29 juillet 2014

Petite note rapide aux cons du net.

J'ai en horreur les évangélistes. Oui, vous les connaissez, ces types qui détiennent la Vérité, et qui font tout pour vous la coller dans le crâne, et ce par tous les procédés possibles et imaginables. Alors, évidemment, étant d'autant plus obtus qu'on tente de me faire avaler un discours, je me dois de remettre quelques pendules à l'heure. Evangélistes technophiles, je vous emmerde! Notez-le, absorbez cette insulte et goûtez la joie que j'éprouve en déclarant "je vous emmerde". En quoi prétendre avoir la "bonne parole" vous permet de faire suer ceux qui vous entourent?
Et qu'est-ce qui déclenche une telle colère? Ca:

En quoi est-ce une chose qui me met dans une telle colère? Tout simplement parce qu'il me semble aussi stupide qu'inutile d'agir de la sorte. Je vais lister mes explications, afin que chacun comprenne clairement:
1° Internet Explorer EST un navigateur. Pas le meilleur, certes, mais il fonctionne fort bien et je n'apprécie pas l'ergonomie de Firefox, et encore moins celle de Chrome. Et je ne parle même pas du côté invasif de ce dernier concernant tout ce qui touche de près ou de loin vos données personnelles avec les comptes Google…
2° Tenter de me forcer la main de la sorte en me crachant à la gueule "j'ai raison, t'es un con alors je te fais chier quand tu viens me lire" est le meilleur moyen de me faire dire "connard, je roule en BMW et tu es un con de rouler en Renault peut-être?". Clairement, c'est une attitude aussi condescendante que dépourvue de tout intérêt autre que de faire chier son monde. Donc, un lecteur de moins, en espérant que toutes les personnes croisant ce genre de saloperie en fassent de même.
3° Qu'on ne vienne pas me tanner les oreilles avec le côté "humoristique" de la chose. C'est un prétexte, un refuge facile. L'humour, ce n'est pas rire que des autres, c'est rire avec eux, et même au détriment de soi-même (ce qu'on appelle l'autodérision). Là, la soi-disant punition n'est ni drôle, ni justifiée. Elle n'est que la marque d'une autosatisfaction débile.

Conclusion: pour tout site fonctionnant de la sorte, c'est la poubelle me concernant. Oui, IE n'est pas le meilleur navigateur possible, mais cela ne légitime pas pour autant une telle connerie. Au surplus, combien de personnes seront rebutés à l'idée même de changer de produit? Pour le "geek", c'est une évidence, pour Mme Michu, cela sera difficile, pas clair, et qui plus est finalement que très peu utile. De ce fait, arrêtez ce sectarisme imbécile, et agissez normalement, à savoir en faisant que vos sites fonctionnent partout, ceci en évitant d'utiliser toutes les merdes expérimentales, en rendant votre design simple et efficace, afin que chacun puisse accéder à vos contenu afin qu'ils soient lus par le plus grand nombre.

Par avance merci pour vos futurs lecteurs.
Ah si: le site en question
Le site que j'incrimine: Memepasmal.ch

28 juillet 2014

Halte en auberge


Notez une chose impressionnante... 1300 Articles! Oui, 1300... pure folie n'est-ce-pas? A présent, bonne lecture!
Votre serviteur
Jefaispeuralafoule.


Depuis le printemps, je suivais le rônin sans nom dans ses pérégrinations. Je n'avais jamais osé lui poser la moindre question, et lui comme moi nous nous respections mutuellement, sans même savoir qui était l'autre. Tout était basé sur la confiance, et j'estimais personnellement que moins j'en savais sur lui, plus il serait protégé s'il m'arrivait un malheur. Après tout, je l'avais vu manier son sabre, et je savais qu'il n'y avait que très peu d'hommes susceptibles de le vaincre lors d'un duel. Cependant, j'étais intrigué par ce qui le motivait, sans pour autant oser lui demander franchement où nous allions. Nous errions donc de village en village, paisiblement, au rythme du temps qui commençait à changer. Le soleil commençait à céder sa place aux incessants orages de la saison des pluies. Nous avions acquis des parapluies tressés, et notre pas se faisait moins vif dans la boue et la chaleur moite de l'été.

Nous nous étions arrêtés à plusieurs reprises dans des temples, tant pour y trouver refuge, que pour que le rônin y discute en tête à tête avec le prêtre. Je refusai systématiquement d'être présent, tant par discrétion, que par prudence. Il aurait été mal venu que je sois curieux de leur entretien, surtout s'il portait sur des choses ne me concernant absolument pas. Tout ce que j'apprenais ensuite, c'était notre prochaine destination. Ainsi, de proche en proche, nous nous dirigions vers la côte, sans que je sache réellement pourquoi. L'essentiel était surtout le voyage qui me faisait découvrir ma patrie, et nos interminables discussions sur la valeur des hommes, sur l'art, ainsi et surtout sur le code du guerrier. Ce dernier sujet rendait mon compagnon prolixe, détaillant les notions de discipline, les différents rituels, et il n'hésitait pas à imager son propos par des exemples très spirituels. Par exemple, il m'expliqua un jour que la fuite n'était pas nécessairement lâche, car mourir en vain pouvait être aussi bien indispensable que futile. "Celui qui affronte cent guerriers en désespoir de cause sera honoré de périr, alors que ce même guerrier, s'il a une autre possibilité, sera avisé de retarder l'affrontement". Comment contester une telle réflexion? Après tout, le déshonneur vient quand on ne respecte pas son engagement, et repousser une bataille n'est en rien déshonorant.

C'est à la lueur d'une lanterne empruntée à un passeur que nous avons pu rejoindre une auberge. La nuit était sombre et la lune couverte, la pluie perlait lourdement sur nos vêtements détrempés, et le trajet du jour nous avaient épuisés l'un comme l'autre. Malgré sa vigueur, mon camarade espérait une bonne nuit de sommeil au sec, et moi je rêvais d'un saké tiède pour réchauffer mon corps endolori par l'humidité. Lorsque nous pénétrâmes dans l'auberge, la grande pièce centrale nous présentait un aspect pour le moins étrange. Au centre, un foyer brûlait vivement, et réchauffait tant des flacons d'alcool en terre cuite, qu'un chaudron fumant dont une vapeur parfumée de choux et de viande emplissait l'air. Tout autour de cet âtre trônaient de nombreux hommes assis sur des bancs au ras du sol. Vêtus très différemment, les uns semblaient être des voyageurs, d'autres des paysans du cru, et les derniers des vagabonds fuyant la pluie. Ils fumaient, dissertaient bruyamment, tandis que deux personnes assez âgées leur servaient à manger et à boire. On nous invita immédiatement à prendre place, ce que nous fîmes sans nous faire prier. Bien entendu, nous avions de quoi payer, ce que nous prouvâmes en tirant chacun quelques pièces de nos bourses. Il fallait montrer son argent, sans pour autant se prétendre trop riche, au risque d'être troussé pendant la nuit…

Rapidement, nous devînmes nous-mêmes des convives, et une chambre avec deux paillasses nous fut réservée. Le rônin garda son aspect de vagabond, tandis que moi, avec mes vêtements tout à fait présentables, je semblai être son maître. "Bizarrerie de l'aspect au détriment de la réalité" me dis-je en jaugeant nos interlocuteurs. Pourtant, j'eus l'étrange sensation que mon "ami" était crispé, ou tout du moins plongé dans une intense réflexion sur ce qui l'entourait. Il observait, et ses yeux, bien que largement cachés sous une mèche de cheveux, perçaient l'air comme deux aigles, analysant chaque personne avec soin. J'en vins à me demander si nous étions ici par le jeu du hasard du voyage, ou par sa volonté. Je finis de réfléchir à la question quand chacun rejoignit sa chambre ou quitta l'établissement. Il me sembla alors que je m'angoissais un peu trop facilement, et que le rônin était simplement trop porté sur la chose martiale pour réellement se détendre lors d'une soirée comme celle-ci.
Au petit matin, je fus réveillé par le samouraï qui, d'une poussée ferme sur mes épaules, m'invita à quitter mon sommeil. "Il est l'heure, allons-y avant qu'il ne se mette à nouveau à pleuvoir". Je pliai vivement mes affaires, puis lui emboîtai le pas comme à chaque halte. Il régla nos consommations ainsi que la nuit, puis nous sortîmes de notre chambre. Ce n'est pas un repas du matin qui nous attendit, mais quatre hommes, dont un des deux serviteurs. Tout quatre avaient le sabre à la main, et le serviteur se mit devant ses trois hommes. Il s'avança droit vers mon camarade, et lui jeta simplement "Cesse cette mascarade mon vieil ami. Je t'ai reconnu". Mon ami sourit largement, lâcha son paquetage, jeta à bas sa couverture, ce qui le fit apparaître dans son kimono soigneusement arrangé. "Je t'ai bien reconnu, Sasuké… Mais j'ai choisi de te laisser vivre. Après tout, tu n'es pas un traitre, tu as suivi les ordres", dit-il en portant sa main à la poignée de son sabre. "Laisse-nous quitter cet endroit, et il n'y aura pas de sang versé", ajouta-t-il en se mettant en position de combat.

Les trois hommes de main rirent aux éclats, et leur maître les fit taire d'un geste de la main. "Ne riez jamais sans être sûr de pouvoir vaincre", dit-il en les regardant avec fermeté. Ils saisirent bien vite le sens de cet avertissement, et tous les trois se mirent également en position. "Je serais un traitre si je te laissais repartir en vie", lança-t-il avec un ton proche de la tristesse. "Qu'il en soit ainsi", répondit simplement mon camarade. Une fois sa phrase terminée, il fonça sans avertissement vers nos quatre adversaires, en tua un dès son arrivée dans le groupe, transperça le second en se retournant, et blessa mortellement le troisième escrimeur en travers de la poitrine. Il avait laissé vivant son interlocuteur, ce qui ne manqua pas de me sidérer. "Tue-moi", lança le dernier survivant. Ces deux mots furent lancés sans honte, sans gêne ni peur. Il voulait réellement que mon camarade le tue, dans l'honneur, avec la fierté d'un combattant ayant perdu la bataille. "Tu passeras le message. Dis leur que Seiji est vivant, et qu'il vient reprendre l'honneur volé à son maître". Il rengaina, s'inclina avec respect, et l'homme face à lui répondit tout aussi respectueusement en s'inclinant plus bas encore.

