15 juin 2018

Délai de grâce

Qu’on se le dise, il faut réussir à admettre que notre vie est régie par une notion que les industriels de l’agroalimentaire nomment « la date de péremption ». Dit comme ça, on aurait tendance à se voir sous la forme d’un yaourt oublié au fond du réfrigérateur, le flanc marqué d’une date fatale au-delà de laquelle tout le monde tremble d’aller. C’est ainsi qu’est faite l’existence, une date de début et une date de fin, et entre les deux pas mal de jalons curieux et aussi agréables qu’insupportables. Evidemment, tout le jeu est de trouver une échappatoire, comme par exemple se bourrer de médicaments, s’isoler dans le Larzac, ou au contraire foncer tête baissée en espérant ne pas se prendre un mur…

La Nature a un sens de l’humour plutôt cruel si l’on y songe. Déjà, la naissance est un traumatisme : la femme qui nous porte souffre le martyr, on lui fait subir les pires douleurs tandis qu’elle est humiliée par l’œil médical d’un gynéco aussi cynique que rôdé à l’évènement. Ensuite, le nouveau-né, s’il est chanceux, braille pour déployer ses poumons après sa première fessée, et s’il a la poisse on le colle dans un bocal de plastique, et on lui enfonce autant de tubes que sa frêle anatomie le permet. Tu parles d’un destin ! Commencer par une raclée, ou pire encore en boite de conserve le temps que la petite machine daigne se finaliser. L’idée de la naissance, du moment agréable, est vraiment vendue ainsi pour rassurer les futures mères. Après, évidemment, elles se rattrapent -quand elles en ont l’instinct et les qualités morales- durant la croissance du rejeton, mais la première étape est vraiment la démonstration que s’il y a une chose que nous les hommes avons la chance d’esquiver, c’est bien l’accouchement.

Alors, dès le premier instant, la Mort fait couler le sable de notre sablier intérieur, observant avec un sourire morbide l’écoulement du fluide granuleux. Elle observe, se marre à chaque incident où l’on fait osciller le grand machin en verre, et au bout du compte, quand le dernier moment arrive, le dernier grain tombe au fond et notre « heure est venue ». L’heure ? C’est une plaisanterie forcément morbide, puisqu’on se fout de l’heure, de la minute, de la seconde. Ce qui compte, après tout, c’est le temps qu’on aura eu l’occasion et la chance (ou pas) de vivre, et le temps que les autres auront ensuite. Derrière cette démarche intellectuelle un rien triste, on se doit de réfléchir avec plus d’ouverture et surtout plus d’esprit pour en rire.

Oui, le rire est une arme contre la Mort. Elle n’aime pas du tout qu’on se moque d’elle, pas plus qu’elle n’apprécie des masses qu’on puisse avoir le culot de la défier. Dans le fond, c’est notre petite revanche puisqu’on ne peut pas en éviter la faux, alors autant faire comme les fleurs, à savoir briller et se montrer sous notre meilleur jour ! Je sais, on va me dire que je ne me rends pas compte, que certains vivent un calvaire, que bien souvent on n’a que peu de chance, et que les nantis ne connaissent pas la valeur des instants précieux. Soit. J’en conviens, mais vous devrez en retour convenir qu’il y a là un paradoxe et une ironie qui a de quoi vous débloquer les zygomatiques ! Vous ne voyez vraiment pas ? Pourtant, le nabab, le milliardaire salopard sans éthique, quand il a le second pied qui glisse dans la tombe, n’est-il pas en train de supplier qu’on lui donne du temps, qu’il cherche la rédemption auprès d’un Dieu qu’il a pourtant dénigré sa vie durant ? N’est-ce pas une belle revanche de la Vie sur le matérialisme que de pousser dans le trou tout le monde, et que ce passage n’autorise rien d’autre que soi-même ? Après tout, caisse de bois, sac en toile, ou bien cerné par du satin, notre sort est systématiquement le même : on ferme la boite et on jette le tout pour éviter que les piafs nous graillent les yeux, et que l’odeur incommode le voisinage.

A partir d’un tel raisonnement, j’en viens évidemment à prendre aussi le parti de me dire qu’il y a nécessairement plus à donner qu’à prendre. Chaque moment nécessite d’être vécu aussi bien qu’il est possible, puisque la Mort, elle, nous attend en jouant de son index décharné sur le manche de son arme de prédilection. Et le pire, qu’elle nous sourit, elle se moque, et même si l’on arrive à la narguer, Elle, majuscule, prend son dû et nous embarque. Si l’on part perdant, l’existence est morne et déprimante… mais l’on part avec l’avantage de connaître les règles et de les accepter, alors là oui, on a une petite chance de se payer un instant de Vie, de vraie vie, intense, savoureuse, qui nous marquera et dont on se souviendra au dernier instant.

Chaque seconde doit être un temps suspendu, un essor vers le « mieux possible » et non vers un « demain sera pire ». Nous avons cette chance de pouvoir raisonner et analyser, voire même apprendre de nos erreurs. Nous pouvons au surplus penser avec générosité, ce qui implique qu’on se doit aussi de revenir sur soi-même et faire des concessions. Notre Vie, notre Existence ne devrait être qu’un délai de grâce, depuis la première seconde où nous rendons heureux en prenant notre première inspiration braillarde, jusqu’à l’exhalation de notre dernier souffle rendu sur un lit de mort inévitable. Pourquoi se contenter du bien, quand on peut donner le meilleur ? Celui qui a peur de la Mort oublie que la peur n’évite pas le danger, et que le danger, même si l’on prend le temps de l’éviter avec soin, vient bien souvent au moment le plus inattendu. Prenez le type qui glisse sur une peau de banane et qui se brise la nuque dans les escaliers. Il aura passé son existence à ne surtout pas faire de sport, encore moins à se mettre en danger à quelque moment que ce soit, et pourtant, la Mort, elle, se fait un malin plaisir à le faire passer de vie à trépas, en trois pas courts et ironiques. A quoi penser dans cet instant fatal et fatidique ? Les moins vifs se contenteront d’un « et merde », les plus rapides d’un « j’aurais peut-être dû nettoyer », et entre les deux on aura un « houla, c’est que ça glisse ! » de circonstance.

Repasse-t-on notre vie entière en accéléré au moment où notre esprit s’éteint ? A-t-on donc l’occasion de passer notre délai de grâce comme le meilleur film qu’on puisse voir ? Qui sait ? Certains disent qu’ils ont « vu » ce spectacle. Certains furent déçus et firent tout pour s’améliorer, d’autres en devinrent béats et virent leurs peurs s’évanouir… Qui croire ? L’important n’est pas là, ce qui l’est, c’est ce que si l’on voit ce film, autant qu’il soit bon, ponctué d’un certain suspens, et qu’on ait des moments de pure grâce et de légèreté ! Vivons mes amis, c’est plus important, non ?

14 juin 2018

La main lumineuse

Cela fait toujours bizarre de voir une ville quand elle a foncièrement changée. Il y a trente ans de cela, les quartiers avaient un sens, les immeubles n’étaient pas des tours tutoyant les cieux, et l’on pouvait dire qu’on voyait le ciel depuis la plus petite des rues. Cependant, en trente ans, il y a énormément de choses qui ont changé. On a vu la technologie révolutionner les processus de construction, l’introduction à outrance de l’informatique et des réseaux dans le quotidien a mené à ce que chaque surface plane, chaque petit recoin soit un support d’information et de publicité. Ainsi disparurent la plupart des façades historiques auxquelles on a substitué d’immenses aplats bariolés. Quand j’étais gosse, je pouvais envisager d’arpenter la capitale en flânant d’une rue à une autre, d’apprécier les pigeons à qui on envoyait des coups de pieds pour de faux, et de saluer les commerçants avec leurs devantures vitrées. Aujourd’hui, c’est un concert incessant d’hologrammes, de vidéos entêtantes vous vantant des choses vous étant destinées, et le concept même de publicité ciblée a pris le pas sur les grandes campagnes de marketing.

Il y a eu une vraie révolution, celle du transhumanisme. L’idée de départ était de « réparer » les corps, en envisageant des yeux mécaniques, de reconnecter les membres devenus inertes après un accident, d’assister les plus faibles en faisant fusionner la science et la chair. Pourtant, très rapidement ce fut un sujet de polémique sachant que tout le monde se mit à rêver d’avoir les médias directement dans la tête, plutôt que sur un téléphone, une tablette ou un ordinateur. De là, ce fut naturellement les plus grosses entreprises qui eurent le dernier mot. Choisissez : vous payez de suite une fortune inabordable pour vous faire augmenter ou bricoler, ou alors subissez le harcèlement perpétuel des mass médias. Beaucoup prirent le chemin d’une sorte de crédit temps publicitaire, soit par nécessité, soit parce que c’était autrement plus intéressant de « voir » pour soi les dernières vidéos à la mode, que de trimballer un smartphone tellement has-been.

Ce fut dès lors l’explosion. Pour les non connectés, on prit le parti de projeter la publicité et les journaux, pour les autres ce qu’ils voient se met à jour selon des critères récupérés dans leur propre existence. « Vous êtes un produit, pour vous ce sera gratuit ». Ce discours, aussi cynique que poussant à la déshumanisation, en mena certains à se révolter contre cet ordre établi. Malheureusement, faute d’être dans le système, ceux-ci durent choisir entre l’intégration de force, et finir en parias. Pendant ce temps, les bâtiments se mirent à prendre de la hauteur, tant pour absorber une nouvelle arrivée des derniers non citadins, que d’une immigration de moins en moins contrôlée. « Citoyens du monde », qu’ils disaient à qui voulait bien l’entendre. Sous couvert d’une morale sociale et bienveillante, cela se révéla avant tout être trouver des bras corvéables à merci, et des consommateurs ravis d’être capables de dépenser le peu déjà gagné à la sueur de leur front. On ne pouvait décemment pas leur reprocher de fuir des pays en guerre, une campagne où toutes les fermes s’étaient mécanisées et ne requérant de fait moins de personnes, voire plus du tout d’ailleurs, et de chercher une nouvelle chance dans ces cités en pleine expansion.

En trente ans, ma ville a doublé de population. Les quartiers qu’on disait populaires le sont restés, mais à quel prix. Les tours prirent le chemin du ciel, empilant dans les étages les plus hauts les meilleurs salaires, dans le milieu la foule des prolétaires, et dans les étages bas tous les commerces et services indispensables à la vie de ce microcosme prisonnier du béton. De l’école au bar, en passant par les services administratifs, les médecins et même les pompes funèbres, on vit sortir de terre des gratte-ciels sinistres, froids, avec une apparence pourtant intéressante par une architecture très travaillée voire même séduisante. Ces lances perçaient le flanc de la société, et personne ne semblait s’en préoccuper outre mesure. Et en bas, dans la rue, on vit peu à peur émerger une nouvelle forme de pauvreté, celle des non transformés, celle des non connectés à qui l’on donnait la chasse pour tenter de les faire fuir. Il ne fait pas bon genre d’avoir des gens qui mendient au pied d’une tour qui glorifie une marque célèbre de soda !

J’ai vu disparaître la vie et la verdure de ma capitale. J’ai vu le bitume prendre de nouvelles teintes grâce des procédés holographiques. J’ai même vu les nouveaux transports en commun qui volent et atterrissent directement sur des passerelles attachées aux flancs de ces villages dans la ville. La verticalité est la nouvelle norme, et quiconque s’y opposant est un déviant. Non content d’instaurer une politique basée sur le tout économique, la morale a poussé la foule à devenir vindicative contre les gens pensant différemment. De cette dictature de la bienséance débordait toutes les déviances : sexe, corruption, surconsommation, individualisme, des modèles de réussite basés sur l’écrasement de l’autre, tout ceci à la gloire d’une nouvelle éthique, pour même dire une nouvelle religion, celle du « réseau ».Vous êtes un nœud d’un réseau mondial, où chaque personne représente une petite quantité de données, d’informations négociables et commercialisables.

