence en terme de respect, et qu’un homme est aussi respectable qu’une femme. C’est quand même dingue de songer que ces mêmes connards qui traitent les femmes comme de la merde sont ceux qui ont eu bien souvent une mère dévouée et protectrice.

Avis aux connards : j’ai une batte qui aime viser les rotules ! Cela vous tente d’apprendre à danser le sirtaki tandis que je vise vos doigts de pieds nus ?