Je savais son prénom à présent: Seiji. Voilà qui n'était pas grand-chose, mais je découvrais enfin pourquoi il avançait ainsi. Ce n'était pas une vengeance, il cherchait réparation pour son maître. Tout samouraï a un maître, un fief, ou alors il devient un rônin. Certains le sont par choix, lui, visiblement, avait été spolié. J'en conçus un respect plus grand encore, car il est rare qu'un homme reste ainsi fidèle tant à ses principes, qu'à son fief. Dans une époque où la corruption permettait d'acheter des bretteurs de renom, lui ne s'abaissait pas à de telles vilenies. Seiji était l'image même de la discipline, l'incarnation de l'honneur, et son courage complétait son imposant portrait.

Nous aidâmes l'homme à porter les trois cadavres. Nous leur fîmes une sépulture décente, et notre ancien adversaire s'engagea à informer leurs familles de leur sort funeste. Nul ne serait choqué d'une telle nouvelle, les portes-sabres finissent bien souvent par périr par le fil d'une lame mieux utilisée. On me laissa alors seul à réciter quelques prières, tandis que les deux survivants discutaient un peu plus loin. A leur retour, le rônin m'invita à partir, ce que je fis sans exiger la moindre explication. Maintenant, j'étais un peu dans la confidence, et c'était selon moi déjà bien trop à porter. Nous dissertâmes, comme si de rien n'était, comme si rien ne s'était passé.

Après deux bonnes heures de marche, le rônin se tût en plein milieu d'une phrase, et me lança "Seiji Masaru". Je lui répondis "Takechi Ono". Il sourit, puis il repartit sur les bienfaits du travail sur le corps et l'esprit. C'est ainsi que nous fîmes connaissance.

25 juillet 2014

Fine lame

Derrière le mur d'enceinte de l'immense demeure se tenait un conciliabule animé où, comme souvent, les propos pourtant réfléchis semblaient être détériorés par l'abus d'alcool. Ils étaient une dizaine, tous assis en tailleur autour d'une table basse, dissertant bruyamment des bienfaits et des méfaits d'avoir de la concurrence dans leur secteur d'influence. C'étaient tous des hommes robustes, dans le bel âge, et portant ostensiblement les symboles de leur appartenance à leur clan. Tant les tatouages, que les vêtements marquaient leur richesse, mais également le fait qu'ils étaient tous des hommes qu'on n'aime pas à fréquenter. C'étaient de ces voyous embourgeoisés qui se prenaient pour des samouraïs, sans pour autant en avoir ni l'instruction, ni l'art du sabre. Certains n'étaient pour autant pas mauvais, mais cela n'avait rien à voir avec la discipline personnelle. L'art de tuer peut également s'apprendre sur le tas. Bien que mal dégrossis, ils étaient donc tout de même dangereux et craints dans la région. Le seigneur de la région lui-même les laissait agir à leur guise, tant ils sentaient qu'une action contre eux pourrait mener à un bain de sang.
Ils buvaient et mangeaient, braillant des ordres aux serviteurs, se montrant aussi malpolis que grotesques avec les dames de compagnie, et allant même jusqu'à esquisser des tentatives ridicules de danses autour de la table. Cependant, parmi eux, deux hommes dissertaient au milieu du brouhaha avec un sérieux affecté. Ils s'étaient penchés l'un vers l'autre, et se répondaient à voix presque basse, comme pour taire leurs propos aux autres personnes jointes à la soirée. L'un et l'autre étaient plus âgés que ceux cernant la pièce, et leurs positions en bout de table marquaient clairement qu'ils étaient les chefs. Des mots courts, presque furtifs, passaient de l'un à l'autre au creux de l'oreille. Le plus âgé des deux, dégarni, au crâne brillant, lança à son voisin qu'il leur fallait agir au plus vite contre le rônin qui errait dans leur secteur. Celui-ci avait déjà éliminé trois de leurs hommes, et que cela pouvait devenir un signe de faiblesse que de le laisser en vie. Son voisin acquiesça, et répondit qu'il leur fallait un expert, un type plus robuste que leurs hommes de main. La décision fut validée d'un simple croisement des regards: il fallait un mercenaire sachant manier l'épée, ou alors s'équiper d'arquebuses. Seulement, cette dernière solution était non seulement trop coûteuse, mais surtout trop voyante. Le seigneur lui-même ne laisserait pas passer une telle chose, et l'on enverrait l'armée pour régler cela… Une fois pour toute. Donc, il fallait un bretteur, un assassin expérimenté.

Il avait croisé le fer avec trois canailles, trois imbéciles qui trichaient aux dés. Ces imbéciles plumaient sans vergogne les joueurs de la salle, et lui, excédé, les avaient discrètement invités à cesser l'escroquerie. Si les paysans du village n'y voyaient que du feu, lui refuserait de se faire rouler. Accuser un yakuza de tricher, c'est le meilleur moyen de le mettre en colère, ce qui ne tarda pas à les faire sortir du tripot et tirer le sabre contre leur accusateur. Idiotie funeste, puisqu'ils furent tous les trois tués sans la moindre difficulté. Le rônin n'avait même pas daigné déposer son paquet qu'il portait sur le dos pour les affronter. Toujours est-il qu'il savait dorénavant qu'il n'aurait ni le gîte, ni le couvert chez qui que ce soit. Même l'aubergiste savait ce qu'il s'était passé, et l'aider aurait été le meilleur moyen d'inciter le reste du clan mafieux à venir "lui faire la leçon". En conséquence, le samouraï sans maître passa les deux jours suivants à dormir dans une étable abandonnée, et à pêcher dans une petite rivière pour se nourrir. Il ne partirait pas sans s'être expliqué avec le chef de clan, afin que cela ne dégénère pas. Cependant, fallait-il qu'apaise quoi que ce soit, ou qu'il finisse ce travail involontairement commencé avec son sabre?

Au petit matin du troisième jour, il s'était décidé non pas à aller discuter en pure perte, mais à quitter ce village, et donc laisser s'enterrer ce problème avec les corps des trois tricheurs. Le clan avait financé la mise en terre, et un prêtre s'était déplacé pour leur donner un enterrement décent. Voilà qui était cocasse tout de même, des gens corrompus demandant la bénédiction d'un être supposé pur. Comme quoi, la morale et l'argent ne font jamais bon ménage. Il pardonna au prêtre cet écart en se disant qu'une âme a le droit au salut, même si elle était aussi noire qu'un ciel sans étoile. En longeant le cimetière, il allait rejoindre la grand-route quittant le village pour les montagnes, quand un groupe d'hommes armés s'interposa en le menaçant. On "l'invitait" à venir voir le chef de clan pour s'expliquer. Ils étaient trop nombreux pour un combat frontal, et la fuite était impossible. Alors, tranquillement, il accepta sans mot-dire l'invitation, et les suivit à travers les ruelles boueuses.
Après plusieurs virages, angles de quartiers, puis un petit pont, le groupe passèrent la lourde porte de la demeure du clan. Le rônin s'avança au milieu de la cour, chapeau de paille large sur la tête, sac sur le dos, avec son apparence de mendiant errant au gré des routes. On l'avait vu se battre, donc on savait qu'il n'était en rien ce mendiant qu'il prétendait être. Le chef lança un ordre clair "laisse tomber cette comédie, et montre-toi tel que tu es". Le message était clair, et le rônin, impassible, s'exécuta. Il posa ses affaires en silence, pour présenter au monde sa véritable silhouette. Sabre au côté, obi noué avec soin, son kimono dissimulé sous une sorte de grande tenue sale était d'une qualité rare, et orné de nombreuses broderies. Le chapeau posé sur le sac, ses cheveux sombres apparurent soigneusement noués en une tresse très soignée. Il posa sa main sur le pommeau de son arme, et regarda la troupe qui le cernait. "Que me voulez-vous? Si c'est pour vos trois morts, on ne demande pas réparation pour la mort de tricheurs". Le chef de clan sourit, avec l'air visiblement agacé. Son crâne chauve et sa corpulence laissaient clairement entendre qu'il n'agirait pas en personne, et d'un geste de la main il invita un homme à venir sur le gravier lavé de la cour intérieure. D'une belle carrure, le crâne rasé, les yeux acérés, il s'était déjà préparé au combat en prenant son sabre par le manche. L'invitation était claire, ils allaient se battre à mort.