On vit bien des métiers disparaître ou muter très sévèrement. L’émergence de l’intelligence artificielle fit entrer dans les mœurs l’ère des robots. Ces machines, impersonnelles et singeant l’être humain se mirent à nous côtoyer, et des « artistes » se mirent même à chercher le mimétisme parfait. Cela amena à une vraie crise identitaire où l’on eut le droit à des scandales comme un politicien qui se faisait remplacer par son double synthétique, ou dans un pays où le despote était mort depuis des mois, et qu’une machine remplaçait pour égrener des discours idéologiques puant le nationalisme et la haine de l’autre. Pour l’humanité, ce fut le premier pas dans la perte de l’identité réelle au profit d’une identité virtuelle. On créa le concept de passeport numérique, d’identité virtuelle où chacun devait stocker et dévoiler ses secrets. J’ai alors vu des manifestations, des gens brandissant leur droit à une vie privée. Etait-ce une plaisanterie ? Etait-ce une ironie sachant que tous, sans exception, s’étaient donné corps et âme à des entreprises, leur cédant toute leur existence numérique ? De manifestations cela tourna en émeutes qui furent durement réprimées. Les résistants à la numérisation glissèrent alors dans la clandestinité, montant des structures parallèles et des dispositifs de communication leur offrant une chance de ne plus être épiés au quotidien.

Ma ville, ma belle capitale continua à grossir, enfler jusqu’à devenir obèse de sa consommation effrénée. On ne vit bientôt plus vraiment le ciel, mais des engins volants diffusant, eux aussi, des offres commerciales, des messages de propagande aux airs de bienveillance. Ces machines automatisées tentèrent de pousser des messages culpabilisant les déviants, incitant à la dénonciation des intégrés, et à faire mourir toute forme de résistance. Ce fut un temps efficace car bien des non connectés furent arrêtés et même internés. On a poussé le vice jusqu’à autoriser la reprogrammation. L’idée ? Poser un système sur le cerveau permettant d’en filtrer les raisonnements. Cela créa une population d’êtres amorphes, jute capables de consommer et survivre. On venait d’inventer la prison virtuelle. Malheureusement, outre ces puces de sanction, d’autres eurent aussi l’esprit dévasté par l’excès de virtuel. On compta des morts par déshydratation, des gens faisant des anémies sévères, tout cela parce qu’ils avaient perdu le contact avec la « réalité ». Et l’absence de régulation ne vint pas améliorer les choses. On vendit aux familles de connecter leurs enfants, et nombre de pseudo parents profitèrent de ces nourrices virtuelles pour se désintéresser totalement de l’éducation de leurs gosses. Cette nouvelle génération, ultra connectée, accro au virtuel, c’était celle qui aujourd’hui déambule en bas, ne parle plus à personne sauf à travers leur réseau neuronal.

Et moi, j’ai d’abord accepté la connexion, curieux que j’étais d’en découvrir les avantages. J’ai eu accès ce monde, à cette immense bibliothèque, et je pus évoluer, m’instruire, comprendre de mieux en mieux le monde. Pourtant, un jour, j’ai senti que quelque chose ne me convenait plus. Etait-ce parce que j’avais reçu la rupture de mon ex par un message directement dans ma tête et non en face, ou que je ne supportais plus l’amoncellement de publicités venant me polluer mon quotidien ? J’ai senti que je n’étais pas maître de mon environnement mais juste un rouage, une petite roue dentée propre à faire tourner une mécanique plus vastes, sans que j’en aie ni conscience ni même le droit d’en modifier le fonctionnement général. J’étais devenu un composant au lieu d’être une personne, une simple donnée facile à effacer là où je voulais tout simplement exister, être, vivre, décider et comprendre.

Un soir de déprime où je me laissais emporter dans les méandres de la toile dans ma tête, j’ai été sollicité par une sorte de publicité. Celle-ci me disait de venir voir la suite, sans pour autant détailler le quoi ou le pourquoi. Intrigué, je me suis laissé tenter. Après tout, j’avais essayé de sortir de ce moule moral et technologique, j’avais échoué, je pouvais bien me mettre à faire comme tous les autres, à dévorer de l’absurde, à accepter la désincarnation de mes désirs et la mort de mes ambitions. Ce fut tout à coup un immense bruit qui vint me saturer l’esprit. J’eus du mal à ne pas m’évanouir, puis ensuite ce fut d’une clarté totale. Je n’étais plus connecté, les affichages sur les murs n’étaient plus là, il n’y avait plus que de gros logos des entreprises, des codes barre, et tout ce que le virtuel ajoutait à ma réalité était parti. J’étais hors de leur prison numérique, et l’on continuait pourtant à me parler, à m’expliquer que je ne venais de passer une frontière. Et la main de lumière se tendit vers moi. C’était une main salvatrice, généreuse, ne demandant rien en retour, rien que l’opportunité de fuir la détention à perpétuité acceptée par tout le monde… ou presque.

Dès ce moment, à cet instant précis, je pris vraiment conscience de l’ampleur du désastre. Je me suis mis à ma fenêtre et j’ai revu, pour la première fois, ma ville, ma capitale, ceci avec mes yeux et non avec le filtre de réalité augmentée offert par le réseau policé. Les tours n’étaient ni brillantes ni orgueilleuses. Ce sont des pieux glauques et salis par la pollution galopante. Le ciel n’est pas d’un bleu parfait, il y a un smog permanent qui écrase littéralement la cité. Il n’y a pas de publicité sur les murs, pas d’hologrammes gigantesques. La ville est sombre, grise, sale, les façades supports sont neutres, sans relief et sans vie. Ceux que je voyais comme bariolés par leurs tenues extravagantes sont en fait tous ternes, sans aucune consistance. C’est le système qui leur offre cette apparence, qui masque la vérité, qui occulte le droit d’avoir un jugement. Et cette main de lumière, cette âme lointaine et proche à la fois m’a chuchoté « Tu es libre à présent. Tu peux penser par toi-même, ou bien choisir d’y retourner. Je ne t’impose rien, tu ne crains rien à refuser cette porte ouverte sur le vrai monde. Choisis en connaissance de cause ». Je me suis mis à scruter mes souvenirs, à en effacer toute la couche d’amélioration virtuelle pour en découvrir le vrai sens. Je n’étais pas un salarié heureux avec des collègues amusants, mais bien un mouton suivant le troupeau, acceptant les modes aussi aisément qu’un bébé accepte la cuillère qu’on lui tend. J’ai revu mon ex fiancée, et j’ai alors compris qu’on nous avait littéralement associés de force puisque je l’avais « croisée » à travers un de ces sites de rencontres devenu la norme sociale. Je m’étais donc laissé emporter, noyer dans la masse… J’étais un pion, un esclave, un objet à vendre et à racheter !

J’ai eu un haut le cœur. J’ai vomi, vraiment, physiquement. Même la nourriture avait un goût trafiqué par cette connexion. Tout ce que j’ai tiré de mes placards avait un goût de carton, l’odeur du papier, et la consistance d’une pâte grumeleuse. Tout était bidon, faux, trafiqué, « amélioré ». Je n’avais pas demandé cela ! Je voulais simplement être « comme tout le monde », pas devenir « n’importe qui ! ». Et là, l’image de la main encerclée de lumière revint. Une voix sereine, assurée, sensible et tendre, me lança « tu sembles avoir choisi. Maintenant, tu n’es plus seul au milieu de la foule. Tu es UN, nous sommes des milliers, des millions, qui refusons cela. Es-tu prêt ? ».

Et ce soir-là, je fus prêt. J’entrai en révolte. J’entrai dans les pas des révolutionnaires, des parias. On m’apprit à me connecter au système pour en tirer parti, tout en sachant m’en défaire le moment opportun. J’ai continué à porter le masque du docile salarié sans épaisseur, tout en aidant mes camarades à patiemment préparer la mort de ce monstre impersonnel. Ce soir, cela fait trois ans que j’ai quitté ce cercueil où je me mourais à petit feu. Ce soir, on va faire périr les plus gros émetteurs qui ciblent les récepteurs neuronaux. Si l’on réussit, des millions de personnes seront déconnectées en une seule fois, et elles verront, oui elles verront le vrai visage de leur ville. Les parias vivant dans la rue en contrebas vont réapparaître. Les médias ne pourront pas étouffer ce mouvement. Cette fois-ci, la foule ne pourra pas prétendre ne pas voir ni entendre, ne pas goûter, ne pas sentir ce filtre idéologique, moral et visuel ! Ils seront obligés de faire sans, de vivre quelques heures sans rien pour les tenir hors du monde réel. Plus de fuite, ils ne seront plus maternés par ce système tentaculaire les ayant maintenus en léthargie.

Espérons qu’ils réagiront…

13 juin 2018

A cheval

Il est juché sur sa monture. Il est au trot, lent et assuré, son cheval traînant les sabots pour avancer parmi les cailloux et les buissons d’épineux. Lui, c’est le pauvre type maigrelet, poussiéreux, au teint hâlé, qui erre là dans ce désert aux teints allant de l’ocre au rouge vif, avec pour seule nuance le bleu intense d’un ciel sans nuage. Sa chemise jadis blanche arbore une teinte jaune où la sueur et la crasse se sont mêlées pour former une croute, comme un enduit qui se serait lentement étiolé au gré des éléments. Il a sur la tête un stetson qui lui couvre le regard. Il a chaud, ses joues sont couvertes de perles de sueur, il rêve d’une source, d’un puit, car sa gourde percée par une balle sortie d’un colt a laissé filer tout le précieux liquide qu’elle contenait. Ses mains calleuses tiennent le pommeau de la selle faite d’un cuir clair. Il est épuisé, il a faim, il a soif. Ses jambes ballotent lourdement contre les flancs de sa monture, et les éperons rythment les pas lents du cheval d’un cliquetis métallique aussi léger que sinistre.

Ses yeux scrutent l’horizon. Tout ce qu’il aperçoit, c’est l’air qui ondule à cause de la chaleur. Il n’arrive plus à distinguer quoi que ce soit, à part cette ligne lointaine et floue qui l’entoure. Il y a par ici quelques cactus, des buissons roussis par la chaleur et le manque d’eau, et quelques bestioles tentent de survivre au milieu de ce paysage de désolation. S’il avait un peu plus d’énergie, il aurait pu envisager de chasser un oiseau, un serpent, n’importe quoi à grignoter. Mais là, seule la soif le tiraille suffisamment pour lui indiquer qu’il y a une vraie urgence. On peut supporter quelques jours de disette, mais pas de s’abstenir de boire. Alors, il laisse sa bête être son guide, car l’instinct animal demeure toujours plus fiable que le sens de l’orientation défaillant d’un homme harassé par plusieurs jours de monte sans répit.

Il sombre. Il n’en peut plus. Il s’affaisse et s’écroule sur sa selle. Il se pense condamné.

Il sent de l’eau sur son corps. Le choc du froid contre son être encore brûlant de ce séjour dans le désert le fait littéralement bondir. Il s’éveille, il est plongé dans une petite rivière, son cheval prend un bain et lui manque de se noyer à cause de la panique. Qu’elle est bonne cette eau, qu’elle est rafraîchissante ! Il se met à nager, à faire la brasse, à boire plus que de raison, et à frotter ses vêtements pour en décoller l’épaisse couche de boue qui s’est agglutinée dessus. Il se frotte jusqu’à se faire rougir la peau. Il est si bon de retrouver de l’énergie ! Alors, lentement, il prend conscience que son cheval lui a sauvé la vie, et qu’il mérite des soins attentifs. Il prend alors la bête et se met à lui laver le crin pour le débarrasser des restants de poussière qui collent sur sa toison raide, pour ensuite lui flatter le museau en signe de bienveillance. L’animal, compagnon intelligent, s’ébroue tout en appréciant la caresse que son maître lui offre. Ils sont là, seuls au monde, au milieu d’un désert aussi aride que cruel, avec cette petite rivière en guise de refuge.

