16 juillet 2014

Aventure spatiale

Tommy était un de ces gosses fasciné par l'espace. Il levait constamment le nez vers le ciel, attiré par le bleu le jour, et par les étoiles pendant des nuits entières. Ses parents lui avaient offert un télescope, et patiemment, du haut de ses huit ans, ils procédaient à des relevés sur les étoiles les plus brillantes, les planètes... Il se voyait déjà devenu grand, engoncé dans une combinaison blanche, arpentant les espaces inconnus, et posant le pied où nul avant lui ne l'avait fait. Ce rêve le taraudait constamment, à tel point que cela finit par l'isoler à l'école. Besogneux, convaincu qu'il avait "ce qu'il fallait", il mena toutes ses études dans ce seul et unique dessein: devenir astronaute.

Son adolescence fut plutôt ordinaire, bien qu'un rien morose. Le nez constamment fourré dans les livres, oubliant tout ce qui l'entourait, Tommy se moquait des relations sociales avec ses camarades, à tel point qu'on le soupçonna soit d'être autiste, soit plus insidieusement d'être un gay refoulé. Les deux assertions étant complètement fausses, le garçon se moqua complètement des quolibets, potassant encore et encore, et obtenant des résultats que d'aucuns qualifieraient d'exceptionnels. Ses notes le conduisirent sans un accroc à la faculté où il s'orienta vers les sections scientifiques, multipliant les cours et les travaux pratiques, tout ceci pour continuer sur sa voie, son choix ultime: postuler à la NASA.

On lui connut bien quelques amourettes, mais au final, Tommy parvint au bout de ses études sans pouvoir prétendre avoir quelqu'un dans son coeur. Déterminé, il poussa aussi loin qu'il le put ses capacités intellectuelles, et lorsqu'il s'inscrit finalement pour entrer dans la légendaire administration, son dossier fut accueilli avec bienveillance par les examinateurs. Parmi des milliers de candidats, il paraissait clairement être au-dessus du lot, car tant physiquement qu'intellectuellement, le jeune homme présentait clairement "ce qu'il faut" pour être un homme des missions spatiales.

Il potassa, encore et encore, révisant ses cours, se préparant pour la batterie d'examens qui l'attendaient. Les nuits blanches s'enchaînèrent, mais ceci ne sembla pas le toucher. Tout était là, à portée de main, plus proche que jamais auparavant. Encore quelques pas, encore quelques heures, et il pourrait espérer faire partie d'une mission spatiale, rejoindre l'élite. Il était si sûr de lui que rien ne pourrait le faire frémir ou fléchir. Pas question, il avait tant sacrifié pour arriver jusqu'à ce point! Alors, le matin du dernier examen, il était prêt, comme jamais il ne le serait plus.

Trois ans passèrent. Tommy avait été reçu, et ses entraînements s'étaient multipliés. On l'avait inclus dans le programme spatial, et il devait se former techniquement, scientifiquement, et se renforcer physiquement. Maître de lui-même, discipliné, le jeune homme suivit le cursus sans mot-dire, avec le sourire, subissant parfois la douleur des épreuves intenses que représentaient les préparations physiologiques: centrifugeuse, exercices dits "espace", tout était bon pour s'assurer que l'astronaute puisse supporter les conditions extrêmes de l'espace. Ce n'était qu'un maigre sacrifice pour la réalisation d'un rêve: voler dans l'espace... Courir après les étoiles avait été une obsession, elle allait devenir réalité.

Ce matin là, il s'était installé dans la capsule placée au bout d'un lanceur. Il avait le coeur qui battait, et il attendait intensément le décompte final avant la mise à feu de la fusée. "Une immense chandelle de plusieurs milliers de tonnes" disait-il à ses proches en parlant de la machine titanesque. Il était harnaché dans un siège ajusté, vêtu de sa combinaison blanche, le casque à visière sur le haut du corps. Ses yeux scrutaient fébrilement les innombrables compteurs, aiguilles, afficheurs et autres écrans qui cernaient l'équipage. C'était intense, fou, mais complètement mécanique et sans émotion. Il s'était tellement entraîné, tellement préparé à ce moment que, lui comme les autres, n'éprouvaient pas la moindre sensation de plaisir. C'était un "job", et il fallait surtout le faire sans la moindre erreur.