Sans le moindre avertissement, l'homme de main bondit en direction du rônin qui ne bougea pas d'un pas. Légèrement de profil, ce dernier regardait la charge de son adversaire, jugeant précisément le mouvement à exécuter. Il fit un léger pas de côté, s'inclinant en arrière pour éviter le tranchant du sabre qui fonçait sur lui. Un second pas, puis un troisième, encore un autre, puis le suivant, il semblait danser, esquivant constamment les assauts du mercenaire. Se moquait-il? Non. Il jaugeait et tentait d'éviter la mort à son assaillant. La confiance absolue en son jugement et en son art rendaient le rônin intouchable, et au bout d'une dizaine de passes son adversaire fit quelques pas en arrière pour reprendre son souffle. Les deux mains sur son sabre, celui-ci regarda son adversaire avec un mélange d'inquiétude et de respect. Il n'était pas même parvenu à deviner ses prochaines esquives, et l'homme n'avait pas encore tiré le katana de son fourreau.
"Va-t'en, mercenaire. Tu n'as rien à faire ici. Je ne dirai rien sur ton compte. Savoir quitter la bataille sans mourir est déjà une victoire en soi", dit le rônin en regardant son adversaire. Ce dernier, furieux d'une telle remarque, chargea à nouveau dans un cri de rage. En vain. Encore une esquive si lente qu'elle sembla être menée au ralenti. "Qu'il en soit ainsi", murmura alors le samouraï errant avant de tirer son sabre. Il dégaina, et d'un bond, il fit face en prenant une position défensive. Ce coup-ci, il ne se contenterait plus de faire des pas de côté. Ce coup-ci, il répondrait à l'attaque. Son assaillant comprit, et le chargea à nouveau, mais en tentant de placer différemment son arme. Ce fut à nouveau un assaut inutile, car encore une fois le rônin évita l'estocade, mais sa lame, elle, vint trancher le mercenaire à la gorge. La coupure fut nette et fatale. L'homme s'effondra, et rapidement son sang vint rougir le gravier blanchi. Le corps eut quelques spasmes, le petit geyser de sang pulsa encore quelques instants, puis ce fut le silence. Le râle du dernier soupir vint enfin interrompre la courte agonie du mercenaire.
Il y eut un cri d'effroi dans l'assistance. Les deux hommes ayant fomenté ce duel étaient pâles, terrifiés à la vision de cette exécution aussi rapide qu'inattendue. L'homme qui gisait là avait pourtant une excellente réputation! On leur avait recommandé cet épéiste émérite, car jamais il n'avait failli à sa tâche, jusqu'à aujourd'hui. Tandis que la stupeur disparaissait au profit de la colère, le samouraï rejoignit les deux responsables de ce meurtre. Nul n'eut le temps de réagir pour l'intercepter, et ce n'est que trop tard que les autres hommes le cernèrent. Son sabre pointait vers les deux chefs, le tranchant prêt à s'abattre sur eux sans la moindre pitié. "Voulez-vous périr en ma compagnie, ou bien oublier cette regrettable affaire?", demanda le rônin en faisant luire son sabre sous les yeux médusés des deux chefs. Il leur conseilla de choisir vite et bien, et qu'en cas de désaccord, qu'il ne perdrait pas la vie sans avoir emmené un maximum de crapules présentes autour de lui. D'un geste tremblant de la main, le plus âgé fit signe à la troupe de s'écarter, et invita le rônin à s'asseoir à sa table.

Refuser l'invitation du mafieux était impossible sans être irrespectueux, et ainsi le samouraï rengaina, s'assit, et accepta une coupe d'alcool tiède qu'on lui avait tendu. Il refusa toute discussion, toute négociation, et il raconta simplement son histoire. "Racontez ce que vous voulez me concernant, faites même courir le bruit que c'est moi qui suis mort aujourd'hui, et non votre mercenaire. Je m'en moque". Le message était clair, il ne s'intéressait pas aux affaires de cette région, pas plus qu'aux tripots, au jeu, à la nature faible de ceux qui se laissent aller au jeu de hasard. "Alors, que faites-vous ici? Nous pourrions vous offrir un poste des plus rémunérateurs! Un maître d'armes, c'est un homme puissant et riche vous savez". Le samouraï balaya l'offre d'une réponse cinglante "aucun clan mafieux n'a de maître d'armes digne de ce nom, et je ne donnerai plus jamais mon épée à quiconque.". Il s'était condamné à l'errance, à être à tout jamais le mendiant qui ne faisait que passer. "Mais alors… que cherchez-vous réellement?". "A faire payer un traitre" dit finalement le rônin en se levant. Il alla ramasser ses affaires, remit sur lui la large couverture sale lui servant de protection contre les intempéries, puis couvrit sa tête avec le large chapeau. D'un geste discret, il salua les deux maitres de la demeure, puis il passa le pas de la porte sans un mot.

"Qui était ce type?", demanda un des voyous venus en renfort à son maître. "La plus fine lame que j'ai jamais vue", répondit simplement le chef de famille…

16 juillet 2014

Aventure spatiale

Tommy était un de ces gosses fasciné par l'espace. Il levait constamment le nez vers le ciel, attiré par le bleu le jour, et par les étoiles pendant des nuits entières. Ses parents lui avaient offert un télescope, et patiemment, du haut de ses huit ans, ils procédaient à des relevés sur les étoiles les plus brillantes, les planètes... Il se voyait déjà devenu grand, engoncé dans une combinaison blanche, arpentant les espaces inconnus, et posant le pied où nul avant lui ne l'avait fait. Ce rêve le taraudait constamment, à tel point que cela finit par l'isoler à l'école. Besogneux, convaincu qu'il avait "ce qu'il fallait", il mena toutes ses études dans ce seul et unique dessein: devenir astronaute.

Son adolescence fut plutôt ordinaire, bien qu'un rien morose. Le nez constamment fourré dans les livres, oubliant tout ce qui l'entourait, Tommy se moquait des relations sociales avec ses camarades, à tel point qu'on le soupçonna soit d'être autiste, soit plus insidieusement d'être un gay refoulé. Les deux assertions étant complètement fausses, le garçon se moqua complètement des quolibets, potassant encore et encore, et obtenant des résultats que d'aucuns qualifieraient d'exceptionnels. Ses notes le conduisirent sans un accroc à la faculté où il s'orienta vers les sections scientifiques, multipliant les cours et les travaux pratiques, tout ceci pour continuer sur sa voie, son choix ultime: postuler à la NASA.

On lui connut bien quelques amourettes, mais au final, Tommy parvint au bout de ses études sans pouvoir prétendre avoir quelqu'un dans son coeur. Déterminé, il poussa aussi loin qu'il le put ses capacités intellectuelles, et lorsqu'il s'inscrit finalement pour entrer dans la légendaire administration, son dossier fut accueilli avec bienveillance par les examinateurs. Parmi des milliers de candidats, il paraissait clairement être au-dessus du lot, car tant physiquement qu'intellectuellement, le jeune homme présentait clairement "ce qu'il faut" pour être un homme des missions spatiales.

Il potassa, encore et encore, révisant ses cours, se préparant pour la batterie d'examens qui l'attendaient. Les nuits blanches s'enchaînèrent, mais ceci ne sembla pas le toucher. Tout était là, à portée de main, plus proche que jamais auparavant. Encore quelques pas, encore quelques heures, et il pourrait espérer faire partie d'une mission spatiale, rejoindre l'élite. Il était si sûr de lui que rien ne pourrait le faire frémir ou fléchir. Pas question, il avait tant sacrifié pour arriver jusqu'à ce point! Alors, le matin du dernier examen, il était prêt, comme jamais il ne le serait plus.

Trois ans passèrent. Tommy avait été reçu, et ses entraînements s'étaient multipliés. On l'avait inclus dans le programme spatial, et il devait se former techniquement, scientifiquement, et se renforcer physiquement. Maître de lui-même, discipliné, le jeune homme suivit le cursus sans mot-dire, avec le sourire, subissant parfois la douleur des épreuves intenses que représentaient les préparations physiologiques: centrifugeuse, exercices dits "espace", tout était bon pour s'assurer que l'astronaute puisse supporter les conditions extrêmes de l'espace. Ce n'était qu'un maigre sacrifice pour la réalisation d'un rêve: voler dans l'espace... Courir après les étoiles avait été une obsession, elle allait devenir réalité.

Ce matin là, il s'était installé dans la capsule placée au bout d'un lanceur. Il avait le coeur qui battait, et il attendait intensément le décompte final avant la mise à feu de la fusée. "Une immense chandelle de plusieurs milliers de tonnes" disait-il à ses proches en parlant de la machine titanesque. Il était harnaché dans un siège ajusté, vêtu de sa combinaison blanche, le casque à visière sur le haut du corps. Ses yeux scrutaient fébrilement les innombrables compteurs, aiguilles, afficheurs et autres écrans qui cernaient l'équipage. C'était intense, fou, mais complètement mécanique et sans émotion. Il s'était tellement entraîné, tellement préparé à ce moment que, lui comme les autres, n'éprouvaient pas la moindre sensation de plaisir. C'était un "job", et il fallait surtout le faire sans la moindre erreur.

Plus qu'une minute avant le lancement. Le décompte continue, patient métronome de trois vies en suspens au bout d'une gigantesque bombe à retardement. On revérifiait chaque constante, chaque valeur de pression, de tension, de température... Et l'on refaisait une énième liste de contrôles, à s'en donner le tournis. Tommy s'exécutait sans grogner, sans même réfléchir, tel un automate humain. Il le savait, il fallait faire ainsi, pour éviter tout risque d'accident "stupide". Il y avait tant de choses qui pouvaient échouer qu'il ne fallait surtout pas en ajouter par négligence!

Décompte.

Dix, neuf, huit... La respiration se fait plus courte, plus saccadée. Les yeux sont rivés devant soi, Tommy est fier, et son esprit se focalise bizarrement sur les occasions perdues au lycée. Telle fille aurait-elle été une bonne épouse? Pourquoi avoir repoussé telle autre?

Sept, six, cinq... Il transpire un peu, la pression se fait à présent sentir. Il n'a pas peur, il a envie que ce décompte finisse enfin, que le rebours passe en positif quand la machine arrachera sa masse à la gravité terrestre.

Quatre, trois, deux... Les trois hommes d'équipage se regardent furtivement, ils sourient, et lèvent le pouce en signe de confirmation que tout va bien.

Zéro. La machine se lance à l'assaut du ciel, et Tommy est littéralement collé, compressé, à la limite de l'étouffement. Tout son corps souffre, il a les dents serrées, et sa vue se brouille. Ca tremble, et le bruit est insoutenable. Pourtant, l'accélération ne semble à présent pas si violente, il craignait pire. Peu à peu, il se sent comme allégé d'un fardeau, celui de ses espoirs qu'il craignait voir s'évaporer, la peur d'échouer aux examens, celui d'être refoulé par la NASA, la peur enfin de ne jamais voler, comme tant d'autres avant lui.

Plus une minute... Ils filent, droit vers l'espace, vers cette frontière dont il a tant rêvé... et qu'à présent il va toucher du regard.

15 juillet 2014

Dans la contrée

Encore un essai écrit ainsi, sur un coin de nappe, pour le seul plaisir de m'essayer à nouveau à de nombreux styles différents. J'espère que cela vous plaira.

Aussi loin que peut porter mon regard, ces terres m'appartiennent. C'est par le sang de nos braves, et par la foi que nous avions dans nos Dieux que nous sommes parvenus à un tel résultat. Ce monde nous appartient, tout entier, et partout, dans les montagnes abruptes, dans les plaines arides, dans les forêts impénétrables, c'est notre nom à tous qui fait trembler nos ennemis. Nous sommes donc vainqueurs, nous sommes donc les maîtres. Je suis assis là, et j'observe, j'apprécie, je scrute l'horizon qui trace la seule frontière entre le ciel et notre royaume. Le soleil lui-même nous offre à présent un écrin d'or à nos conquêtes, les éléments se font cléments dans nos récoltes. En tant que souverain, j'ai entre les mains le plus grand territoire qui soit dans ce monde, et chacun respecte mes opinions, obéit à mes ordres, et courbe l'échine quand je me présente.