Quand on n’a plus soif, on retrouve des forces, et c’est ce qu’il faut pour survivre. Tout d’abord faire du feu car les nuits sont froides dans le désert. Ensuite, aviser, se mettre à l’abri, et envisager de trouver quelque chose à manger. Ca n’est pas tout d’être propre, mais si c’est pour mourir de faim… Les broussailles font un excellent point de départ, et du bois flotté trouvé sur les berges de la rivière donnent lieu à un joyeux spectacle orangé dans la nuit étoilée. La lune est là, elle éclaire ce monde désolé avec une tendresse curieuse. Les ombres dansent, les rochers faisant saillie se découpent plus nettement, et l’on sent dans l’air une atmosphère apaisée. Pourtant, là, dans le noir, les animaux et les insectes eux reprennent leur activité, ils s’agitent pour se nourrir ou pour fuir le prédateur qui les traque. Il a tiré d’une sacoche un grand poncho bariolé et s’en sert comme une couverture. Demain, aux aurores, il faudra repartir et trouver une issue pour rejoindre le premier village pour enfin revenir vers les hommes. D’ici là, il se laisse glisser dans un vrai sommeil réparateur.

Le soleil lui lèche les pieds. Il commence à s’éveiller, tranquillement, en observant son cheval qui broute un fétu de paille. Il méritera sa part d’avoine ou de son, se dit alors l’homme en se redressant. Il a tiré de sa sacoche une cafetière en métal et y a fait bouillir les derniers précieux grains torréfiés. L’odeur du breuvage lui emplit les sens. Il aime ce réveil paisible. Il aime se sentir ainsi à l’abri du monde, de ces trois types qui voulaient sa peau, de ce désert qui reste pour le moment encore un rien agréable avant les chaleurs de la journée. L’aurore est belle, l’horizon est distinct. Il s’oriente, il sait à peu près quel cap tenir, il va aller par-là, vers l’ouest, en espérant croiser un chemin, une piste ou, s’il a encore plus de chance, des rails de chemin de fer.

Pourquoi voulaient-ils le descendre ? Parce qu’il a refusé de leur laisser ses bêtes, ou parce qu’il a sorti son fusil pour se défendre ? Dans un cas comme dans l’autre ils ont échoué à le faire taire, et dès qu’il aura rejoint un village, pour sûr qu’un marshal appréciera son histoire. D’ici là, en bon cowboy rôdé à vivre à la dure, il va retrouver son chemin, survivre et leur montrer à ces trois pourris qu’on ne tire pas sur lui impunément.

Le cheval vient le voir. Lui aussi a faim. Le cowboy tire ses dernières provisions de sa sacoche qui consistent un morceau de bœuf séché et un petit sac de graines. « Allez, mange, tu as mérité que je me passe de ces graines » dit à haute voix l’homme tout en mastiquant le bout de viande dur comme du bois. Un jour ? Deux ? Plus ? Difficile à dire tant la fuite a été longue. Ils ont presque réussi à l’avoir à deux reprises… Mais en cowboy habitué à tenir sur sa monture des heures durant, il a réussi à leur en montrer à ces trois voleurs et assassins ! Le choix le plus dur est à venir : partir en plein jour, sans gourde, ou de nuit au risque de s’égarer. Alors, s’aidant d’un couteau bien affûté, il découpe un bout de cuir dans sa selle pour boucher le flacon, puis tente de le remplir d’eau. Le bricolage tient bon, il pourra faire quelques jours de plus dans ce milieu hostile.

Une fois le café ingurgité, la cafetière rincée et remplie, elle aussi, de cette eau si précieuse, l’équipage reprend son chemin, direction le lointain, en avant vers l’ouest, aussi menaçant que prometteur, aussi sublime qu’il peut être mortel.

12 juin 2018

Tic tac

Tic, Tac. Le métronome oscille, il va et vient, son balancier se dandine en rythme. Il résonne dans la pièce, son tic et son tac sont des jumeaux, identiques et symétriques à la fois, se répondant dans une danse perpétuelle. Tic, tac, la machine réitère inlassablement le déroulement du temps. Tic, tac, la mécanique ne s’arrête pas, elle égraine le temps sans jamais se préoccuper de ce qui l’entoure. Et le balancier va, vient, il maintient avec assurance son mouvement, comme s’il y avait une nécessité absolue d’agir ainsi. Tic, tac, on entend le claquement du ressort qui invite le bras à repartir dans l’autre sens. Il est là, tapi dans ce boîtier noir, attendant son heure, attentif aux autres membres de l’ensemble qui constitue cet objet singulier et implacable.

Il est assis sur une chaise métallique. Elle est nue, glacée, sans aucun relief ni signe distinctif. Objet de tous les jours, la chaise est menaçante parce qu’elle semble placée là non pour accueillir un visiteur, mais bien pour permettre l’interrogatoire et le harcèlement d’un prévenu. Il est posé sur cette chose sans confort ni intérêt, faisant face à une table où une lampe articulée dispute son espace à ce métronome. Il ne voit pas de l’autre côté du plateau, il ne voit pas s’il y a effectivement une ou plusieurs personnes, mais ce qu’il sait, c’est que le métronome compte non pas un rythme pour un musicien, mais bel et bien la durée de son existence. Tic, tac, son capital Vie diminue ; Tic, tac à chaque seconde découpée avec soin devient un souffle d’espoir qui s’envole. Il est stressé, inquiet, il scrute la pièce dont il ne voit ni contour ni mobilier. Comment est-il arrivé ici ? Ses souvenirs sont flous. Comment se fait-il qu’il ne distingue rien ? Tout est noir, tout est obscur, comme prêt à le dévorer. Alors, il reste assis, incapable de bouger, alors qu’il sent bien que tout son être tend à la fuite pour se tapir quelque part… Mais où ? Il n’y a ni bord ni porte, ni fenêtre ni issue, rien que ce bureau anonyme, cette lampe braquée sur lui et ce métronome qui s’agite encore et encore.

Tic, tac, le métronome continue son balancement. Il menace de son tic, assène la douleur de son tac. Chaque retour du ressort assassin tranche dans les nerfs de sa victime, chaque claquement de sa mécanique de précision déchire les tympans de celui qu’on torture. Dans le silence absolu de la pièce, dans ce vide qui aspire tout, le simple bruit devient un marteau qui frappe l’âme avec violence, et chaque cliquetis semble amplifier cette sensation. Tic, tac, le bruit se fait toujours plus pénétrant. Tic, tac, quel est le temps qui lui reste ? Tic, tac, qu’en sera-t-il quand le ressort aura perdu sa force et que le métronome cessera d’aller et venir ? Il a posé les yeux sur la tige métallique qui va de gauche à droite. Il est hypnotisé, il a l’esprit totalement dévolu à cette tâche pourtant absurde de compter les balancements. Il perd le fil, tente de songer au temps qui passe, de chercher une forme de référentiel pour ne pas devenir un égaré du temps. Tic, tac, le métronome semble lui sourire de ses indications sinistres. Chaque chiffre donne une impression de liste de choses à charge du prévenu, un réquisitoire aberrant qui n’a pour seul but que de mener à la folie.

Il se serre les mains, se dandine sur sa chaise. Le dossier métallique ne grince pas, pas plus que les pieds de caoutchouc ne font le moindre bruit sur le sol. Il est vêtu comme n’importe qui, un pantalon de velours brun, une chemise blanche propre et bien repassée. Il est rasé, il a une bonne coupe de cheveux. Sa corpulence est ordinaire, ni trop grand, ni trop petit. Il est personne, tout le monde, et seuls ses yeux écarquillés et son rictus sur ses lèvres dessinent son âme mise au supplice. Il souffre intérieurement, il tremble de tout son être, pourtant il n’ose pas parler ou même émettre le moindre son. Il a peur. De quoi ? Est-ce qu’il peur d’une sanction ? D’une menace qui n’existe peut-être tout simplement pas ? Il regarde ses pieds et voit une paire de chaussures noires. Elles sont propres sans excès, légèrement usagées, anodines sur un sol qui ne présente qu’un gris uniforme, un béton peint ou bien un linoléum uni, il n’en sait rien et s’en moque. Il cherche à comprendre, à savoir ce qu’il fait ici.

Tic, tac, le métronome n’arrête pas sa course. Il est méthodique, sape le courage et la détermination, brise les plus fortes têtes. Tic, tac, il broie la patience de celui qui cherche à comprendre ce qu’il fait là. Va-t-il oser parler ? Il le peut, rien ne lui interdit, il n’a pas souvenir d’une quelconque sanction ou punition antérieure. Il est juste là, sans avoir la moindre idée d’un pourquoi et d’un comment. Tic, tac, la machine n’a de cesse d’ôter, clic après clic, des parcelles de santé mentale de sa victime. Tic, tac, le pic qui martèle la tête a déjà percé l’écorce, tic, tac, il commence désormais à fouiller à l’intérieur, en quête d’une réponse à une question jamais posée. Et lui, il se demande s’il a vraiment le choix. Quel choix ? Se lever ? Il n’est pas entravé sur sa chaise. Parler ? Il n’est pas bâillonné. Et pourtant, il n’agit pas, dans le doute il s’abstient. Il a peur qu’un bourreau brutal vienne le frapper ou pire encore, il frémit à la seule idée qu’on puisse le torturer physiquement. Il se dit qu’il a toujours été douillet, lâche face aux menaces physiques, et qu’il préfère encore souffrir du martèlement de ce tic, de ce tac, de ces deux sons impitoyables, que de sentir la douleur dans sa chair.

Il scrute, puis le choix se porte sur ses lèvres. Le temps a passé, du moins il le pense ou l’espère. La lampe le visant occulte l’arrière-plan. Il a la sensation qu’il est épié, qu’on attend ses réactions avec intérêt et circonspection. Il a envie de choisir, de parler, d’agir, de prendre son destin en main, de se lever, de parler, de hurler même ! Il veut sa liberté, il veut être libre, de penser, d’agir, de marcher, de sauter, de respirer. Il sent sa poitrine opprimée par la terreur, ses yeux se ferment et il se redresse enfin. Debout, à côté de sa chaise, les paupières closes, il serre ses poings et se renfrogne. Il ne se passe rien. Il a la tête penchée comme un enfant qui attend une claque ou une brimade, mais rien ne vient. Il est dans l’obscurité qu’il a choisie, il a les sens en éveil. Tic, tac, seul le métronome est encore là, tic, tac, la machine continue à le harceler de son martèlement métallique et cristallin.

Il veut hurler. Sa bouche s’ouvre, il prend une inspiration et cherche à pousser un cri de colère. Il a tout son discours en lui, il a envie de demander pourquoi, comment, qui, où, depuis quand… Mais rien ne sort. Il est tétanisé. Il se force, ses doigts lui font mal tant ils se sont contractés pour former deux boules de chair. Ses épaules se contractent, il pousse sur lui-même pour délivrer ces mots qu’il veut expulser. Il sent son pouls qui bat si fort qu’il en a mal à la tête ; il sent son cœur qui s’agite à tout rompre. Il ouvre largement sa bouche, et pousse un râle de désespoir, un souffle par lequel son âme s’enfuit. Il n’y a pas de son. Il n’y a que le tic, que le tac, rien de plus, rien de moins. Il frémit, tremble, il a fait le choix et pourtant son corps lui refuse cette délivrance. Il se moque désormais de la punition, il veut crier sa frustration, trouver une issue quitte à ce qu’elle soit la pire. Et rien. Rien ne sort, rien ne vient.

Tic, tac, les gouttes coulent de ses joues et frappent le sol en rythme. Tic, tac, il s’écroule et se rassoit tandis que le métronome lui signifie qu’il a échoué. Combien de fois a-t-il déjà essayé de se libérer ? Il ne compte plus. Combien de fois son corps lui a refusé cette possibilité ? Il l’ignore désormais. Tic, tac, la machine continue son lent et interminable balancement, elle l’achève, elle finit de saper ses dernières forces intérieures. Alors, épuisé, il se prend la face entre ses mains, pleure à chaudes larmes qui, tic, tac, viennent s’écraser sur la pointe de ses chaussures. Il devient fou ? L’est-il déjà au fond ? Il se sent pressuré, usé, démoli de l’intérieur. Il a envie de mourir, de mettre un terme à ce supplice inhumain et sans aucun sens. Alors, tic, tac, il veut détruire ce métronome. Il a compris qu’il ne pourrait pas lutter contre l’accusation, mais qu’il pourrait peut-être choisir le risque de tenter de la détruire. Tic, tac, la machine continue à le scruter et à fouiller son âme. Il se relève, ses mains cherchent à se diriger vers l’appareil scrutateur. Elles refusent d’agir, elles tremblent à l’idée même de se saisir de cet objet maudit. Tic, tac, le métronome poursuit sa course dans le temps, il maintient son allure sans se préoccuper de quoi que ce soit.