Plus qu'une minute avant le lancement. Le décompte continue, patient métronome de trois vies en suspens au bout d'une gigantesque bombe à retardement. On revérifiait chaque constante, chaque valeur de pression, de tension, de température... Et l'on refaisait une énième liste de contrôles, à s'en donner le tournis. Tommy s'exécutait sans grogner, sans même réfléchir, tel un automate humain. Il le savait, il fallait faire ainsi, pour éviter tout risque d'accident "stupide". Il y avait tant de choses qui pouvaient échouer qu'il ne fallait surtout pas en ajouter par négligence!

Décompte.

Dix, neuf, huit... La respiration se fait plus courte, plus saccadée. Les yeux sont rivés devant soi, Tommy est fier, et son esprit se focalise bizarrement sur les occasions perdues au lycée. Telle fille aurait-elle été une bonne épouse? Pourquoi avoir repoussé telle autre?

Sept, six, cinq... Il transpire un peu, la pression se fait à présent sentir. Il n'a pas peur, il a envie que ce décompte finisse enfin, que le rebours passe en positif quand la machine arrachera sa masse à la gravité terrestre.

Quatre, trois, deux... Les trois hommes d'équipage se regardent furtivement, ils sourient, et lèvent le pouce en signe de confirmation que tout va bien.

Zéro. La machine se lance à l'assaut du ciel, et Tommy est littéralement collé, compressé, à la limite de l'étouffement. Tout son corps souffre, il a les dents serrées, et sa vue se brouille. Ca tremble, et le bruit est insoutenable. Pourtant, l'accélération ne semble à présent pas si violente, il craignait pire. Peu à peu, il se sent comme allégé d'un fardeau, celui de ses espoirs qu'il craignait voir s'évaporer, la peur d'échouer aux examens, celui d'être refoulé par la NASA, la peur enfin de ne jamais voler, comme tant d'autres avant lui.

Plus une minute... Ils filent, droit vers l'espace, vers cette frontière dont il a tant rêvé... et qu'à présent il va toucher du regard.

15 juillet 2014

Dans la contrée

Encore un essai écrit ainsi, sur un coin de nappe, pour le seul plaisir de m'essayer à nouveau à de nombreux styles différents. J'espère que cela vous plaira.

Aussi loin que peut porter mon regard, ces terres m'appartiennent. C'est par le sang de nos braves, et par la foi que nous avions dans nos Dieux que nous sommes parvenus à un tel résultat. Ce monde nous appartient, tout entier, et partout, dans les montagnes abruptes, dans les plaines arides, dans les forêts impénétrables, c'est notre nom à tous qui fait trembler nos ennemis. Nous sommes donc vainqueurs, nous sommes donc les maîtres. Je suis assis là, et j'observe, j'apprécie, je scrute l'horizon qui trace la seule frontière entre le ciel et notre royaume. Le soleil lui-même nous offre à présent un écrin d'or à nos conquêtes, les éléments se font cléments dans nos récoltes. En tant que souverain, j'ai entre les mains le plus grand territoire qui soit dans ce monde, et chacun respecte mes opinions, obéit à mes ordres, et courbe l'échine quand je me présente.