La victoire, le but ultime, quelle étrange sensation que d'avoir tout réussi! J'éprouve au fond de moi la surprenante fatigue de l'être qui n'a plus rien à accomplir, comme si toute cette épopée avait plus de valeur que le résultat! J'ai beau me rassurer en me répétant que c'était là mon objectif final, je n'arrive pas à me contenter, ni même à satisfaire ce démon qu'est l'ambition. Il est affamé, alors qu'il s'est pourtant repu de mes décisions les plus brutales. Aucun massacre, aucune victoire militaire ou diplomatique ne semble lui suffire, à tel point que j'en suis à me dire qu'il serait bon de relancer la machine de guerre, et ce dans n'importe quelle direction, du moment qu'elle engendre toujours plus de mouvement, toujours plus de gloire pour mes braves. Eux aussi, je le crains, sont assoiffés de sang, affamés de combats, et je les vois dorénavant comme des chiens de guerre, dressés à combattre, et plus réellement à vivre en société.

L'ordre règne depuis plus de deux ans à présent. Dans toutes les contrées, le message a été bien retenu, et nos impôts sont payés sans difficulté. En Seigneur magnanime, j'ai fait en sorte que les taxes soient raisonnables, qu'elles n'affament pas les paysans, et que les riches, eux aussi, me payent une dîme pour m'assurer leur collaboration et leur fidélité. Tous les messagers sont formels, mes réformes conviennent au peuple, il honore mon nom avec respect, et mes ennemis d'hier me craignent tant qu'ils n'osent pas même songer à comploter. Aurais-je été trop dur, trop efficace, à tel point que tout le peuple se soit soumis à ma volonté? Cela m'inquiète, car le silence est porteur de mauvais augures, alors que le bruit, lui, permet de savoir où est l'adversaire. J'en viens à être presque paranoïaque, me méfiant de quiconque voudrait m'aborder sans y avoir été invité au préalable. Cependant, nul n'arbore la moindre volonté de me désobéir. Il y a là un contresens profond, car je suis convaincu que je ne suis pas le seul à avoir l'ambition d'unir toutes les contrées sous un seul étendard. Qui sera celui qui tentera de me destituer? Qui sera l'adversaire digne de mon épée?

Ce matin, j'ai sorti mon cheval de combat. C'est un animal trapu, robuste, inélégant, mais d'une force et d'une obéissance sans égal quand il s'agit de charger dans la mêlée. Il a été blessé à de nombreuses reprises, et sa croupe porte fièrement les traces des escarmouches. J'aime son pas lent et déterminé, j'adore son port de tête, lent, ondulant au rythme de ses sabots ferrés. Je ne suis pas un fardeau pour lui, tant il est vigoureux et entêté. Une bête de somme convertie en machine de combat, voilà ce qu'il est. Les rênes entre les mains, j'ai envie de le mener vers la basse contrée, comme si quelque-chose m'interpelait par là-bas. On a parlé d'envahisseurs, de guerriers sanguinaires assaillant nos plus lointaines frontières. Je n'ai pas vu un seul témoin direct de cela, et pour la plupart ces rumeurs sont plus des échos des vagabonds et autres conteurs itinérants, que de messagers respectables. Mais ne dit-on pas que les légendes s'appuient souvent sur des vérités? Et s'ils existent... qu'ils viennent, je serai là, à lever bien haut mon épée pour leur apprendre ce qu'il en coûte de me défier!

La place du marché est magnifique, bigarrée, où les couleurs des légumes frais créent une toile étrange et délicieuse à la fois. Malgré les odeurs d'étables, malgré les parfums âcres des produits abandonnés au pavé, il y a là quelque-chose de savoureux et même de délicieux. Je mets pieds à terre, et chacun s'incline comme il se doit devant le Souverain. Je souris, je suis fier d'eux, ils me respectent pour mon pouvoir, et surtout pour la légende que j'ai bâtie de mes propres mains. Je goûte une pomme, remercie le vendeur d'un hochement de tête complice, et les bourgeois viennent à ma rencontre pour me saluer, ainsi que pour se faire voir. Etre reconnu de moi est un honneur pour ceux d'en bas dit-on... Alors, poliment, avec un rien de malice, j'en salue certains que je ne connais pourtant pas du tout. Que bien lui en fasse s'il peut solliciter un meilleur emploi grâce à ce geste innocent!

Et là, au loin, on entend tinter une cloche! Il y a des cris, des heurts, et les passants sautent pour éviter une cavalcade! Des cavalier chargent à travers la place, et les gardes n'arrivent pas à les contenir. Je les vois, ils sont drapés de noir, ils tiennent des épées courbes en main. Montant à crû, ils m'ont repéré dans la foule. Je suis la cible, ils ne détourneront pas leur course pour quiconque. D'un geste précis, rapide et sûr, je tire mon arme de son fourreau. La gaine libère sans difficulté le morceau de fer soigneusement martelé, et la garde large et dure me protège à présent la main droite. L'autre bras me sert de balancier, je prends la pose, et j'attends de pied ferme la charge du premier cavalier. Je lui hurle "Viens donc!", et celui-ci, sidéré de mon audace, me scrute avec un respect inattendu. Il brandit son arme courbe, et tente de me trancher. J'évite le tranchant, et la pointe de mon épée s'enfonce en lui sans difficulté. Il pivote, saigné à blanc, et pivote du dos de la bête. Sa monture continue son chemin en hennissant, comme pris de stupeur d'avoir perdu ainsi son maître.
Le pied sur le corps sans vie de mon adversaire, je tire ma lame et reprend la pose en signe de défi. Ma main gauche les incite à m'affronter. Je suis celui qu'on appelle sans peur, celui qui a été surnommé "le terrifiant", celui que certains appellent même "le messager des enfers". Venez, affrontez-moi, montrez votre valeur! Si vous êtes meilleurs que moi, qu'il en soit ainsi!

Deux autres cavaliers ont mis pied à terre. Les autres, derrière, affrontent à présent la garde, ainsi que nombre de mes guerriers qui se sont rués ici dès les premiers sons de cloche. On a fait mander ma troupe, et ils nous rejoignent avec entrain. Nous sommes cernés d'adversaires qui me semblent bien mériter le respect. Ils savent se battre, ils savent tenir une ligne de défense, et aucun n'a fait mine de reculer même face à une mort certaine. J'ai le sourire, et les miens aussi. Ils sont comme en pleine renaissance, et ils poussent nos cris de guerre. Je sens l'exaltation du combat, la joie de défendre des gains si chèrement acquis, et en eux comme en moi frémit le sang du guerrier. Venez mes braves, allons bouter hors de notre contrée ces envahisseurs! Qu'ils goûtent le fil de nos épées, qu'ils pleurent leurs morts, et que notre simple évocation les terrifient!

La nuit s'approche enfin, le village a été déserté de ses habitants. Nombre de demeures sont en flammes, et l'on entend encore des cris de douleurs des blessés qui essaiment les ruines. Nous sommes tous couverts de sang, blessés, balafrés, et certains de nous sont morts. Pourtant, nous sommes tous debout, fiers, l'arme à la main, prêts à subir le prochain assaut sans fléchir. Sont-ils encore nombreux? Vont-ils venir par milliers pour nous anéantir? J'ai un peu de liquide carmin qui coule entre mes yeux... Une masse qui s'est écrasée sur ma tête dénudée. Qu'importe, je vois clair, je ne suis ni sonné ni troublé par cet incident. Je les attends, et mon sourire n'a pas disparu. On va gagner ou périr, c'est la loi de la guerre. Ce soir, le sort en est jeté, ils ne cesseront l'assaut que si leur chef l'ordonne, et je ne cèderai mes territoires qu'au prix de ma vie. Soyez prêts mes frères, ils reviennent! Ils foncent! Ils se ruent, lances à la main, ils veulent nous embrocher. Qu'ils meurent! Pas de quartier, malheur aux vaincus!

Les corps s'entassent, et chaque nouvelle charge a son lot d'horreurs, de drames, de blessures effroyables. Le sang a noirci le pavé en séchant, et les cours de terre battue sont des mares poisseuses où se mêlent les corps sans distinction entre ami ou ennemi. Certains ont des postures grotesques, d'autres sont comme broyés par la violence des chocs. Je souffle, et ma respiration semble être faite de mugissements. Mes camarades encore vivants sont dans le même état, et tous arborent avec orgueil et fierté leur détermination. Vous nous vaincrez qu'en nous ayant tous massacrés! Vous ne gagnerez qu'à un prix effroyable pour vos troupes! Nous sommes ainsi faits, nous sommes là, donnez tout ce que vous avez, car tout autre prix sera insuffisant. Seuls les plus forts vaincront!

Un homme s'avance. De haute stature, sa troupe s'écarte pour lui céder le chemin. Il porte la même tenue que ses fidèles, à la seule différence d'un collier d'or autour du cou. Il vient vers moi, l'épée au fourreau, la main posée dessus en signe de respect et de détermination. Certains de mes braves veulent croiser le fer avec lui, et d'une main levée je les interromps. Il veut visiblement me parler, il veut m'approcher sans qu'on se batte. Il y a un silence étrange à présent, et la lueur des incendies rougit tout. La nuit est totale, le ciel n'est plus qu'un nuage gris. On ne perçoit ni étoiles, ni même la lune. Dans son pas, je sens la force, la vigueur, la même qui me guida jusqu'à la victoire absolue. Il est fait du même fer que moi, il a ce même regard brutal, inflexible, portant en lui la certitude de sa cause. J'ignore d'où il vient, j'ignore son nom, mais déjà je le respecte autant qu'il me respecte. Va-t-on se battre jusqu'à la mort? Va-t-on s'affronter pour voir lequel de nous deux est le plus brave? J'abaisse la lame de mon épée, respectant ainsi sa volonté de ne pas nous battre sans avoir discutés.