Il abandonne. Il tient debout. Le métronome s’est arrêté sans qu’il s’en rende compte. Il n’est ni fébrile ni inquiet. Il est brisé. Il attend la sentence, il n’attend plus que sa disparition, sa mort définitive et inéluctable. A ses yeux, il a été vaincu, le Système a eu raison de ses volontés. Pourquoi lui ? Il n’a jamais été ni vindicatif ni même vraiment intéressé à quoi que ce soit d’autre que sa petite vie morne et sans relief. Il ne comprend pas, ça n’a aucun sens, c’est absurde, abscons, ridicule, cruel, sadique même. Il veut mourir, qu’on fasse venir le bourreau pour en finir ! Ce sera toujours mieux qu’une telle torture sans aucun sens ni raison. Puis, soudain, une voix masculine, grave et lourde, pesante, s’adresse à lui. Elle est brouillée, nébuleuse de sons étranges dans un silence abrutissant. Elle lui est clairement destinée, elle s’adresse bel et bien à lui puisqu’il n’y a personne d’autre dans cette pièce sans mur, sans plafond, rien qu’un sol uniformément gris perle, une table anonyme, une chaise métallique qui ne grince pas, une lampe articulée braquée sur lui, et un métronome qui s’est tût.

« Merci monsieur Kafka. Veuillez sortir et faire entrer le sujet suivant ».

11 juin 2018

Par l'oeil de l'objectif

Les médias changent le monde. Cette affirmation est pour beaucoup de gens totalement absurde, au titre qu’ils estiment que les médias quels qu’ils soient n’ont qu’une influence faible voire inexistante sur notre façon de vivre. Or, dans les faits, chaque nouveau format de média provoque des changements colossaux, tant dans notre quotidien que de notre façon d’appréhender le monde. Songez-y, nous ne sommes plus à l’ère où le lointain n’est qu’une vague idée, où l’on ne fait qu’imaginer au lieu de voir, et où l’on se contente d’envisager au lieu de constater.

C’est ainsi, chaque nouvelle évolution des médias provoque immanquablement une mutation de notre conception du monde, et plus encore de notre compréhension de celui-ci. On n’y prête plus attention, parce que chaque jour nous côtoyons différents moyens de communication que même la littérature d’anticipation n’avait pas toujours envisagée : Internet, les téléphones portables, les SMS, les divers supports pour la vidéo, la télévision, la radio, le cinéma… On ne voit plus ces écrans, on ne remarque même plus qu’on est littéralement cernés par les diffusions d’informations, alors que nos ancêtres, eux, devaient se contenter des journaux par exemple. Nous vivons un temps vraiment incroyable à ce niveau ! On peut, instantanément, voir le monde entier dans notre poche, sur notre téléviseur, dans les transports en commun, sur des écrans remplaçant peu à peu les affiches dans le métro… Cette magie de l’écran est d’autant plus stupéfiante qu’elle offre un accès à tout, sans filtre ou presque. On veut un dessin animé pour enfant ? On zappe. On veut voir un documentaire ? Trois clics et le tour est joué. Une émission débile ? On va sur youtube et on fouine ! Et le tout se déroule sans frontière, sans aucun contrôle (du moins dans notre beau pays de France où la liberté de s’informer est pleine et quasiment non bornée).

Pourtant, à mes yeux, ces nouvelles façons de consommer de l’image et du son ne sont que de lointains héritiers du cinématographe. Autant je suis sidéré par les aspects purement techniques de ces tablettes qui sont de véritables livres interactifs, autant j’estime qu’elles ne sont qu’une prolongation de la magie du cinéma. Je suis peut-être un rien nostalgique, mais le vrai nouveau média, le vrai moteur de la révolution a été la possibilité de stocker le mouvement, puis de le restituer à l’envi n’importe quand et n’importe où. On a eu la première étape avec la photographie qui figeait l’instant, qui saisissait le moment avec force, et qui par la suite a pu s’intégrer dans les journaux et les affiches. Dès lors qu’on a eu le mouvement, ce fut une véritable explosion. Non content de pouvoir être « authentique », on ajoutait au surplus le mouvement, les sourires, les paysages, au lieu de les emprisonner dans un cadre de cellulose. En soi, le cinéma a alors apporté tant les journaux visuels, les reportages, que les films et donc la création de tout un univers supposé surpasser le théâtre.

Quelle créativité ! Quelle inventivité ! Jusqu’à l’industrialisation du cinéma, les gens savouraient des spectacles à travers le théâtre et l’opéra. Là, on pouvait désormais envisager de voir, revoir encore et encore, sans jamais lasser l’acteur, sans jamais subir les aléas de santé ou de mémoire de celui-ci. Quel progrès ! Ce premier cinéma, aussi naïf que créatif, a donné lieu à une véritable appropriation du média. Dès qu’on a pu filmer, on a réinventé la mise en scène. Dès qu’un artiste a saisi que la pellicule pouvait donner lieu à des retouches, un certain Méliès a créé le concept d’effets spéciaux. Dès qu’on a voulu avoir une narration, toutes les formes du spectacle se sont mises à émerger : comédies, drames, guerres, science-fiction… tout est alors passé sous la manivelle de l’opérateur de la caméra. On cite évidemment Chaplin pour la comédie, le drame social et même la critique politique avec son « Dictateur », mais on ne doit pas oublier tous les autres, parce qu’ils sont tout autant fondateurs. Chaque branche du cinéma a poussé grâce à un irrépressible désir d’inventer et de conter des histoires différentes. Si l’on prend chaque petite pousse, chaque petit recoin de la création actuelle, toutes gèrent et héritent d’idées plus anciennes.

Ah, les cinéastes et réalisateurs qui pensent ou revendiquent de réinventer le cinéma ! On peut pour ainsi dire toujours leur opposer un film antérieur, un inventeur de génie qui s’est affranchi des frontières du cadre pour pousser toujours plus loin le concept de spectacle. Le film d’horreur n’est pas né dans les 60’s, puisque « Nosferatu » a déjà fait le plus gros sur le domaine de la peur en 1922. Pour ce qui est de la critique politique, on peut désormais dire que la tragi-comédie « le Dictateur » de 1940 préempte tout ou presque. Pourtant, ce que j’affirme là est alors paradoxalement à remettre à plat parce qu’il y a une chose qui est vraie et absolue au cinéma, c’est que chaque réalisateur réinvente un peu sa forme, la faisant sans cesse évoluer. C’est pour cela qu’il n’y a pas de vraie stagnation, et encore moins de régression. Il ne s’agit pas de la technique, à savoir le format, le son ou les effets spéciaux. Non, le cinéma évolue, progresse et raconte ses nouvelles histoires comme il l’entend. C’est tout sa force et sa vraie magie : être sans cesse différent tout en restant « identique ».

Le cinéma est notre mémoire. Il a complètement revu et corrigé notre conception du souvenir, parce qu’il s’ancre constamment dans sa réalité temporelle. Aujourd’hui, on peut poser un regard sur un siècle d’histoire, de changements sociaux, de guerres et de paix, de modification de notre présent grâce au cinéma. Les caméras étaient là dès les tranchées de 14-18, elles furent là dans les bourbiers de 39-45, encore présentes pour montrer l’horreur des camps, afficher le décollage d’Apollo XI, les premiers pas sur la lune, les manifestations pour le droit des noirs aux USA, les émeutes de 68… bref, le cinéma est le plus grand témoin de notre temps. Il a cet œil glacé qui nous donne le concret, l’essence de la Vie par le mouvement. On peut voir la peur dans les yeux d’un soldat, le sourire naïf d’un enfant qui grandit pourtant dans une ville en ruines, ou encore les larmes de celle qui enfin entend prononcer le mot « paix ».

Notre vision actuelle du cinéma a été revue par l’apparition de la télévision. On voit le cinéma comme un loisir et plus comme un lieu d’information. Fut une époque pas si lointaine, on allait au cinéma pour voir les actualités avant la séance, les enfants avaient leur moment avec les dessins animés, et chacun y trouvait son compte. Il n’y a là aucune nostalgie de ma part, juste le constat que la salle obscure était autant un lieu d’amusement, qu’un lieu où l’on prenait conscience du monde où l’on vit. Les gens ont pu voir les reportages sur les guerres dans le monde entier, y voir des discours devenus légendaires, ou encore apprendre la progression du conflit mondial en voyant concrètement les combats. Le film, la pellicule ajoute aussi une barrière bizarre, « le quatrième mur » comme l’appellent les amateurs de cinématographe. On l’oublie souvent, mais ce qu’on voit à l’image, surtout si elles sont issues de la réalité, présente aussi froidement la beauté que l’horreur de notre propre humanité. Quand on voit un avion japonais abattu au-dessus du pacifique, c’est un homme qui meurt qui est saisi à jamais dans ses derniers instants. Quand on regarde les deux tours s’écrouler l’une après l’autre, ce sont des milliers de personnes qu’on voit périr encore et encore.

Là où le cinéma est aussi magnifique, c’est par sa capacité à nous sortir de notre propre esprit. Il offre une vision, une façon d’appréhender, et l’on est invités à regarder et à absorber ce point de vue. Qui n’a pas été émerveillé par des grands paysages ? Qui n’a pas été ému par un baiser en gros plan ? Qui ne s’est pas réfugié derrière ses doigts lors d’une scène affreuse ? Qui n’a pas ri à s’en étouffer lors d’une scène comique ? C’est un vrai spectacle, une inventivité renouvelée, une vraie ode à la poésie et à la création. Même si le film peut accuser son âge par les outils, les formats de plan ou par le jeu des acteurs, toujours est-il que nombre d’œuvres demeurent inusables. On rit toujours des tribulations de Buster Keaton, on est toujours tétanisés face à un Orange mécanique aussi glauque qu’édifiant concernant notre société, tout comme on se laisse encore bercer par des films d’animation de Disney. Ces sorciers de l’image ont su innover, ou exploiter ce dont ils disposaient pour transcender des œuvres devenues désormais des références en la matière.

La beauté de l’image n’est que subjective. Ce qui est objectif, c’est de constater qu’un film réalisé avec cœur peut, des décennies après sa sortie, encore nous émouvoir et nous tenir en haleine. Chacun de nous a en lui des films qu’il estime comme être fondateurs. Chacun de nous peut citer des œuvres qui là parce qu’elles ont un goût particulier, ou qu’elles sont associées à un moment de l’existence. Je peux par exemple citer Marry Poppins parce que c’est le film de mon enfance où j’ai vu le réel et le dessin animé se marier sans défaut, JFK pour sa puissance narrative (alors que j’étais un adolescent probablement stupide et sans vraie conscience politique), Terminator 2 pour ses effets spéciaux et ses hypothèses sur un futur apocalyptiques… et les œuvres plus anciennes comme de nombreux films de guerre (Croix de fer, le bateau…), des drames (Taxi Driver, le parrain…), des comédies (les films avec de Funès par exemple), les dessins animés (mes premiers films d’animation japonaise). Je ne saurais résumer mes films adorés en quelques titres tant il y en a. Et, curieusement, des réalisations plus récentes parviennent tout autant à me stupéfier et me cueillir. Il ne s’agit donc pas d’une question de format, mais bien de thème et de façon de faire.