La victoire, le but ultime, quelle étrange sensation que d'avoir tout réussi! J'éprouve au fond de moi la surprenante fatigue de l'être qui n'a plus rien à accomplir, comme si toute cette épopée avait plus de valeur que le résultat! J'ai beau me rassurer en me répétant que c'était là mon objectif final, je n'arrive pas à me contenter, ni même à satisfaire ce démon qu'est l'ambition. Il est affamé, alors qu'il s'est pourtant repu de mes décisions les plus brutales. Aucun massacre, aucune victoire militaire ou diplomatique ne semble lui suffire, à tel point que j'en suis à me dire qu'il serait bon de relancer la machine de guerre, et ce dans n'importe quelle direction, du moment qu'elle engendre toujours plus de mouvement, toujours plus de gloire pour mes braves. Eux aussi, je le crains, sont assoiffés de sang, affamés de combats, et je les vois dorénavant comme des chiens de guerre, dressés à combattre, et plus réellement à vivre en société.

L'ordre règne depuis plus de deux ans à présent. Dans toutes les contrées, le message a été bien retenu, et nos impôts sont payés sans difficulté. En Seigneur magnanime, j'ai fait en sorte que les taxes soient raisonnables, qu'elles n'affament pas les paysans, et que les riches, eux aussi, me payent une dîme pour m'assurer leur collaboration et leur fidélité. Tous les messagers sont formels, mes réformes conviennent au peuple, il honore mon nom avec respect, et mes ennemis d'hier me craignent tant qu'ils n'osent pas même songer à comploter. Aurais-je été trop dur, trop efficace, à tel point que tout le peuple se soit soumis à ma volonté? Cela m'inquiète, car le silence est porteur de mauvais augures, alors que le bruit, lui, permet de savoir où est l'adversaire. J'en viens à être presque paranoïaque, me méfiant de quiconque voudrait m'aborder sans y avoir été invité au préalable. Cependant, nul n'arbore la moindre volonté de me désobéir. Il y a là un contresens profond, car je suis convaincu que je ne suis pas le seul à avoir l'ambition d'unir toutes les contrées sous un seul étendard. Qui sera celui qui tentera de me destituer? Qui sera l'adversaire digne de mon épée?

Ce matin, j'ai sorti mon cheval de combat. C'est un animal trapu, robuste, inélégant, mais d'une force et d'une obéissance sans égal quand il s'agit de charger dans la mêlée. Il a été blessé à de nombreuses reprises, et sa croupe porte fièrement les traces des escarmouches. J'aime son pas lent et déterminé, j'adore son port de tête, lent, ondulant au rythme de ses sabots ferrés. Je ne suis pas un fardeau pour lui, tant il est vigoureux et entêté. Une bête de somme convertie en machine de combat, voilà ce qu'il est. Les rênes entre les mains, j'ai envie de le mener vers la basse contrée, comme si quelque-chose m'interpelait par là-bas. On a parlé d'envahisseurs, de guerriers sanguinaires assaillant nos plus lointaines frontières. Je n'ai pas vu un seul témoin direct de cela, et pour la plupart ces rumeurs sont plus des échos des vagabonds et autres conteurs itinérants, que de messagers respectables. Mais ne dit-on pas que les légendes s'appuient souvent sur des vérités? Et s'ils existent... qu'ils viennent, je serai là, à lever bien haut mon épée pour leur apprendre ce qu'il en coûte de me défier!

La place du marché est magnifique, bigarrée, où les couleurs des légumes frais créent une toile étrange et délicieuse à la fois. Malgré les odeurs d'étables, malgré les parfums âcres des produits abandonnés au pavé, il y a là quelque-chose de savoureux et même de délicieux. Je mets pieds à terre, et chacun s'incline comme il se doit devant le Souverain. Je souris, je suis fier d'eux, ils me respectent pour mon pouvoir, et surtout pour la légende que j'ai bâtie de mes propres mains. Je goûte une pomme, remercie le vendeur d'un hochement de tête complice, et les bourgeois viennent à ma rencontre pour me saluer, ainsi que pour se faire voir. Etre reconnu de moi est un honneur pour ceux d'en bas dit-on... Alors, poliment, avec un rien de malice, j'en salue certains que je ne connais pourtant pas du tout. Que bien lui en fasse s'il peut solliciter un meilleur emploi grâce à ce geste innocent!