Il réduit l'espace entre nous deux. Il est à portée de lame, tout comme je suis à portée de la sienne. Il ôte son casque, et sa chevelure fine, faite de fils noirs, ondule sur sa nuque. Son teint hâlé me signale immédiatement qu'il a vécu plus d'une bataille, et qu'il a vécu avec ses hommes sur le terrain. Cet été fut très chaud, et il en porte toutes les traces. Il est là, encore plus près, et sa main droite lâche le manche de son arme. Il me la tend avec respect, il ne sourit pas, mais ses yeux portent toute la force de ce signe. J'accepter la poignée de main, je la serre avec vigueur. Nous sommes deux titans qui se saluent, deux conquérants qui se sont affrontés jusqu'à se rencontrer en personne. Va-t-il reculer? Va-t-il me tuer ainsi en me poignardant? Son sourire s'agrandit, et je sens en lui quelque-chose d'inconnu jusqu'alors. Tous mes adversaires avaient été des lâches, tous les chefs des couards sacrifiant sans vergogne leurs troupes. Lui, il s'était aussi lancé dans la mêlée, et nos pertes respectives avaient été suffisamment grandes pour que chacun puisse juger avec déférence de notre volonté de gagner.

Il n'y a pas grand-chose à se dire. Il me lance "Je voulais voir celui qui a tout conquis. Je le vois à présent". Je lui réponds "Et je vois celui qui est capable de m'affronter sans peur, et qui n'aura pas à rougir quand on parlera de cette bataille". Que faire? Finir cette bataille? Se massacrer jusqu'au dernier? "Je vous rends vos territoires... mais sachez que par delà vos frontières, nous sommes là. Nous ne viendrons pas chez vous, ne venez pas chez nous." Tandis qu'il me tourne le dos et qu'il invitait ses troupes à se retirer, je lui lance alors en retour "et si vous êtes en sous-nombre... venez nous voir. Guerroyer avec des soldats aussi nobles sera un honneur!".

Il reprend sa monture. Il est là, grand, fier, inébranlable. Son cheval est un étalon fort et brutal, une bête que peu doivent pouvoir dompter, le genre de cheval qui vous brise si vous n'êtes pas plus fort que lui. Sa voix porte au-dessus du bruit des pas de ses hommes, et il me lance "Je n'en attendais pas moins d'un vrai conquérant! A bientôt!"

Je m'assois. Je suis épuisé. Nous avons versé le sang. Ils repartent comme ils sont venus. Reviendront-ils pour nous battre, ou pour nous proposer de conquérir de nouvelles terres? Qu'importe, si un cavalier de noir vêtu passe une de nos frontières, traitez le avec respect, et donnez lui tant le gîte que le couvert. Ce messager devra être conduit à la cour, car il sera porteur d'un message de guerre. Nos épées devront toujours être prêtes à faire périr nos ennemis... qu'ils soient de noir vêtu ou pas.

11 juillet 2014

Une main sur la poignée

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Bonne lecture à vous!

Quiconque le regardait aurait affirmé qu'il était un vagabond, pauvre et esseulé, le genre de type souvent ivre qu'il ne faut surtout pas approcher. A sa défroque, il était vrai qu'un tel jugement n'aurait pas semblé déplacé tant les textiles délavés qu'il portait étaient élimés et sales. Sous un grand chapeau de paille, il dissimulait sans peine son chignon serré, ainsi qu'un visage aussi marqué par le passage du temps, que celui que des éléments. Son regard électrique tranchait singulièrement avec son teint hâlé, à tel point que les voyageurs qu'il croisait détournaient le regard, comme s'ils voyaient une lueur de folie dans ces deux prunelles généralement couvertes par le bord du couvre-chef singulier de l'homme errant.

Un observateur plus éclairé aurait pu détecter quelques bizarreries dans la démarche du bonhomme. De bonne taille, visiblement robuste, l'homme n'était ni voûté ni boiteux, et son pas alerte démentait clairement toute trace d'ivrognerie ou d'indolence. Au surplus, ses mains étaient soignées, et celle qui tenait le bâton de marche guidait la perche en question avec précision et rapidité. Le commun des mortels était donc dans l'erreur en le présumant malade, que ce soit mentalement ou bien physiquement. Certaines autres choses, plus subtiles encore, pouvaient indiquer à l'amateur bien plus expérimenté que l'homme n'avait rien d'un imbécile. Rien ne dépassait de lui, que ce soit de son fardeau ou de sa ceinture. Clairement, il savait voyager, et aucune bourse ou quoi que ce soit d'autre aurait pu lui être dérobé sans qu'il n'en fut alerté sur le champ. Et surtout, sur les chemins qu'empruntaient les voyageurs, il était un des seuls à faire en sorte de ne jamais prêter le flanc à quiconque, comme s'il était perpétuellement sur la défensive.

J'eus le loisir de le regarder marcher devant moi sur de nombreux kilomètres ce jour là. Intrigué que je fus par sa démarche décidée, j'invitai ma troupe constituée de quelques amis de hâter le pas pour me tenir dans le sien. Aussi étrange que cela me parût, l'homme menait en fait bon train, sans faire la moindre pause, sans ralentir ou accélérer, comme si une mécanique intérieure lui dictait le rythme de ses sandales sur le sentier caillouteux. Le claquement de nos sandales semblait lui avoir fait dresser l'oreille, car je sentis qu'insensiblement il se déportait vers la droite du chemin, comme pour nous céder le passage. Cette précaution fut parfaitement inutile, car mes camarades furent rapidement las de maintenir si bon rythme sous un soleil par trop lourd et étouffant. Ils me firent grands reproches de mon accélération impromptue, et je dus me résoudre à voir s'éloigner cet homme si étrange. Cependant, ma curiosité était trop grande, je ne pouvais me résoudre à le voir disparaître sans m'être entretenu avec lui. Je décidai donc de laisser là mes camarades, et de rattraper le personnage si singulier en me lançant à sa poursuite.

Plus d'une heure passa sans que je pus l'avoir en vue. J'en fus pour mes frais, haletant et suant à grosses gouttes. C'est au moment même où j'allais me résigner que je le revis avant un virage de la piste. Il était là, maintenant encore son pas régulier, sans même montrer le moindre signe de fatigue. "Un militaire!" me dis-je en réfléchissant. Il n'y avait qu'un militaire pour avoir un pas si alerte, et celui-ci avait visiblement un entraînement plus que poussé. Etrangement, je suis convaincu qu'il m'avait déjà repéré, car dès que je fus à sa portée, celui-ci porta lentement mais clairement sa main à sa ceinture, comme pour en tirer quelque-chose... pour ensuite se raviser avec un sourire étrange sur les lèvres. Il s'arrêta, se retourna, et me salua avec déférence. Je n'avais rien d'un noble en voyage, mais vu son aspect, j'eus la conviction qu'il faisait mine de paraître plus misérable qu'il ne l'était en réalité. S'incliner devant moi eut un aspect si ridicule et déplacé que tous les autres voyageurs nous jugèrent avec un mélange de peine et de dégoût. Il était repoussant pour les bourgeois, tout comme je ne méritais pas de tels égards à leurs yeux.

Il m'invita à s'asseoir sur un large rocher, et tira de son sac à dos soigneusement fermé une petite bouteille de terre cuite. Celle-ci contenait un alcool clair et très odorant, mais dont je n'avais jamais eu le loisir de sentir les effluves. Surpris par cette nouveauté, je fus tout autant pris au dépourvu par sa saveur. Il y avait une forme étrange d'équilibre entre une âpreté prononcée, et une douceur légèrement sucrée, à tel point que le tout me sembla vaporeux à la langue. Il se gaussa en me voyant froncer les sourcils d'étonnement, et me déclara que sa mixture était un cadeau d'un vendeur itinérant dont il n'avait retenu qu'une chose, à savoir la rougeur de ses cheveux; le nom même de la boisson s'était perdu dans les limbes de ses voyages... Et au final, il s'en moquait totalement: "Les bonnes choses n'ont pas à être nommées, on les reconnaît sans attendre l'avis d'un tiers".

La nuit se préparait presque, et nous étions bien trop loin de tout endroit civilisé pour pouvoir dormir. Nous avions laissé passer mes camarades, et ceux-ci étaient peut-être arrivés à un relai quelconque. Pour notre part, nous dissertâmes légèrement, sans aborder nos existences respectives. De la boisson nous passâmes à un repas frugal composé de riz cuit sur un petit feu, et de poisson séché que j'avais tiré de mes réserves. Les arêtes craquaient sous la dent, et mon nouvel ami sembla en apprécier la richesse de goût. "Fameux ce poisson" dit-il entre les dents. Je le remerciai de sa politesse, souriant presque à l'innocence de nos propos. Il s'était assis en tailleur, et ses mains battirent ses cuisses lorsque je me mis à déblatérer des plaisanteries grivoises. Il riait de bon coeur, sans fard ni comédie, juste heureux d'être en compagnie d'un homme sincère. J'étais tout de même circonspect, car sa discussion était autrement plus profonde qu'elle n'aurait laissé apparaître de prime abord. Il ne s'enivra pas, alors que mes tempes elles commençaient à battre légèrement la mesure de mon abus de boisson. Son oeil était toujours aussi vif et pointu, à tel point que j'en sentis la force dans un frisson.

La nuit fut bel et bien tombée quand tous les deux nous prîmes place sous un arbre pour une nuit réparatrice. Allongés sur des nattes de paille, l'endroit était aussi confortable que possible pour un voyageur dormant à la belle étoile. Je scrutai le ciel, admirant la voûte céleste, appréciant sans retenue la chance qu'on peut avoir quand on voyage ainsi, sans véritable obligation de délai pour arriver au terme de celui-ci. Mon nouveau camarade, lui, semblait d'être déjà endormi. Allongé sur le dos, sa poitrine montait et descendait fort lentement, et je sentais sa force transpirer de lui malgré cet aspect paisible. Sa physionomie semblait crier elle-même de garder une distance respectueuse avec lui. Je mis mes mains sous ma tête, et je fermai les yeux.