On classe le cinéma comme le septième art. Il est vrai que c’est un art. Pour moi, c’est aussi ce qu’il nous restera de ce présent dans dix, vingt, cent ans et plus j’espère. On pourra relire notre passé avec la même curiosité que celle qu’on a quand on voit des images des années 50, quand on entend les propos des gens terrifiés par le péril communiste, quand on revoit une ville sans sa circulation folle. Certains me diront que le net est encore plus révolutionnaire. J’en doute. Pour moi, le cinéma a apporté une vraie part de magie dans l’image, une véritable nouvelle perspective dans la façon de concevoir le lointain. Je n’ai jamais été en Afrique, mais j’en ai vu des images sublimes, des instants de vie et parfois de mort dans la savane. Je n’ai jamais mis les pieds dans le cercle arctique, et pourtant j’ai pu en voir les contours à travers l’œil des caméras. Je n’ai pas vécu bien des évènements essentiels à l’humanité, mais j’ai pu les voir grâce à cet outil qu’est le cinéma.

Rêve donc par la magie du cinéma. Vis l’image, ou crée-la. Laisse-toi porter par la narration. Découvre des univers inconnus, visite des planètes lointaines, ou bien la nôtre si proche de nous. Laisse-toi porter par le vent sous les ailes d’un dragon, ou bien celle d’un biplan antique. Vois ce monde, aussi réel qu’il peut être totalement fantasmé. Laisse-toi aller à espérer que les messages de paix que portent certaines œuvres ne soient pas vains. Enivre-toi, instruis-toi, sois curieux, fais toi peur autant que rire ou pleurer, sois créatif, imagine au-delà du cadre, repère les lieux, les moments, savoure de pouvoir étendre les messages à ton propre monde.
Des rêveurs ont créé des mondes pour nous inviter à les visiter. Des critiques ont mis le cinéma au service de la mise en doute de notre écheveau d’idées ; des innovateurs ont mêlé les deux premiers pour nous donner des films ayant une portée bien plus grande qu’on ne le pense.

Et puis il y a aussi ces nanars, ces films faits souvent avec des moyens dérisoires, soit pour essayer de rapporter un maximum à un coût minimum, ou soit par passion pure et dure. Ces derniers, ces chantres du bidouillage, du bricolage souvent grossier, je les aime parce qu’ils sont les plus beaux des rêveurs. Ils se ratent lamentablement, leurs films sont au mieux grotesques, mais bien plus souvent pathétiques, et pourtant ils méritent un peu d’amour, parce qu’ils sont sortis des tripes de gens qui ne veulent qu’une chose : figer sur la pellicule une façon de voir ou de rêver leur monde. Laissez-moi rêver vous dira ce réalisateur raté, incapable de produire quoi que ce soit de potable… et il aura raison. Après tout, pourquoi s’en offusquer ? S’offusque-t-on tant que cela des émissions poubelle ? Fait-on tant de foin que cela quand une série minable nous pollue note téléviseur ? Non. On change de chaîne, ou on se gausse non pas avec mais de l’émission elle-même. Soyons plus tendres avec le cinéma car chacun de nous a été bercé par ce média qui est, à mon sens, la plus importante invention du vingtième siècle, et ce devant l’ordinateur ou le téléphone.

06 juin 2018

Un dessert

Comme tous les adultes, il m’arrive parfois de redécouvrir des souvenirs enfantins, comme s’ils se décidaient à émerger sans qu’on leur demande quoi que ce soit. C’est curieux cet outil qu’est la mémoire. Contrairement aux réflexes, celle-ci n’est pas toujours fiable, elle se permet de distorsions curieuses des faits, voire même d’en occulter une sacrée quantité, à tel point que bien souvent on ne lui prête plus aucune confiance. Tenez, tentez de faire remonter à la surface vos plus vieux souvenirs, ces dossiers où vous étiez si jeune que tout vous semble très flou… Alors, quelle est la sensation ? Celle d’exhumer des clichés jaunis, passés, sur lesquels on pose un regard attendri, alors qu’il s’agit bien souvent de peu de choses.

Et pourtant… et pourtant la mémoire nous fait plaisir, même quand elle nous fait défaut. On aime à ressentir des odeurs à jamais perdues, à visualiser un quartier qui a été rasé, ou encore des visages de personnes qui sont parties toujours trop tôt. On s’amuse à passer les photographies, à feuilleter une éphéméride intérieure, à ressasser des dates de naissance ou de décès, puis de reconstruire mentalement des situations avec une certaine liberté concernant les faits. C’est ainsi : nous ne sommes pas des caméras qui enregistrent fidèlement chaque chose, nous stockons les souvenirs par un agencement plus sentimental que pratique. On va tout naturellement retrouver un portrait d’une personne aimée, qu’un incident tout autre qui pourrait apparemment avoir tout autant d’importance. Le plus difficile est dès lors d’expurger nos souvenirs embrouillés de mélancolie et de sentimentalisme superflu, de sorte à être factuel et lucide.

Cependant, est-ce vraiment la bonne attitude à tenir ? Si l’on s’en tient aux faits, les plus douloureux finissent, soi-disant, par passer, ou alors par être supplantés par les moments moins difficiles. Quand une personne décède par exemple, on pleure d’abord sa mort, on subit son absence, pour bien plus tard ne garder que les évènements les plus attendrissants. Le grand-père, ce sont les jeux avec lui qui demeurent, là où l’on pourrait se dire que son enterrement est plus intense et marquant. La hiérarchie des souvenirs est donc faite en fonction non de l’intensité mais de la priorité que donne notre âme au soulagement et à la nostalgie. Nous sommes faits pour nous rappeler des meilleurs instants, ceci pour ne pas ruminer ceux traumatisants… à condition que nous ayons une bouée à laquelle nous raccrocher. Seuls les évènements trop durs et sans support remontent et nous harcèlent totalement, sans nous libérer, nous maintenant sous pression sous la forme de cauchemars aussi bien nocturnes que diurnes.

Et moi j’ai les sens en éveil. J’ai l’odorat qui frémit, les papilles qui s’agitent… Il fait bon vivre dans ce bistro de quartier, là où j’ai la délicieuse tendance à déjeuner comme dans l’ancien temps. Pas de chichi, pas de décoration ostentatoire prompte à faire flamber l’addition. Non, juste un vieux zinc poli par des années de frottements de coudes, l’alignement des bouteilles trônant derrière le patron, et cette odeur de cuisine comme on n’ose plus en faire de nos jours. Je souris, béat, ravi de venir déjeuner, de savourer ces plats ordinaires et pourtant généreux en goûts et en parfums. On a beau me dire « allez y a mieux », je ne peux me défaire de cette habitude, de cette tendance à ne faire confiance qu’aux choses simples et aux commerçants à l’ancienne. Le patron ? Un mélange entre un dialogue amical à la Audiard et un serveur prolixe ! Les serveuses ? Des femmes au tempérament bien trempé, à la verve acérée et au sourire enjôleur. Les clients ? Des types comme moi, des prolos qui se contentent de peu mais qui veulent que ce « peu » soit beaucoup pour eux. Après tout, le meilleur restaurant du monde est là où on se sent bien.

Et puis il y a cette atmosphère, l’impression de redevenir adolescent, quand je venais dans ces mêmes bars et bistros d’antan pour déjeuner avec mon père. Il y a là quelque chose de magique, une sensation de retour en arrière, de jeunesse pas toujours hilare, mais systématiquement respectée par les autres. Le jeune n’était pas l’adversaire ou l’ennemi, mais le gosse respecté parce qu’il allait trimer comme un adulte. Que de repas j’ai pu ingurgiter à toute vitesse, en blanc de peintre, sale jusqu’aux oreilles, mais fier de pouvoir me tenir là parmi tous les autres plus grands et plus costauds. On n’était pas des mômes, on était des ouvriers ; on n’était pas des larbins mais des aides, des gosses utiles, courageux, à qui l’on pouvait aussi bien offrir une grenadine qu’une clope sous le rebord du comptoir. « Je sais que tu fumes petit, si on te demande c’est pas moi ». Bien sûr, cela peut choquer en un temps où la cigarette est prohibée, où l’on voit le fumeur comme un suicidaire…. Mais qu’importe, j’ai aimé ces cigarettes plus pour le geste de générosité, que pour la cigarette elle-même.

Une fois enfoncé dans le cuir de synthèse au rouge sang de bœuf usé d’une banquette moelleuse, je retrouve aussi la vision de ce passe-plat d’où sortent comme par enchantement des assiettes de toutes les tailles. Ici, une salade pour la une, par là un steak frites pour la quatre ! Et voilà qu’une petite assiette, ridicule par son diamètre, émerge de cette bouche de bois et d’inox. Elle porte avec fierté un dessert, ultime étape d’un repas avant le café. Il est là, trônant avec orgueil, délicate petit morceau de plaisir sucré qui vous ensorcèle en quelques bouchées. Je n’avais pas fait errer mon regard sur la carte rédigée à la craie sur une ardoise. De la rhubarbe ! Une tarte à la rhubarbe, le dessert qui se fait catalyseur systématique de mon enfance de fils d’immigré en HLM !

Du bistro je me déplace instantanément dans mon immeuble… Je revois le carrelage à petits carreaux, ces mosaïques ternes faciles à laver et cachant aisément les salissures. Je revois la cage d’escalier étriquée, la rampe marron dont la peinture s’écaillait au fil du temps. Je revois les fenêtres dépolies que je ne pouvais pas atteindre étant gosse. Je revois les poussoirs des interrupteurs, comme des sonneries pour réveiller la fée électricité. C’est là, au troisième… cette même odeur de pâte brisée, ces senteurs de confiture, et l’envie d’en dévorer une part. La mémoire est là, limpide, évidente, un instantané de vie et d’enfance où chaque instant tente d’être agréable alors qu’il est finalement ordinaire.

Et je pousse la porte d’un bois sombre aux mille couches de vernis. L’entrée est devant moi, le papier peint usé et griffé par les chats laisse imaginer des oiseaux désormais étêtés, ou des fleurs mixées sous les griffes de miauleurs impénitents. C’est ma voisine qui émerge. Un petit bout de femme, que j’ai toujours connue âgée, les cheveux blancs, voûtée par le temps et les douleurs de l’existence. Elle est là, tout petit bout de femme riquiqui, mais d’une solidité mentale et d’une robustesse morale proverbiale. Elle se tient là, chassant de ses mules élimées les félins qui encombrent la pièce. Depuis le décès de son mari parti trop tôt, et de son aînée emportée par l’asbestose, elle s’est réfugiée dans la protection des animaux, à tel point qu’on vient se plaindre des odeurs… à juste titre. Qu’importe, cette femme, cette « mamie » comme je l’appelais, c’est un cœur, immense, généreux, chaud et tendre, sans arrière-pensée ni exigence autre que d’être aimée.

Alors, ravie de me voir débarquer après l’école, elle m’invite à m’asseoir à la table du salon, à regarder avec elle les chiffres et les lettres. Je refais mon alphabet, travaille mes mathématiques tandis que maître Cappello épèle les combinaisons les plus complexes à trouver. J’y apprends la richesse du français, m’enrichit encore un peu plus en faisant les jeux de lettres dans les téléstar qu’elle accumule, puis taille en copeaux pour les litières de ses compagnons à moustache. Puis, le goûter s’avance. C’est une part de tarte à la rhubarbe, un quartier de plaisir infini, un mélange entree le sucre et la légère acidité de la plante. La couche supérieure brille de ce sucre qui s’est cristallisé, tandis que le pourtour bruni par le fou semble être fait d’or et de cuivre. J’y plante mes dents avides, je savoure la bouchée qui encombre à présent ma bouche de gosse. Je ne peux pas répondre, je ne parle plus, mes yeux se sont clos de plaisir. Je suis chez elle, chez ce bout de femme à qui rien n’a été épargné. Parfois, elle raconte, elle parle de sa première née morte pendant les bombardements alliés de la seconde guerre mondiale, de son fils qui est loin et qui n’aime pas trop venir à cause de ses chats, ou encore de son aînée, empoisonnée par une usine où elle n’a jamais travaillé. C’est ainsi, elle aussi s’attendrissait en songeant au passé avec mélancolie.