Et là, au loin, on entend tinter une cloche! Il y a des cris, des heurts, et les passants sautent pour éviter une cavalcade! Des cavalier chargent à travers la place, et les gardes n'arrivent pas à les contenir. Je les vois, ils sont drapés de noir, ils tiennent des épées courbes en main. Montant à crû, ils m'ont repéré dans la foule. Je suis la cible, ils ne détourneront pas leur course pour quiconque. D'un geste précis, rapide et sûr, je tire mon arme de son fourreau. La gaine libère sans difficulté le morceau de fer soigneusement martelé, et la garde large et dure me protège à présent la main droite. L'autre bras me sert de balancier, je prends la pose, et j'attends de pied ferme la charge du premier cavalier. Je lui hurle "Viens donc!", et celui-ci, sidéré de mon audace, me scrute avec un respect inattendu. Il brandit son arme courbe, et tente de me trancher. J'évite le tranchant, et la pointe de mon épée s'enfonce en lui sans difficulté. Il pivote, saigné à blanc, et pivote du dos de la bête. Sa monture continue son chemin en hennissant, comme pris de stupeur d'avoir perdu ainsi son maître.
Le pied sur le corps sans vie de mon adversaire, je tire ma lame et reprend la pose en signe de défi. Ma main gauche les incite à m'affronter. Je suis celui qu'on appelle sans peur, celui qui a été surnommé "le terrifiant", celui que certains appellent même "le messager des enfers". Venez, affrontez-moi, montrez votre valeur! Si vous êtes meilleurs que moi, qu'il en soit ainsi!

Deux autres cavaliers ont mis pied à terre. Les autres, derrière, affrontent à présent la garde, ainsi que nombre de mes guerriers qui se sont rués ici dès les premiers sons de cloche. On a fait mander ma troupe, et ils nous rejoignent avec entrain. Nous sommes cernés d'adversaires qui me semblent bien mériter le respect. Ils savent se battre, ils savent tenir une ligne de défense, et aucun n'a fait mine de reculer même face à une mort certaine. J'ai le sourire, et les miens aussi. Ils sont comme en pleine renaissance, et ils poussent nos cris de guerre. Je sens l'exaltation du combat, la joie de défendre des gains si chèrement acquis, et en eux comme en moi frémit le sang du guerrier. Venez mes braves, allons bouter hors de notre contrée ces envahisseurs! Qu'ils goûtent le fil de nos épées, qu'ils pleurent leurs morts, et que notre simple évocation les terrifient!

La nuit s'approche enfin, le village a été déserté de ses habitants. Nombre de demeures sont en flammes, et l'on entend encore des cris de douleurs des blessés qui essaiment les ruines. Nous sommes tous couverts de sang, blessés, balafrés, et certains de nous sont morts. Pourtant, nous sommes tous debout, fiers, l'arme à la main, prêts à subir le prochain assaut sans fléchir. Sont-ils encore nombreux? Vont-ils venir par milliers pour nous anéantir? J'ai un peu de liquide carmin qui coule entre mes yeux... Une masse qui s'est écrasée sur ma tête dénudée. Qu'importe, je vois clair, je ne suis ni sonné ni troublé par cet incident. Je les attends, et mon sourire n'a pas disparu. On va gagner ou périr, c'est la loi de la guerre. Ce soir, le sort en est jeté, ils ne cesseront l'assaut que si leur chef l'ordonne, et je ne cèderai mes territoires qu'au prix de ma vie. Soyez prêts mes frères, ils reviennent! Ils foncent! Ils se ruent, lances à la main, ils veulent nous embrocher. Qu'ils meurent! Pas de quartier, malheur aux vaincus!