Soudain, je sentis une main se déposer sur ma bouche. Je tentai de crier, mais sa voix dure m'intima de me taire, et de surtout ne pas bouger. J'eus immédiatement à l'esprit qu'il put me voler, voire me tuer. Pourtant, dans ce geste, je sentis rapidement un acte de charité et non de brutalité. Il me protégeait d'un danger imminent, d'un péril qu'il avait perçu... Alors que j'avais sombré dans un sommeil de plomb. Il ôta sa main, et me fit ramper en arrière vers un bosquet. Je m'accroupis là, regardant vers la route éclairée par une magnifique lune pleine dont la courbure n'était pas même souillée par un nuage. Une nuit claire, éclatante, propice à la magie.
Il rampa vers ma couche, puis il glissa sous ma maigre couverture une sorte de fagot de branches éparses. D'un oeil, il surveillait la route, de l'autre il me scrutait pour être sûr que je sois en lieu sûr. Puis, aussi vivement qu'il s'était approché de moi, il se mit derrière un arbre, un genou à terre. Toute sa stature et sa force se révélèrent quand il fit glisser de ses épaules son pardessus gris sale. Dessous, c'était un kimono impeccable qui le drapait! A sa ceinture, deux sabres étaient attachés avec soin, et ces deux armes étaient visiblement celles d'un homme important. Les étuis, ouvragés, délicatement décorés, montraient un statut social que nul n'aurait pu lui deviner. J'avais vu juste, il n'était en rien un vagabond... Mais de militaire, j'avais devant moi autre chose, soit un maître d'armes, soit un samouraï sans maître, un rônin battant la campagne en quête d'un engagement.
Sa main se posa sur la poignée du katana. Ses doigts se serrèrent sur le cuir sous la garde avec une force telle que je pus entendre la peausserie geindre de douleur. Il était prêt. Il était complètement voué à l'effort, tendu comme un arc entre les mains d'un archer d'expérience.

Le temps sembla se dilater. J'eus l'impression qu'une éternité se déroulait autour de moi; puis un craquement, juste un léger bruissement dans les herbes hautes. Des pas étouffés. Un vibration dans l'air. Puis, une lame scintilla, comme une comète dans le ciel. Il avait dégainé, et seul la vibration de l'acier fendant l'air me parvint. Je n'eus que quelques instants pour percevoir le déchaînement de force et de violence. Il trancha net un assaillant, en partant de biais de l'épaule vers la taille. Le second se jeta sur lui, l'épée à la main. Sans même prêter attention à lui, mon camarade fit un pas de côté, et sa lame trancha la gorge du malheureux s'étant jeté sur lui. Le troisième, visiblement effrayé, serrait son sabre à deux mains, frémissant de tout son être. D'un geste ample, mon ami fit bouger sa lame pour en projet le sang qui dégoûtait du tranchant, et de l'autre main il fit signe à l'infortuné lui faisant face de l'attaquer. Il y eut trois passes. Les seuls sons qui me parvinrent furent une première fois l'air fendu par les deux armes. La seconde fois, ce fut le claquement des deux lames se choquant l'une sur l'autre. La troisième et dernière fois, ce fut le bruissement caractéristique du tissu qu'on tranche net. Mon camarade lui avait fait une énorme balafre en travers de la poitrine, et le kimono brun de son adversaire s'était ouvert sur une peau claire, presque blafarde. Le blessé était debout, agonisant sur pieds. Il l'acheva en lui plantant le sabre en pleine poitrine, perçant ainsi le coeur et peut-être un poumon. Il s'affala, les yeux emplis de cette stupeur quand on est fauché par la mort de manière aussi violente.

Sans mot-dire, mon protecteur fit à nouveau ce geste ample et précis pour nettoyer sa lame, puis il la fit glisser avec respect dans son fourreau. Il se tourna vers moi et m'invita à m'approcher. Je m'exécutai prudemment. J'étais moi-même empli d'un mélange sournois de peur et de respect, le tout recouvert d'un vernis étrange d'admiration. De ma vie, je n'avais jamais vu pareil bretteur. D'ailleurs, les trois morts témoignaient de son talent, car eux-mêmes ne m'avaient pas semblés mauvais pour autant. Il s'était rhabillé comme le vagabond qu'il voulait laisser voir au monde. Il me conseilla d'avancer de nuit, et de mettre autant de distance que possible entre moi et ces corps. Lui-même allait reprendre sa marche forcée, ce qui nous amènerait, quelques kilomètres plus loin, à un carrefour où nous devrions nous séparer à jamais. D'ici là, il me protègerait contre toute autre agression. "Ne vous en faites pas, c'est après moi qu'ils en ont", dit-il avec un air renfrogné. Il s'en voulait visiblement de m'avoir mis en danger, et me répéta durant l'heure qui suivit qu'il n'avait jamais eu à l'esprit de m'impliquer dans ses affaires.

Au moment de choisir nos routes respectives, il me demanda le chemin que je comptais prendre. A gauche, ou bien à droite. Quand je répondis que la gauche me convenait, il fit quelques pas pour se diriger à l'opposé. Je l'interrompis dans sa marche, et lui lança alors "On ne se sépare jamais d'une aussi fine lame, si dangereuse qu'elle fusse pour soi". Il me sourit, me regarda de pied en cap, et me répondit "Vous ignorez tout de moi. Peut-être suis-je un monstre, un criminel recherché". Je répondis à sa remarque par un sourire détendu, pour ne pas dire cabotin! Il y avait eu trois morts, et j'étais aussi calme qu'il m'était possible de l'être!

C'est ainsi que je pris la route de rester avec ce samouraï errant. C'est ainsi que je fus autant à son service, qu'il fut au mien. Dix ans durant, nous arpentâmes le Japon, allant de ville en ville en quête d'un engagement pour lui, et d'un poste administratif pour moi. Jamais je n'ai envisagé de lui demander le pourquoi de ces assassins qui voulaient sa perte. Il y eut quelques autres incidents plus ou moins durs, des injures, des duels impromptus, mais jamais il ne céda à l'envie de me révéler son passé.
Ce n'est qu'à sa mort, quand la maladie l'emporta, qu'il s'ouvrit à moi de ce passé aussi formidable que tumultueux. Mais ça, c'est une autre histoire...

Géniteurs

Qu'ils étaient fiers de cette naissance, qu'ils voyaient en cet enfant prodige un magnifique avenir pour l'humanité! Ils s'étaient penchés sur son berceau avec cette tendresse qu'on a quand on veut faire pour le mieux, et tous se disaient qu'ils avaient bâti là une nouvelle façon d'envisager le progrès. C'était ainsi, ils ne voyaient que les bons côtés, bien généralement on occulte les aspects sombres de nos idées, de peur de se tromper, ou plus simplement d'en affronter toutes les incohérences, voire même les horreurs.

C'était donc un projet faramineux, où chacun avait donné de soi, à tel point qu'ils se disaient tous "pères", comme si une paternité pouvait vraiment se partager. Quoi qu'il fut dans les faits, on reconnut surtout à Robert la plus grande part de la réussite du projet, ce qui ne manqua pas de créer des remous une fois que l'affaire fut divulguée au public. Qu'en était-il réellement? Leur petit garçon était si différent de tout ce qui avait été vu auparavant qu'il y avait une crainte terrible de déclencher d'énormes cataclysmes, à tel point que certains allèrent même jusqu'à poser l'hypothèse que sa naissance signait l'arrêt de mort des Hommes. Est-ce que cela fut le cas? D'une certaine manière, oui, puisque depuis la naissance de cet enfant, le monde ne fut plus jamais le même. Il y eut donc un avant et après l'accouchement: avant, on se disait que l'homme ne se détruirait pas lui-même... Après, il en serait tout autrement.

Les travaux représentèrent des milliers d'heures de réflexion et d'analyses. On mobilisa une communauté scientifique gigantesque, et ce sans que le secret soit éventé. Le plus fabuleux, ce fut de parvenir à un résultat pratique, quand les calculs eux-mêmes paraissaient douteux. Robert, en père consciencieux, fit comme tous ses collègues en se penchant sur le berceau de l'enfant: il douta. A de nombreuses reprises, il s'interrogea sur ce qu'il était en train de créer. Etait-ce vraiment une piste à suivre? Fallait-il que l'enfant naisse et qu'il soit utilisé dans la politique mondiale? Comme si un seul enfant pouvait changer le monde! Pourtant, avec une candeur frôlant probablement l'aveuglement, tous continuèrent à chercher, à manipuler inlassablement des millions de valeurs si fragiles qu'on se disait secrètement "ça ne marchera probablement pas". Et pourtant, ils fallait réussir, l'avenir en dépendait, du moins tous en avaient la conviction.

Furent-ils pris dans la tourmente de l'urgence? Devaient-ils réfléchir au-delà des évidences de l'instant? L'histoire, impitoyable et froid observateur de notre passage dans le temps, se moquerait bien leurs états d'âmes. Alors, ces pères et ces mères, ces créateurs, ces inventeurs impétueux finirent par donner un couffin et une mère porteuse à l'enfant: Enola. La mère était prête, portant le lourd bambin dans ses entrailles, prête à déclencher cette naissance au moment voulu. Tout était donc en route pour écrire l'histoire, et chacun observa avec anxiété le fils, ce fils à tous, ce fils de personne, ce gosse qui serait un nouveau pas dans l'existence de l'humanité. Certains se signèrent en se disant qu'ils venaient de changer le monde. D'autres eurent sûrement un haut le coeur en observant le départ de la mère et de son enfant dans ses entrailles.

Enola voyagea longuement au-dessus des océans, jusqu'à parvenir à l'endroit qui lui avait été désigné au dernier moment. C'était l'instant fatidique, et la décision fut prise de mener à son terme la mission...

...Ce matin du 6 Août 1945, au-dessus d'Hiroshima, L'Enola Gay largua Little Boy sur le Japon.

Ce jour là, Robert Oppenheimer put constater que la bombe atomique fonctionnait.

Ce jour là, le monde fut changé à jamais par le petit enfant de toute une communauté de scientifiques aussi enthousiastes que patriotes.