J’ai levé le doigt et commandé ma tarte. Elle est bonne, elle a ce goût caractéristique, et pourtant, et pourtant elle n’est pas cette tarte si fameuse. Il manque ce quelque chose qui ne s’imite pas, cette saveur impossible à copier ou ne serait-ce qu’à singer. C’est le goût du passé, des souvenirs, parfois amers quand je mangeais cette tarte, où j’étais un réfugié social chez cette voisine généreuse, quand je fuyais le présent dans ses bouquins et son encyclopédie de la seconde guerre mondiale. Que j’en ai lus des livres chez elle ! Que de bouquins j’ai pu dévorer à sa table, tandis qu’un chat plus audacieux qu’un autre me réchauffait les cuisses de sa fourrure ! Elle n’est certainement plus envie aujourd’hui. Elle est née en 1916, elle était déjà épuisée quand nous avons quitté le quartier. Henriette, je pense à vous, à ces moments, à votre chien nommé « pupuce » qu’aujourd’hui je nommerais avec ironie « serpillère à pattes ». Je me souviens nettement de cette bestiole rabougrie, sans âge, au pelage déglingué comme s’il était éternellement détrempé, de sa couleur allant du fauve au blond paille. J’ai passé des heures à sortir avec vous Madame Henriette, « mamie » comme je vous appelais en ce temps-là. Vous étiez ma grand-mère, je vous ai aimé comme telle.

Qui sait ? Si le paradis existe, elle y aura sa place. S’il n’existe pas, je l’ai inventé parce que vous y vivez chaque jour, tenace, fière, rigolarde, à l’humour corrosif et à l’esprit vif.

A un de ces jours mamie !

05 juin 2018

En forêt

Dans la série « expériences littéraires », voici un nouvel essai pour le seul plaisir de jouer sur une thématique. J’aime m’amuser avec les mots, alors, si cela vous plaît, profitez donc de l’occasion et n’hésitez pas à me laisser via les commentaires des idées de sujets afin que je puisse user ma plume sur tout et n’importe quoi.

Votre obligé
Jefaispeuralafoule/Frédéric

Ses pas font craquer les branches et les feuilles tombées à cause de la tempête. Au-dessus de lui le ciel est un satin noir comme celui qui recouvre un cercueil lors de funérailles. Le roulement perpétuel de l’orage donne un air de canonnade à l’atmosphère, et les éclairs sont autant de déchirures dans ce voile sombre où il n’y a ni lune ni étoile. A chaque détonation, l’espace s’éclaire et les ombres s’étirent, s’allongent, faisant de chaque arbre, chaque objet un démon tiré de ses pires cauchemars enfantins. La forêt apparaît alors comme une armée de spectres, où chaque tronc tend ses branches comme autant de bras démoniaques, prêts à se saisir de lui et à le broyer. Il frémit, transi de froid, détrempé par les ondées, ses tempes ruissellent, il a mal jusqu’au fond de son corps, comme s’il était perclus de rhumatismes.

Il s’est enlacé lui-même pour se réchauffer. Son pull est une serpillère dégoûtante de pluie et de boue liquide, ses cheveux sont à présent une masse informe de filaments noircis, et ses yeux peinent à percer les nappes du brouillard qui s’est levé. Il y a quelques heures à peine, il était là, satisfait de son sort, savourant la chaleur d’un fauteuil sous le ciel d’été. Et là, en cette fausse nuit provoquée par le déluge, il erre, cherche son chemin, fuyant sans cesse, guettant une issue dans ces alignements d’arbres qui sont autant de barrières sur son chemin. Ses avant-bras sont lacérés par les ronces, il est voûté, accablé par le refroidissement et le vent qui crée une danse sinistre dans la nature qui l’oppresse. Ses mains cherchent une issue, elles tâtent et se blessent, il râle de douleur autant que de frustration, et chacun de ses pas est une souffrance dans la boue qui englue ses chaussures.

Il a peur. Il respire avec peine. Il halète pour retrouver son souffle. Il a couru, il s’est enfui, et pourtant il a la sensation très nette de n’avoir pas semé la menace qu’il a aux trousses. Son cœur bat la chamade, il est terrifié à l’idée qu’on le rattrape. D’un coup, il bute dans une racine et s’effondre dans une mare de boue. Son visage plonge, il s’étouffe presque, se redresse et reprend sa course sans même réfléchir ni même se rendre compte qu’il a failli rouler dans un fossé rempli d’eau. Son corps est endolori, ses nerfs tendus jusqu’à la rupture. Il a peur, il a froid, il ne sait plus où il est et encore moins où il va, mais il est sûr qu’il veut s’enfuir, s’évader, échapper à ce monstre invisible, à cette menace qu’il ne sait pas définir. Tout son être est voué à la survie, l’adrénaline étant son seul moteur. Il s’agite, il se cache derrière un tronc, épie derrière lui le chemin parcouru sans le reconnaître, et il ne voit rien. Pas de monstre, pas d’ennemi, pas de poursuivant, mais son être lui dicte de ne pas croire ses yeux. C’est certain, il n’est pas seul dans cette forêt, il y a quelqu’un ou quelque chose qui le traque sans relâche. Il se sent proie, animal chétif face à une menace indescriptible, une bête cherchant à se réfugier dans une futaie.

Un éclair déchire le ciel avec violence. Il entend cette détonation qui le fait tressaillir. Par chance, c’est un éclair et pas une détonation d’un fusil ou d’un pistolet. Le grondement du ciel s’accompagne de l’orgue du vent qui siffle dans la canopée. Il y a des tourbillons d’eau qui lui cinglent le visage et le corps. Il se sent meurtri, affolé, terrifié, prêt à tout pour survivre. Son cœur bat encore plus fort, il a la sensation qu’il pourrait éclater tant il est sous tension. Il cherche en lui ses dernières réserves de courage et de détermination pour les regrouper et en faire une force. Il veut retrouver son calme, raisonner et non réagir, redevenir maître des évènements, être celui qui décide et non celui qui subit. Cependant, un autre éclair allume l’espace de son bleu électrique, et sous ses yeux émerge puis disparaît aussitôt une ombre. Quelque chose de massif, dur, menaçant vient de s’annoncer à ses yeux écarquillés, puis s’est évanoui aussi vite que la lumière s’est diffuse. Il crie, il hurle des imprécations pour menacer celui ou la chose qui s’est bien trop approchée de lui.

Personne ne répond. Rien ne lui renvoie ses menaces. La pluie tambourine sur le feuillage dense, elle roule et coule en formant des ruisseaux autour de lui. La pente qui le domine lui renvoie l’impression d’être prisonnier perpétuel, incapable de s’enfuir. Il a gravi la côte et ne se voit pas faire demi-tour pour affronter ses peurs. Il va continuer à gravir l’obstacle, il va tenir. A quatre pattes, il se traîne, s’aidant de ses mains, se brisant presque les doigts dans le sol qui se dérobe. Il ne veut pas mourir, il ne veut pas être dévoré, mutilé, assassiné. Il veut juste survivre, réchapper à ce moment de cauchemar absolu. Il observe, hagard, au bout de ses forces et de sa volonté.

Il regarde ses mains. Il voit ses doigts trembler sans parvenir à les contrôler. Il sent que la peur s’est appropriée l’intégralité de ses nerfs, et que malgré ses tentatives il n’a plus aucune maîtrise de quoi que ce soit. L’odeur d’eau glacée, le parfum âcre de la mousse détrempée, les senteurs de pin et de chêne moisi lui tenaillent les narines. Il est enivré, ses sens sont saturés. Il a envie de se terrer dans un coin, se blottir dans une niche, se recroqueviller avec le fol espoir d’échapper à ce destin qui lui apparaît désormais inévitable. Sa vue ne lui montre aucune menace, il ne voit rien venir, pas un pas, pas une bête, pas un homme. Personne n’est là, il est seul, errant dans une forêt inconnue, sous une pluie battante, tétanisé de fatigue et de terreur. Il veut mourir, il a envie que ce cauchemar s’arrête. Il espère se réveiller. Malheureusement, tout est trop tangible, trop réel, trop distinct pour être le fruit de son imagination. Il le sait, il en a la certitude absolue : ce sont ses derniers instants, « on » va le saisir, l’étriper, le faire hurler de douleur avant de lui briser le corps et l’âme.

Puis, tout à coup, un autre éclair. La silhouette réapparaît. Elle est toute petite, minuscule même. C’est comme un corps d’enfant surmonté d’une tête trop grosse pour ce tronc chétif. Dans l’obscurité, seules deux pupilles luisent. Il est maintenant adossé à un tronc, il tremble sans pouvoir détourner le regard de cette chose qui s’approche pas à pas, il pleure, supplie… et la chose lui tend un papier. Il s’en saisit, puis hurle de douleur… avant de s’évanouir.

La pluie a cessé. Il y a des aboiements dans la forêt. Des gens arpentent les sentiers et viennent fouiller chaque recoin de l’espace redevenu vivable. Ils sont en cirés, pestent contre la boue et les branches brisées, ils s’appellent les uns les autres pour faire le point. On trouve tout à coup son corps. On ameute les pisteurs, les chiens viennent et reniflent autour de la dépouille. Le corps semble intact sorti des griffures et autres lacérations bégnines de ses errements. Il est assis, adossé au même tronc, le regard empli de stupeur, la bouche ouverte dans une attitude de cri éternel. Sa main droite enserre toujours le papier froissé, comme une pince verrouillée à jamais sur un secret. On lui ouvre les doigts, on sort le bout de papier qu’on étale. Il y a là un dessin naïf, un enfant qui tient la main d’un adulte, le tout sous un nuage noir avec un éclair bleu. L’enfant sourit, l’adulte semble pleurer.

On ramasse le corps qu’on met dans un brancard pour le descendre à l’ambulance.

Il y a là, à côté de l’ambulance, une femme et un enfant. Elle pleure, elle tient le garçonnet par la main. Lui est impassible. Il ne sourit pas, son teint est terne, presque gris, et tout ce qui l’entoure ne paraît pas le toucher. Elle a reconnu le corps, elle est en larmes, elle ne sait plus quoi faire, et un policier la raccompagne à une voiture pour qu’elle puisse reprendre ses esprits. Tout à coup, l’enfant voit un autre policier tenant le papier. L’enfant, calmement, sans se préoccuper de quoi que ce soit d’autre, se dirige vers l’officier, puis lui dit sur un ton glacial, dépourvu d’émotion et de réaction : « je peux récupérer mon dessin monsieur ? ». L’homme, interloqué, se penche et lui demande quand il a dessiné le croquis, et l’enfant, avec un sourire hésitant entre l’ironie, la folie et la douceur juvénile « Cette nuit monsieur. Je peux le reprendre dites ? ».

04 juin 2018

Y a comme un bruit de guimbarde

Boing, boing… Curieux ce son qui vient de la cuisine… Ce serait la cafetière qui rend l’âme ? Le four serait-il en train de devenir dingue ? Aurais-je oublié d’éteindre un autre appareil ? Ou bien… ou bien ce lieu de préparation culinaire serait-il hanté par une âme damnée, errant en quête d’un objet usuel pour provoquer peur et terreur chez son détenteur ? Allons, un peu de sérieux, un peu de contenance ! Tu es un adulte, tu es du style pragmatique, à appliquer une analyse scientifique en toute chose, à raisonner au point d’en agacer ton entourage. Alors, ce n’est pas un bruit semblant être tiré d’un instrument improbable qui va te faire peur !