Les corps s'entassent, et chaque nouvelle charge a son lot d'horreurs, de drames, de blessures effroyables. Le sang a noirci le pavé en séchant, et les cours de terre battue sont des mares poisseuses où se mêlent les corps sans distinction entre ami ou ennemi. Certains ont des postures grotesques, d'autres sont comme broyés par la violence des chocs. Je souffle, et ma respiration semble être faite de mugissements. Mes camarades encore vivants sont dans le même état, et tous arborent avec orgueil et fierté leur détermination. Vous nous vaincrez qu'en nous ayant tous massacrés! Vous ne gagnerez qu'à un prix effroyable pour vos troupes! Nous sommes ainsi faits, nous sommes là, donnez tout ce que vous avez, car tout autre prix sera insuffisant. Seuls les plus forts vaincront!

Un homme s'avance. De haute stature, sa troupe s'écarte pour lui céder le chemin. Il porte la même tenue que ses fidèles, à la seule différence d'un collier d'or autour du cou. Il vient vers moi, l'épée au fourreau, la main posée dessus en signe de respect et de détermination. Certains de mes braves veulent croiser le fer avec lui, et d'une main levée je les interromps. Il veut visiblement me parler, il veut m'approcher sans qu'on se batte. Il y a un silence étrange à présent, et la lueur des incendies rougit tout. La nuit est totale, le ciel n'est plus qu'un nuage gris. On ne perçoit ni étoiles, ni même la lune. Dans son pas, je sens la force, la vigueur, la même qui me guida jusqu'à la victoire absolue. Il est fait du même fer que moi, il a ce même regard brutal, inflexible, portant en lui la certitude de sa cause. J'ignore d'où il vient, j'ignore son nom, mais déjà je le respecte autant qu'il me respecte. Va-t-on se battre jusqu'à la mort? Va-t-on s'affronter pour voir lequel de nous deux est le plus brave? J'abaisse la lame de mon épée, respectant ainsi sa volonté de ne pas nous battre sans avoir discutés.

Il réduit l'espace entre nous deux. Il est à portée de lame, tout comme je suis à portée de la sienne. Il ôte son casque, et sa chevelure fine, faite de fils noirs, ondule sur sa nuque. Son teint hâlé me signale immédiatement qu'il a vécu plus d'une bataille, et qu'il a vécu avec ses hommes sur le terrain. Cet été fut très chaud, et il en porte toutes les traces. Il est là, encore plus près, et sa main droite lâche le manche de son arme. Il me la tend avec respect, il ne sourit pas, mais ses yeux portent toute la force de ce signe. J'accepter la poignée de main, je la serre avec vigueur. Nous sommes deux titans qui se saluent, deux conquérants qui se sont affrontés jusqu'à se rencontrer en personne. Va-t-il reculer? Va-t-il me tuer ainsi en me poignardant? Son sourire s'agrandit, et je sens en lui quelque-chose d'inconnu jusqu'alors. Tous mes adversaires avaient été des lâches, tous les chefs des couards sacrifiant sans vergogne leurs troupes. Lui, il s'était aussi lancé dans la mêlée, et nos pertes respectives avaient été suffisamment grandes pour que chacun puisse juger avec déférence de notre volonté de gagner.

Il n'y a pas grand-chose à se dire. Il me lance "Je voulais voir celui qui a tout conquis. Je le vois à présent". Je lui réponds "Et je vois celui qui est capable de m'affronter sans peur, et qui n'aura pas à rougir quand on parlera de cette bataille". Que faire? Finir cette bataille? Se massacrer jusqu'au dernier? "Je vous rends vos territoires... mais sachez que par delà vos frontières, nous sommes là. Nous ne viendrons pas chez vous, ne venez pas chez nous." Tandis qu'il me tourne le dos et qu'il invitait ses troupes à se retirer, je lui lance alors en retour "et si vous êtes en sous-nombre... venez nous voir. Guerroyer avec des soldats aussi nobles sera un honneur!".