07 juillet 2014

Musique datée, mais si intéressante

C'est du Roger Webb. Je l'ai déjà présenté pour un morceau que j'affectionne tout particulièrement: "Like a friend" que je remets ci-dessous.



et là, je vous mets une liste d'écoute avec pas mal de morceaux aussi divers que la production du bonhomme est hétéroclite tout en restant intéressante.
Playlist Roger Webb, sur Youtube.

Bonne audition!

Une vie échafaudée

Il nous arrive à tous de ne pas trop savoir comment réagir, et encore moins comment classer une émotion concernant un évènement donné. Ce n'est que trop difficile que de devoir se dire "Ca y est, c'est fini", tout en s'attristant d'un "J'aurais aimé que cela ne se produise pas, du moins pas comme cela". Ainsi va la dualité des sentiments, allant de l'inéluctable à l'envie de changer les choses, et ce bien qu'on ait tout tenté pour s'épargner des peines et des déceptions. Ainsi nous vivons donc, ballotés entre la peine et le soulagement, entre la tristesse et la délivrance, car jamais nous ne pouvons rester complètement absolus dans nos réflexions. Quelque-part, c'est ce qui nous donne toute notre richesse, car nous ne pouvons pas nous contenter d'une seule réalité, d'un seul sentiment plein et entier...

L'évènement que je narre m'est complètement personnel, et je tiens à alerter le lecteur qui passera par ici qu'il lui sera essentiel de transposer mes propos dans ses propres expériences pour en comprendre toute l'essence. Je n'ai pas la moindre prétention d'en faire un exemple, ni même une sorte de représentation absolue de cette ambiguïté. Je me contenterai juste de décrire ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti, ceci avec l'intime espoir que d'autres se reconnaîtront et pourront se dire "il a exprimé ce que je voulais moi-même décrire". Si ce n'est pas le cas... que bien vous fasse de n'avoir jamais eu à ressentir telles émotions, car bien que je sois passablement cruel avec mes contemporains, j'estime que ces flux de sentiments sont très difficiles à appréhender, et qu'ils sont par trop pénibles pour être souhaités à quiconque. La cruauté a ses limites, surtout quand elle mène à la peine et à la tristesse.

Pendant des années, j'ai eu le privilège de voir ce que représente l'accomplissement d'un rêve, celui de devenir son propre patron. Ayant grandi dans un milieu qu'on peut qualifier de prolétaire, j'ai éprouvé cette immense fierté de voir mon géniteur passer du statut de salarié à celui de patron. En somme, c'était une réussite, celle de s'offrir des perspectives bâties de ses propres mains, et non faites à partir des décisions d'autrui. Jour après jour, le voir se lever, mener sa camionnette sur les chantiers, se préoccuper de sa trésorerie, faire la chasse aux clients, tout ceci le rendait tout aussi fier que cela l'épuisait physiquement. Pour ma part, lui offrir ma maigre contribution physique pour les travaux, ou intellectuelle pour un peu de paperasse m'emplissait d'une grande fierté. Savoir qu'il me faisait pleinement confiance, quel fils refuserait pareil honneur?

Ainsi filèrent pratiquement deux décennies. Ainsi filèrent les années, aussi vives qu'éclairées de jours heureux, aussi promptes que la tristesse peut s'abattre sur vous comme la foudre. Au fil du temps, mon frère fit le choix de l'accompagner dans son oeuvre en devenant son salarié. Tout deux de forts tempéraments, la relation ne fut pas toujours aussi sereine que pourrait l'être un lac, mais quelque-part, cette forme de "conflit" leur permit une saine émulation, et de voir mon frère reprendre l'affaire à notre père au moment de sa retraite. Quelle fierté que de voir mon frère être à son tour son propre patron, de le savoir indépendant de toute tutelle, et de pouvoir savourer sa motivation au quotidien! Enthousiaste, déterminé, j'eus le plaisir de l'assister autant que je le pouvais, que ce soit pour de menus bricolages sur certains chantiers, que dans la quête de solutions techniques intéressantes à son niveau. Je n'en tire aucun bénéfice ni fierté, puisque c'est à lui seul qu'il dût sa réussite.

Malheureusement, les temps se révélèrent moins propices à son entreprise, ceci le menant à une décision aussi douloureuse qu'impensable quelques années auparavant. Il fallait choisir: fermer, ou bien péricliter jusqu'à emmener ses biens dans la lente descente de l'entreprise. Que d'heures de labeur évaporées, que de sang et de larmes cela représentait! Toute une vie de travail d'un père, et des années d'effort pour un fils réduits à néant par la situation économique. Comment ne pas être touché et traumatisé comme tant d'autres aujourd'hui? Toujours est-il que ce choix, si pénible qu'il fusse, était le seul acceptable. Mais, quand une entreprise de bâtiment ferme, celle-ci dispose d'un matériel parfois conséquent. Quoi en faire? Pourquoi conserver cet équipement devenu aussi inutile que symbolique?

Le week-end dernier, j'ai vu cet échafaudage quadragénaire partir pour toujours chez un autre. Ils se sont résolus, le père et le fils, mon paternel et mon frangin, à vendre le tout pour que quelqu'un ayant eu plus de chance puisse envisager de travailler avec. Ce ne fut pas bien compliqué de le sortir de l'entrepôt, pas plus qu'il ne fut si difficile que cela de l'empiler dans l'utilitaire de son acquéreur. Mais, comment décrire cette sensation qu'on ressent quand on voit partir toute une vie de souvenirs et de travail? Comment se sentir quand, au détour de la rue, cette ferraille pourtant anonyme s'en va à jamais? Je n'ai jamais senti des fers aussi lourds à porter, des planches aussi denses entre mes mains. Je n'avais jamais présumé du poids des ans sur cet équipement qui, pourtant, n'est qu'un bien matériel. Rien ne pèse aussi lourd que le poids des émotions.

Cela m'a pesé de le voir partir, mais je n'ose pas imaginer les émotions vécues par mon père et mon frère. Le premier avait acquis l'échafaudage à son ancien patron; le second avait repris le flambeau de l'entreprise qu'il aurait voulue familiale. Le père a sûrement senti une partie de son passé s'en aller chez un autre, et le fils a vu partir ce qu'il avait pensé être son avenir. La plus grande des douleurs fut de voir dans leurs regards la tristesse d'avoir transmis une entreprise qui s'est révélée insuffisamment rentable, et qui a représenté (bien que ce soit complètement faux) un échec personnel. L'un comme l'autre, sans mot dire, y sont sûrement allé d'une larme. Ce furent d'ailleurs les mots de mon père. "Ton frère a pleuré". Comment ne pas pleurer? Comment ne pas se sentir blessé dans sa chair quand on voit l'oeuvre de deux vies quitter ainsi votre monde, et ce pour les pires raisons possibles?

J'ai été très triste de voir ce matériel être vendu. Il ne servait plus, et il n'avait plus d'usage autre que d'être une forme de symbole douloureux des temps difficiles affrontés par mon frère. Pourtant, quand on a sorti ces tubes, ces planches, ces "grenouilles", ces seaux de matériel de l'entrepôt, j'ai senti une forme de tendresse au contact rugueux des tubulures souillées de gouttes de peinture s'étant accumulées au fil du temps. Certaines couleurs sortaient encore au milieu des crèmes et blancs ordinaires: le rouge de la brique vernie, le "vert wagon" d'un client voulant que ses volets soient comme l'orient-express, ou ce bleu ciel réclamé à corps et à cri par tel autre qui voulait que sa demeure semble venir tout droit du sud de la France... Que de souvenirs, que de retours en arrière, que d'éclats de voix et de vibrations dans ma chair!

Je me suis aussi souvenu avec peine les années qui passent. Cela fait plusieurs années que notre ouvrier et ami est décédé. Il l'aura arpenté cet échafaudage, en long, en large, montant et démontant inlassablement cette structure temporaire. J'ai vécu de grands moments de joie, mais également de peine sur ces monuments du travail. J'y ai ressenti la joie de réussir à mener un chantier à son terme, la tristesse de ne plus y voir cet ami de la famille, tout comme l'émotion d'apprendre que mon frère allait reprendre le tout pour être son propre patron. Il n'y a pas beaucoup de joies aussi fortes que cela, car c'est comme une naissance, comme un mariage, parce qu'on se dit "il va s'épanouir, prospérer, et donner à sa famille le fruit de son labeur".

Maintenant, ce n'est pas une mort, pas plus qu'une raison de regretter. C'est un souvenir. Le monde va de l'avant, mon frère avance lui aussi dans une autre direction. Moi, j'ai vu ce bout de notre histoire familiale s'en aller. Je n'ai pas pleuré son départ, mais je crois que mon coeur, lui, pleure les souvenirs que cet échafaudage représentait pour nous tous. Ni mon père, ni mon frère n'en parle depuis. C'est ainsi: on avance... On ne sait pas reculer chez nous.

Bon vent frangin, qu'il te soit favorable pour ton avenir.

27 juin 2014

Analyse d'une plainte ridicule

Comme mes lecteurs peuvent le lire assez souvent, je n'ai guère de pitié, que ce soit avec moi-même qu'avec les autres. Ainsi, j'ai déjà vilipendé Le Hollandais Volant pour certains de ses propos, les estimant déplacés de mon point de vue. Ceci étant, cela ne m'empêche pas non plus de lui reconnaître de bonnes réflexions. C'est donc pour cela que je me permets de rebondir sur une autre de ses brèves, dont voici le lien ci-dessous.

La brève sur les plaintes de 40.000 étudiants concernant le BAC de mathématiques

Reprenons un peu l'idée de départ pour en parler : des étudiants se révoltent en grognant qu'un examen se révèle trop difficile, et que cela peut nuire à l'obtention de leur diplôme. Déjà, dans le texte, il y a un non-sens absolu: un examen est là pour sanctionner une compétence, permettre d'établir un niveau, et donc donner une vue "cohérente" des acquis d'une personne. De fait: si un examen est trop simple, celui-ci en devient soit inutile, soit tout simplement perçu comme inutile, puisque les futurs recruteurs feront un rapprochement légitime entre un diplôme quasi offert (puisque trop facile), et la potentielle incompétence de son détenteur. Rien que cette idée nous fait dire qu'il y a une profonde stupidité de la part des élèves de se plaindre de la difficulté d'un diplôme. Plus le diplôme est difficile, meilleure est sa perception de la part des gens amenés à en tenir compte!