Et là évidemment, en pénétrant dans la pièce aménagée et garnie de meubles, rien. Le silence, absolu, glaçant même. La cafetière ne goutte pas, le four est dans son sommeil tel un démon cracheur de feu attendant son heure, et même le minuteur à œuf dur est bel et bien assoupi dans son tiroir. Alors quoi ? Aurais-je l’esprit troublé comme un Maupassant devenant dingue dans le Horla ? Suis-je pris d’une frayeur qu’un psychiatre s’empresserait de soigner à coup de camisole chimique ? Point de crise d’angoisse ou de panique, tout ceci n’est qu’un effet auditif, une hallucination totalement hors de … BOING. Comment ça, BOING ?! C’est une mauvaise blague, l’esprit frappeur a envie de m’agacer les neurones ! Tu vas goûter des sciences modernes, cochonnerie de frayeur instinctive ! Ma nature animale va la fermer et plier, parce que ma détermination est sans faille, et puis parce que je n’ai pas à être gosse un gosse hein…

Et encore ce boing, boing qui se remet à me chanter de sa nature provocatrice. Soyons méthodique. Les meubles sont tous fermés, ils sont là, arrogants dans leur netteté, alignés sur les murs et au sol comme à la parade, n’attendant qu’un geste pour s’ouvrir ou se fermer. Point de trace de porte mal fermée, point de tiroir branlant qui se paie ma tête. Alors, on fait le tour, on vérifie, on localise… et boing ! Espèce de… et un juron qui sort entre les dents, parque d’impatience légitime face au mystère qui s’épaissit à vue d’œil. Et l’évier ?! Allez, le robinet qui goutte, la perle dans l’inox, ça fait… ben ça fait plic ploc, pas boing bon sang !

Comme un traqueur de fantômes, je tire chaque tiroir et en vérifie le contenu. Rien qui puisse bouger, rien qui puisse me mettre la puce (ou la guimbarde) à l’oreille. Passons de ces contenants aux placards. Un à un, les portes s’ouvrent dans un mouvement souple à peine contenu par le ressort automatique. Et là, rien, encore et toujours ces empilements de plats, d’assiettes, de machines stockées à jamais ici en désespoir d’un usage vraiment utile, mais rien pour faire de maudit bruit. Je pousse, repousse, sors et remets la camelote, et toujours ce boing qui vient se trémousser dans mes oreilles. Se moque-t-on de moi ? Est-ce une caméra cachée ? Niche après niche, placard après placard, étagère après étagère, j’explore le joyeux désordre des casseroles et autres plats en céramique, je retrouve même des objets que j’avais supposés perdus. Ici, un couvercle, là un lot d’assiettes en carton, des bougies dans un sachet… et un confiturier ? Un confiturier… on en apprend tous les jours sur ses propres placards apparemment.

Et boing boing, arythmie d’un cœur mobilier en crise spasmophile, battement d’une aorte en cuivre d’un évier pourtant silencieux, corps d’une maison déterminée à me départir de mes restes de raison. Je suis sensé, être pensif et penseur, enquêteur méthodique qui repousse les limites de sa propre patience en furetant sans limite, vidant les derniers refuges de leurs contenus, entassant là des produits d’entretien, de l’autre côté un stock de conserves, pour finir par avoir tout le contenu sur le sol et non plus dans des loges réservées pour lui. Cri de douleur, cri de désespoir, boing, boing, cela recommence, impassible, moqueur, ironisant sur ma détresse ! Il y a forcément une raison, une cause !

Et puis soudain, sans y prêter attention, je me retourne et vois le dernier des placards. Il fait l’angle haut de la cuisine, celui qui, enserré entre ses camarades, contient un carrousel pour en faciliter le remplissage. Je me saisis de la porte et là, le spectacle d’un tourniquet ivre me saute aux yeux. Cochonnerie : le ressort, un rien trop tendu, n’appréciait pas une position intermédiaire entre « je suis à ma place » et « je cherche à revenir à ma place ». Rebondissant d’un coin sur la porte, le boing boing entêtant était le temps mis par ledit ressort à forcer le passage du carrousel, pour guetter la position idéale qu’il ne pouvait pas reprendre. Foutus ingénieurs IKEA : ça marche toujours dans le magasin, ça présente bien dans votre satané catalogue… mais là, non, comme par hasard, pas chez moi !

Fort de l’expérience, me voilà remettant la chose en place, fermant la porte et guettant le bruit m’ayant mené à ce grand chambardement. Tout semble en ordre. Pourtant, j’ai comme une colère noire qui me saisit. Me voilà repartir pour tout remettre en place, ranger, trier et amonceler ce fourbi indescriptible qui gît désormais sur mon carrelage. Et là, les imprécations fusent. « Abrutis d’ingénieurs, matériel à la con, je t’en foutrais de l’automatique moi… » et j’en passe des pires sous silence.

Et merde, on me demande d’aller accompagner des amis pour acheter du mobilier de cuisine. Nous voilà face à l’enseigne si caractéristique. Ils veulent bien voir les panneaux au nom imprononçable, se renseignent avec un vendeur qui, aimablement, leur propose un plan sur mesure et idéal avec tout ce qu’il faut. ATTENTION ! Pas le tourniquet ! Pas le carrousel de Satan ! C’est un piège ! Fuyez, sauvez votre santé mentale !

01 juin 2018

Un orage de printemps

Les gouttes martèlent sur les tuiles d’une maison abandonnée. La céramique verdie par le temps tinte comme autant de cloches désaccordées. Et là, sous l’ondée, on peut percevoir l’odeur de la poussière d’été que les grandes eaux de l’orage lavent avec tranquillité. Il pleut, pas un de ces déluges agressifs, pas même un de ces cataclysmes bibliques… non, juste un orage comme tant d’autres, un orage de fin de printemps, lent, à grosses gouttes lourdes et glacées, qui viennent s’écraser contre ce toit délabré.

Le ciel a changé de teinte. Il fait noir désormais, alors que le soleil devrait être encore visible. Il y a comme une tristesse dans cette grisaille, une forme de lassitude, où le ciel se fait reflet des hommes qui peinent sous la pluie. Et là, cette maison, solitaire sur son terrain broussailleux, reçoit l’orage avec une sorte de fatalisme. Elle est borgne par ses fenêtres brisées, aveugle par un de ses volets arraché par la dernière tempête, sa calvitie naissante de par ses tuiles tombées lui font un air dépité et grave. Elle ne rit plus à la présence des enfants qui l’habitaient, elle n’est plus le foyer doux et chaleureux d’une famille où chacun aime l’autre. Elle est là, placide, sans déprime ni amertume, vieillissant simplement sous les assauts de la nature qu’elle a un temps défiée.

L’herbe exulte dans les flaques qui se forment. Imperturbable, le rosier redevenu sauvage se délecte de cette masse d’eau qui s’accumule à son pied devenu torve avec le temps. Les parfums de ses fleurs s’envolent à chaque goutte qui vient les frapper, et les insectes se délectent de cette alerte olfactive. Que se passe-t-il ? Est-ce une renaissance ? Chaque plante savoure sa chance d’être arrosée, là où désormais l’arrosoir de zinc est définitivement perforé par la rouille et le temps qui passe. Le lierre, patient envahisseur, a su prendre son parti en restant à végéter en attendant que nul ne le taille ou ne l’arrache. Désormais, il est intime avec les façades de la maison qu’il sape chaque jour un peu plus, ami avec les fissures qui se sont formées entre les pierres et les briques qui se disjoignent. Les enduits jadis robustes et vantards sont au sol, traces éparses d’un temps révolu où chaque habitant tenait à garder maculés les murs visibles du bâtiment. La pluie perle sur ces pans lézardés, elles sont comme des larmes sur des joues sales, autant de souvenirs à présent confus et presque invisibles.

Dans les pièces ouvertes aux intempéries on peut encore lire un tableau en ardoise. De son noir il reste encore un peu de sa superbe, et les mots tracés à la craie demeurent un peu lisibles. Ici, un prénom, là une pomme, plus loin un mot en jaune pour « soleil ». Il y a des dessins naïfs qui résistent, fixés au plâtre des murs par des punaises qui, une à une, périssent dévorées par l’oxydation. La moquette sent l’eau stagnante, elle a verdi, sur elle a poussé des champignons, de la mousse, et même quelques embryons courageux d’orties. Les battants de ce que furent des fenêtres gisent là, misérablement pendus à leurs gonds, les vitraux brisés et disséminés. Dans ces restes de verre se reflètent le ciel gris et lourd de nuages, dans ces reflets on peut lire le destin d’une maison abandonnée à jamais à son sort.

La pluie tinte dans les gouttières. Elles sont encore vaillantes, efficaces, derniers volontaires contre les éléments. Elles déglutissent, bien que lasses et délabrées, ces flots qui perlent le long des restants de la toiture. Il y a eu des nichées, des béquées, des déluges, des tempêtes, de la neige même pour les harceler, et pourtant, courageuses voire arrogantes, ces gouttières chantent encore sous les perles d’eau. On entend des gémissements çà et là, ce sont ces bouchons qui frottent et pestent contre les flots. Puis, soudain, un de ces paquets d’herbes et de salive animale fond, s’écoule, et disparaît dans les siphons. C’est ainsi, ces tuyaux verticaux résistent, mais pour combien de temps encore ? Le temps aura bientôt raison, elles se décrocheront des façades désormais désunies et épuisées.

Les gouttes continuent à tinter. Elles roulent sur les toitures. Elles rebondissent sur les poutres devenues apparentes. Dans une autre pièce le mobilier est toujours là, sali, souillé, épuisé par les éléments. Le canapé a été lacéré par les animaux. Rats, chats, insectes, bestioles, toutes ces vies, ces existences fugaces se sont éreintées sur les rembourrages et les textiles. Les mites ont fait un festin des vêtements épars, les placards se sont patiemment vidés suite aux invasions de fourmis, et là, sous un évier effondré, on peut encore reconnaître quelques emballages décolorés. Des jouets abandonnés à la hâte sont couverts de poussière, une poupée dévêtue est sur le flanc, allongée dans une position marquant sa solitude et sa tristesse. Pourtant, elle a l’air apaisée, les yeux clos, cernée par le lichen qui lui a fait un lit de verdure de jade. L’odeur entêtante de l’eau et de la mousse détrempée fait comme une nappe pesante sur les sens, enivrant celui qui hume à pleins poumons cette ambiance presque surnaturelle.

Et là, tout autour, tout le quartier est ainsi. Partout l’eau ruisselle de cet orage de fin de printemps. Bien des cheminées se sont écroulées, bien des parcs jadis entretenus sont des bosquets vivaces. L’asphalte des rues est strié d’herbes folles, on dirait qu’on a repeint une signalisation improbable sur cette noirceur de bitume. Les panneaux de signalisation sont presque illisibles, délavés, passés par les éléments, la peinture jadis arrogantes étant des vêtements dépenaillés et élimés sur le métal rouillé. Il n’y a plus d’électricité, elle a été coupée il y a si longtemps que les ampoules sont des globes noircis de poussière et de fientes d’oiseaux. Il y a comme un miroir entre le ciel et la terre. Il y a comme une forme de symétrie triste et déprimée entre les cieux et le sol. Il n’y a plus de trace de l’homme en dehors de ce passé voué à s’éteindre. La nature a repris ses droits, malgré tout, malgré la détermination et la main des humains. Des lapins cavalent sur les avenues, des cerfs s’abritent sous les abribus, des rats gambadent sans crainte d’une porte à une autre, sans autre peur que celle du prédateur naturel.

Il y a un silence pesant. Il y a un de ces silences qui nous semble sinistre et infernal, nous faisant vibrer les tympans jusqu’à la douleur. Et pourtant, ce n’est pas un silence naturel, c’est notre silence à nous, celui où l’on n’entend plus l’homme faire du bruit pour rien. En vérité, il y a des sons, des bruits, des tintements, un tintamarre quand le blaireau fait tomber une poubelle qu’il fouille vainement. Ce silence, c’est notre mutisme, l’absence de mots, de télévision, de radio, de voitures. Il n’y a plus la symphonie dissonante des avertisseurs, il n’y a plus le vertige du bourdonnement des avions en haute altitude. Il y a désormais les chants d’oiseaux, le corbeau qui s’ébroue sur une ligne électrique ne servant plus qu’à être un perchoir. Il y a le bruissement des feuilles dans le vent, le chant cristallin de l’eau qui dégringole dans les rigoles, le roulement des fluides dans les embouchures de caniveaux. Il y a enfin cette nature où le bourdon des orages rappelle au monde du dessous que seul le ciel perpétuera à jamais son concert de percussions et de chants des cieux.

Et là, le soleil perce enfin. Il trace de ses rais des chemins sur la nature. Il éclaire et ravive les teintes. La maison reprend une consistance et une existence. Il n’y a personne, et pourtant elle semble revivre, émergeant de l’obscurité. Sous sa toiture à demi effondrée, des animaux pointent leurs museaux au dehors avec satisfaction. Il fait meilleur, la pluie glacée cède sa place à la caresse des rayons de l’astre chaleureux. Les fleurs se nourrissent, les arbres frémissent, l’écureuil dégringole de sa branche pour aller scruter au sol s’il y a de quoi se nourrir. Qu’il est paradoxal ce jardin d’une maison abandonnée, morne et sauvage en apparence, et pourtant si vivant, si excité, si déterminé à changer ! Il est la propriété des plantes, des animaux, des insectes, l’homme n’y est plus qu’un souvenir triste. Chacune des pièces a le souvenir douloureux d’un abandon en urgence, de photographies jaunies pendues aux murs. Ces portraits, ces visages d’un autre temps, ce sont autant d’habitants oubliés, morts pour la plupart, qui ont quitté cette ville ce jour fatal du 26 avril 1986. La ville s’appelle Pripyat, les noms de rues sont en cyrillique, on voit encore quelques étoiles rouges trôner sur des bâtiments naguère voués au culte du communisme. Le temps fait son œuvre, inexorable, et demain on ne pourra même plus lire les noms des héros d’un temps désormais révolu.

Vouez à l’oubli les hommes, vouez au souvenir ses actes. Vouez à l’avenir un culte d’amour et de charité, destinez à l’oubli ces passions où l’homme, dans son orgueil, a oublié la beauté d’un orage de printemps, pour finir par un déluge d’horreur nucléaire…

31 mai 2018

Battage médiatique

N’attendez pas ici le spectacle sensationnaliste dédié à celles et ceux qui aiment se rincer la rétine à coups de faits divers. Non, là c’est juste une petite réflexion sur le traitement de l’information, et par conséquent sur l’art qu’on les gens de mettre de l’huile sur le feu, à tort ou à raison. Ces derniers jours se sont d’ailleurs révélés édifiants à propos du « Et on met comment en avant une info somme toute ordinaire » pour en faire « c’est le scoop de l’année les mecs, y a de la vue/clics/like à faire sur la toile ! ». Songez donc : un clandestin qui sauve un mouflet sous les regards médusés de la foule inactive ! Alors, le gentil migrant vient donc sauver les femmes et les enfants de France mes amis, soyez en assurés, les migrants ne sont pas les barbares violeurs parasites voleurs décrits par les xénophobes !

Dites, ça ne fait pas un peu trop gros comme pilule à avaler là ? Non que je sois cynique et présuppose que ce battage médiatique commence plus à tenir de la propagande que de l’événement pris sur le vif, mais il me semble qu’il y a tout de même quelques soucis à prendre en compte dans ce qui fait suite à ce sauvetage. Alors, je vois déjà les « humanistes » (ou plutôt les crétins qui se proclament comme tels sans se préoccuper des conséquences de leurs choix) me bassiner en me lançant que je suis raciste, trop suspicieux voire paranoïaque, et qu’en plus c’est méchant de se méfier de la sorte. Non mesdames et messieurs, ce qui va suivre n’est en rien lié à du racisme ou à une quelconque méfiance vis-à-vis de la différence ou de l’étranger. Non, ce qui m’interpelle et me fait me gratter la tempe avec circonspection, c’est bien les décisions politiques et le flux incessant d’informations dédiées à ce fait divers.

Commençons simple. Est-on tellement en manque de courage et d’héroïsme pour aller saturer les écrans et les ondes concernant ce sauvetage ? A-t-on besoin de marteler en permanence qu’un clandestin (donc situation précaire et risquée) a mis sa propre vie en péril pour sauver un gosse pendu à un balcon ? Je rappelle que de tels incidents ne sont pas aussi rares qu’on veut le penser, et que les pompiers, par exemple, font des milliers d’interventions par an, et que personne ne leur donne une seconde ou même un reportage. Curieuse démarche… à moins de considérer que la nationalité/origine ethnique est un critère pour mériter, ou non, un focus médiatique de cette importance. Alors quoi ? L’héroïsme ordinaire du flic qui sauve une femme battue, le courage ordinaire du pompier qui va sauver un gosse dans les flammes, ça n’est pas assez photogénique ? Reconnaissez tout de même qu’il y a un vrai problème à régler là… A moins que la démarche soit intéressée, et que le but est donc de faire admettre à la foule méfiante des citoyens qu’un migrant n’est pas un ogre de foire, que sa couleur de peau et/ou sa religion ne font pas de lui une menace mais plutôt une richesse. Déjà, rien qu’en s’interrogeant sur ce constat, on est bien dans une phase de propagande, bien au-delà d’une simple couverture de fait divers, non ?

Et là, le martèlement se poursuit. Le gosse est en sécurité, et on relance régulièrement le spectateur en annonçant pourquoi cela s’est produit, que le père est un monstre indigne placé en garde à vue pour son attitude irresponsable. Jusqu’ici, allez admettons, il faut bien nourrir un peu la polémique et stimuler la curiosité. C’est ensuite que ça s’emballe. Qu’est-ce qui a pris le président Macron d’inviter ce jeune homme ? Pourquoi un président aurait à faire venir ainsi une personne héroïque, si ce n’est pour récupérer l’aura ponctuelle du plus tout à fait anonyme ? Il y a comme un souci… Et puis, quid des précédents, comme pour le président Hollande avec Léonarda ? ça ne vous rappelle pas ? L’humiliation du chantage de la jeune fille, la médiatisation à outrance de l’évènement, tout ceci pour rien ou presque ? Sérieusement, monsieur le président, vous auriez été avisé de vous contenter d’une lettre quelconque, ou bien éventuellement de l’intervention d’un chargé de communication, mais certainement pas de pousser le cirque médiatique jusqu’à ce point ! Tels les empereurs romains qui entraient dans l’arène pour rappeler au peuple qu’ils étaient « les maîtres », on a donc un président qui se fait fort d’être « au plus près des courageux du quotidien ». Si ça, ce n’est pas maltraiter les autres héros comme celles et ceux qui s’engagent quotidiennement pour nous protéger, nous soigner et finalement nous sauver de nous-mêmes.

Le troisième acte, pas moins nauséeux, a été l’intervention de la mairesse de Paris par un « J’appuierai la régularisation du jeune homme ». Là, je dis clairement non. Non que je sois contre sa régularisation en guise de récompense pour son acte de courage, mais un non catégorique sans un traitement équitable de sa situation. Je ne vois pas de raison d’appliquer un régime de faveur, sous peine de traiter les autres demandeurs d’asile de manière parfaitement inéquitable. Est-ce qu’on a une idée des antécédents du bonhomme ? A-t-il eu des problèmes avec la loi en France ? Ce sont des questions vitales qu’il ne faut absolument pas exclure de la question. Alors, oui pourquoi ne pas lui accorder l’asile à la seule condition qu’il ne soit pas un criminel ! Je ne dis naturellement pas qu’il l’a été de quelque manière que ce soit. Je dis uniquement qu’il ne faut pas créer une situation de passe-droit dangereuse et forcément incomprise… voire instrumentalisé conte le demandeur. C’est contre-productif que de jouer l’exception face à la norme.

Tout comme au théâtre, nous avons un quatrième acte, à savoir l’interrogation face à l’événement. On a là toutes les théories possibles : une mise en scène sordide, un rebond médiatique démesuré et hors de propos, des critiques acerbes vis-à-vis des migrants, le racisme qui est remis au goût du jour pour critiquer le fait (je cite ne me pinçant le nez tant le propos sent mauvais) « Un noir immigré clandestin musulman fuyant un pays pas en guerre, y a quoi de héroïque ? Qu’il fasse le héros funambule au Mali, pas en France ». Hé oui, et tenter de faire taire ces voix dissonantes c’est donner une tribune idéale pour stimuler l’idée d’une censure des idées en contradiction avec la ligne politique de l’état. Pour ma part, je ne remets ni l’acte ni même le courage du personnage, mais je doute qu’on ait été judicieux d’en faire autant autour.

Et là, le dernier acte, le pire, le plus désagréable, pour ne pas dire le plus scandaleux se produit en ce moment même. Le bonhomme va entrer chez les pompiers… Pardon ? Bien que je sois certain qu’il puisse être un excellent membre de cette magnifique profession, j’ai quand même les dents qui grincent à l’idée même qu’on puisse lui redonner un ticket coupe-file face aux candidats qui, eux, vont devoir faire leurs preuves par des tests impitoyables. Tout comme pour son droit d’asile, j’exige qu’il passe les sélections et qu’il soit validé par une hiérarchie non politisée et encore moins partisane. Le « C’est magnifique » lancé sans ironie c’est pour ma part tout aussi scandaleux que la critique « C’est magnifique » jetée avec une pleine caisse d’ironie. Il y a un vrai problème de communication pour l’Elysée, et plus encore pour les médias qui font leurs choux gras sur cet événement.

Non, cet homme n’est pas représentatif de toute l’immigration, pas plus que je suis un exemple représentatif de quelque population que ce soit. Il faut bien garder à l’esprit qu’afficher ainsi un personnage exemplaire en fait une cible facile, et que dans l’esprit des gens il ne sera pas un étendard pour l’intégration, mais plutôt une provocation en disant « tiens lui, on va le mettre en avant, lui faciliter la tâche, là où nous on va avoir des galères sans nom… c’est bien les médias hein ». Le souci de l’exception est qu’elle ne confirme pas la règle, et qu’en l’espèce il n’y a pas de règle. La problématique migratoire ne doit pas être subornée à une telle propagande, sous peine de décrédibiliser toutes les actions tant de l’état que des associations. Omettre tous les problèmes d’intégration, c’est continuer à maintenir des crises sociales (religion, assimilation, scolarité défaillante…), tout comme légitimer les discours radicaux de l’extrême-droite. Dans ces conditions, messieurs les politiques, n’agitez pas un exemple, là où votre politique n’arrive pas à traiter le plus grand nombre. Quid des gens en grande précarité en France ? Quid du mal-logement devenant la norme pour les plus petits salaires ? Quid du racket des marchands de sommeil ? Quid des écoles débordées par des populations ne parlant très peu voire pas du tout la langue ? Il s’agit là d’un débat autrement plus vital pour l’avenir du pays que d’afficher X ou Y comme représentant significatif d’une migration économique (et non politique pour le coup).

N’allez pas me dire que je place la chose de manière raciste. Ca n’est réellement pas la question. La question économique n’est pas innocente, parce que c’est elle qui sert de déterminant pour fuir ou non une nation. On a parlé des migrations syriennes suite à la guerre. J’entends bien… mais parmi eux, combien de réfugiés économiques ? Combien se disent syriens pour avoir un peu de compassion de la part des citoyens ? Ceux qui fuient la misère ne le font pas de gaité de cœur. Ce qui me dérange, c’est que les nations « riches » n’agissent pas de tout leur poids pour pousser au développement les pays pauvres, mais au contraire agissent quotidiennement en seigneur face à des vassaux ! Regardons-nous en face : nous créons l’immigration économique, parce que nous sommes gras, que nous affichons notre tyrannie culturelle, puis ensuite nous piétinons les plus faibles en leur imposant des salaires ridicules et des conditions de travail inhumaines… tout ça pour finalement repousser le migrant en lui disant « non on ne partage pas le gâteau ». Qui est le parasite ? Celui qui se fringue à vil prix sur le dos des esclaves modernes, ou celui qui fuit ce système pour tomber sur un autre pas moins sale finalement ?

De fait, monsieur Macron, maîtrisez votre communication. N’allez pas au-devant des ennuis en vous affichant de la sorte ! C’est une faute lourde de sens où vous vous êtes présente, involontairement j’espère, en roi adoubant un serf, comme si vous lui donniez une sorte de récompense selon votre gré de grand seigneur généreux et bienveillant.