Le second aspect fondamental est qu'il y a ce qu'on appelle un programme, qui est dans le principe une liste de compétences et de connaissances dont doit s'armer l'étudiant, ceci en vue d'obtenir son diplôme, puis par la suite d'avoir accès à des études supérieures. Cette liste n'a rien de secrète, et les ouvrages scolaires sont justement conçus pour couvrir l'intégralité dudit programme. Par conséquent, deux questions me taraudent... la première est élémentaire: les étudiants râlant contre l'examen ont-ils daigné ouvrir le livre de mathématiques pour voir ce qu'il contenait? La seconde, tout aussi élémentaire, est de s'interroger sur "Avez-vous pris le temps de suivre les cours, puis de réviser pour préparer le BAC"? Visiblement, j'ai tendance à revendiquer un non ferme et définitif. A mes yeux, il est hors de question de s'abaisser à négocier avec des étudiants bêlant ainsi, car visiblement c'est plus du domaine de la flemme intellectuelle que du vrai problème technique sur l'examen que relève la crise de nerfs.

On pourrait me dire de pondérer mes propos, ne serait-ce que parce que le cursus idéal n'existe pas. Entre un enseignant absent (pour de bonnes ou de mauvaises raisons), un autre qui se révèle être un très mauvais pédagogue, ou encore des cours bâclés menant à des trous dans le suivi du programme, il y a de quoi faire. Bien entendu, c'est l'étudiant en bout de chaîne qui pâtit de ces différents profils, mais je vais réinterroger ces mêmes étudiants "victimes", en leur demandant clairement: êtes-vous autonomes? Etes-vous curieux de nature? J'ai connu, bien malgré moi, la situation où le professeur se moquait ouvertement de suivre ses élèves, au prix d'une absence chronique de compétences acquises au fur et à mesure des mois. On en a tous soufferts, certes, mais l'attitude globale fut non pas de se plaindre, mais plutôt de bûcher, de chercher des renseignements, bref de ne surtout pas stagner dans un attentisme confortable et particulièrement nocifs. A l'heure de l'internet, l'excuse du "On n'a pas appris ça" ne tient plus réellement, puisque l'information, la connaissance, et même les correctifs des années antérieures sont accessibles en ligne! L'élève n'est pas une cruche qu'on doit remplir par devers sa volonté. L'élève se doit d'être l'éponge volontaire, motivée à apprendre, bref d'être moteur de sa propre réussite!

On met en accusation l'éducation nationale, la taxant de tous les maux concernant la jeunesse. Malheureusement, nombre de ces remontrances sont légitimes, au titre qu'il y a une attitude de laisser-aller dans ce secteur. Cependant, il faut bien se rendre compte que l'autorité de l'instituteur, du professeur n'a plus de vraie valeur, puisque l'enfant devient le roi absolu. Quand c'est le gosse qui détermine le fonctionnement de la classe, et plus l'enseignant, m'est avis qu'il est plus que délicat d'obtenir quoi que ce soit des élèves. J'ajoute également un aspect abordé par le Hollandais, même si je ne suis pas aussi noir dans ma façon de voir les choses: tant que l'on permettra aisément aux élèves de se distraire durant les cours, tant qu'un portable pourra sonner pendant les horaires normaux d'enseignement, la paix en classe n'existera pas. J'estime donc qu'il serait nécessaire d'instaurer la même chose qu'aux abords d'une prison, à savoir un brouillage pur et simple des émetteurs mobiles, afin de s'assurer du non-usage des téléphones pendant les heures de cours. On peut même envisager des plages horaires, à savoir un fonctionnement autorisé durant les horaires de pause, et un brouillage systématique durant les cours, à l'exception de salles "blanches", permettant au tout à chacun de passer un appel si celui-ci se révèle réellement nécessaire. Notez qu'il n'est pas utile de me parler d'urgence avec le portable: j'ai grandi sans le portable, et jusqu'à preuve du contraire, celui-ci ne m'a jamais manqué pendant que j'étudiais! Donc, merci de ne pas lancer de "Oh mais on peut en avoir besoin". La réponse est simple: non. La salle de cours doit être un sanctuaire, car l'instruction se doit d'être isolée de tout parasite extérieur.

Mon dernier point de réflexion se porte plus précisément sur l'impact de la modernisation de l'école, notamment dans les processus de fourniture des informations. Le net permet à tout étudiant d'accéder à des cours, mais également à des devoirs corrigés, voire même à des dissertations très faciles à copier. De fait, la question de fond qui se pose est de savoir comment faire passer le cap aux étudiants, tout en leur offrant un bagage intellectuel et culturel suffisant pour affronter la vie active. Il existe aujourd'hui des services payants qui se chargent de faire les devoirs des gosses, c'est dire la dérive qui est en train de se profiler! Me concernant, cela sous-entend alors deux axes fondamentaux de réflexion: l'apprentissage par la recherche, et l'examen uniquement dans le cadre de l'établissement scolaire.
La première orientation serait, selon moi, de pousser les élèves à chercher de l'information, ceci non pas en donnant des cours déjà formatés, mais en s'axant plus vers les capacités du net. Au lieu de donner des formules à résoudre par exemple, pourquoi ne pas pousser les étudiants à chercher l'origine des formules (Pythagore par exemple), et inciter à trouver des exemples pratiques d'usage de ces fameuses formules? Cela aurait pour principale vertu d'enrichir notablement et durablement la culture des élèves, mais également de sanctionner une prise de conscience et de responsabilité de chacun.
Le second point serait, selon moi, de ne plus avoir de devoirs à domicile, au sens où on l'entend aujourd'hui. J'ai la conviction qu'en replaçant les examens, devoirs et autres notations au sein de l'établissement, que celles-ci reprendraient de la valeur, et donc un sens dans le contrôle continu des connaissances. Prenons un devoir de mathématiques: durant une semaine, les élèves pourraient partager avec l'enseignant, apprendre les théories, avec des mises en pratique régulières durant les cours. Les "devoirs" seraient alors de chercher la source (comme dit précédemment), et ce n'est que la seconde semaine que seraient sanctionnées la bonne compréhension des sujets abordés. La philosophie, ou bien encore le français pourraient fonctionner de la sorte, avec un minimum à lire avant chaque cours, et des échanges constructifs durant ceux-ci. L'examen de compréhension seraient alors là pour valider de manière claire et objective les connaissances accumulées durant ces séances de formation.

Je peux paraître très rêveur, mais je crois qu'on est face à un énorme problème: la culture est aujourd'hui non pas accessible, comme on voudrait bien le croire, mais de plus en plus inaccessible, faute d'inciter quiconque à chercher. Trouver sans réflexion une réponse, ce n'est pas de l'accès à l'information, c'est du gavage d'oie gratuit. Je me plais à répéter un exemple stupide, mais particulièrement marquant. Prenez l'analyse d'un texte, où l'étudiant n'a pas accès à l'information par le net. Il sera tenu de relire, d'analyser selon ses connaissances, et donc de faire un vrai travail de réflexion. Maintenant, ce même étudiant a accès au net... il ânonnera bêtement ce qu'il a trouvé sur une page quelconque, quitte à recopier des stupidités sans nom.

Le net n'est pas un éducateur, il n'est qu'une vaste librairie où se côtoient sans contrôle des magazines people, Mad, le canard enchaîné, des fanzines, et des encyclopédies de haute volée. Comment y faire le tri? L'immense majorité de nos jeunes n'ont pas la moindre idée du sens et de la valeur de la recherche. Par analogie, quand ils cherchent, ils le font via un Google, et s'arrêtent aux trois premiers liens disponibles. Est-ce suffisant? Est-ce que cela rend inutile la lecture, la culture personnelle? Pas le moins du monde, au contraire même. L'école ne développe pas l'esprit critique, pas plus qu'il n'incite à réfléchir. Aujourd'hui, le bachotage est la norme pour l'obtention d'un diplôme. Cela ne remet pas en cause les informations ingurgitées (quoique... vue la propagande gauchiste dont on farcit allègrement les étudiants dans certaines matières...), mais bel et bien le format d'instruction. Oui, je parle d'instruction, pas d'éducation. Cela en fait bondir certains? Le français est pourtant clair sur ce point: éduquer, c'est enseigner des règles de vie, des façons d'être; l'instruction, c'est donner un bagage intellectuel et/ou culturel. L'école n'a pas pour rôle d'éduquer les enfants, c'est du domaine de la sphère familiale ça. De fait, tant que cette distinction ne sera pas clairement faite, nous aurons encore des enfants jouant les oisillons piaillant dans l'attente de la béquée, des parents bien contents de se délester de leurs responsabilités sur les enseignants, et des enseignants lassés de n'avoir pas le moindre pouvoir dans leurs classes.
Petit aparté: comment peut-on parler d'éducation nationale, (éducation...), alors qu'on parle d'enseignant (enseignement, instruction...)? Il n'y a pas là un gros problème rien que dans les termes?

Pour finir, les débats sur la qualité des examens, sur la valeur réelle des diplômes ne va aller qu'en s'intensifiant. Je vais donner un exemple particulièrement limpide qui vous poussera à réfléchir avec inquiétude sur le devenir de l'école. Quand un élève peut taper son devoir de français dans un traitement de texte, et que celui-ci lui corrige toutes les fautes grossières, est-ce l'élève qui comprend les corrections, ou bien est-ce finalement l'ordinateur qui devient le rédacteur du texte revu? Toute la question de base est là... et j'ai peur que cela devienne de plus en plus difficile de faire la distinction. J'espère sincèrement que l'on va se pencher sur ces questions, et accepter de faire une réforme enfin cohérente avec le quotidien des enfants. Le temps du monde sans le net n'est plus; le temps où l'enfant devait fouiner dans un dictionnaire, ou bien lire des articles entiers d'une encyclopédie est révolu. Alors, faisons évoluer, ensemble, l'école pour qu'elle offre des chances aux élèves, mais surtout qu'elle les incite à faire des démarches intellectuelles, ceci en lieu et place de quelques clics rapides sur un moteur de recherche.