Il reprend sa monture. Il est là, grand, fier, inébranlable. Son cheval est un étalon fort et brutal, une bête que peu doivent pouvoir dompter, le genre de cheval qui vous brise si vous n'êtes pas plus fort que lui. Sa voix porte au-dessus du bruit des pas de ses hommes, et il me lance "Je n'en attendais pas moins d'un vrai conquérant! A bientôt!"

Je m'assois. Je suis épuisé. Nous avons versé le sang. Ils repartent comme ils sont venus. Reviendront-ils pour nous battre, ou pour nous proposer de conquérir de nouvelles terres? Qu'importe, si un cavalier de noir vêtu passe une de nos frontières, traitez le avec respect, et donnez lui tant le gîte que le couvert. Ce messager devra être conduit à la cour, car il sera porteur d'un message de guerre. Nos épées devront toujours être prêtes à faire périr nos ennemis... qu'ils soient de noir vêtu ou pas.

11 juillet 2014

Une main sur la poignée

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Bonne lecture à vous!

Quiconque le regardait aurait affirmé qu'il était un vagabond, pauvre et esseulé, le genre de type souvent ivre qu'il ne faut surtout pas approcher. A sa défroque, il était vrai qu'un tel jugement n'aurait pas semblé déplacé tant les textiles délavés qu'il portait étaient élimés et sales. Sous un grand chapeau de paille, il dissimulait sans peine son chignon serré, ainsi qu'un visage aussi marqué par le passage du temps, que celui que des éléments. Son regard électrique tranchait singulièrement avec son teint hâlé, à tel point que les voyageurs qu'il croisait détournaient le regard, comme s'ils voyaient une lueur de folie dans ces deux prunelles généralement couvertes par le bord du couvre-chef singulier de l'homme errant.

Un observateur plus éclairé aurait pu détecter quelques bizarreries dans la démarche du bonhomme. De bonne taille, visiblement robuste, l'homme n'était ni voûté ni boiteux, et son pas alerte démentait clairement toute trace d'ivrognerie ou d'indolence. Au surplus, ses mains étaient soignées, et celle qui tenait le bâton de marche guidait la perche en question avec précision et rapidité. Le commun des mortels était donc dans l'erreur en le présumant malade, que ce soit mentalement ou bien physiquement. Certaines autres choses, plus subtiles encore, pouvaient indiquer à l'amateur bien plus expérimenté que l'homme n'avait rien d'un imbécile. Rien ne dépassait de lui, que ce soit de son fardeau ou de sa ceinture. Clairement, il savait voyager, et aucune bourse ou quoi que ce soit d'autre aurait pu lui être dérobé sans qu'il n'en fut alerté sur le champ. Et surtout, sur les chemins qu'empruntaient les voyageurs, il était un des seuls à faire en sorte de ne jamais prêter le flanc à quiconque, comme s'il était perpétuellement sur la défensive.

J'eus le loisir de le regarder marcher devant moi sur de nombreux kilomètres ce jour là. Intrigué que je fus par sa démarche décidée, j'invitai ma troupe constituée de quelques amis de hâter le pas pour me tenir dans le sien. Aussi étrange que cela me parût, l'homme menait en fait bon train, sans faire la moindre pause, sans ralentir ou accélérer, comme si une mécanique intérieure lui dictait le rythme de ses sandales sur le sentier caillouteux. Le claquement de nos sandales semblait lui avoir fait dresser l'oreille, car je sentis qu'insensiblement il se déportait vers la droite du chemin, comme pour nous céder le passage. Cette précaution fut parfaitement inutile, car mes camarades furent rapidement las de maintenir si bon rythme sous un soleil par trop lourd et étouffant. Ils me firent grands reproches de mon accélération impromptue, et je dus me résoudre à voir s'éloigner cet homme si étrange. Cependant, ma curiosité était trop grande, je ne pouvais me résoudre à le voir disparaître sans m'être entretenu avec lui. Je décidai donc de laisser là mes camarades, et de rattraper le personnage si singulier en me lançant à sa poursuite.

Plus d'une heure passa sans que je pus l'avoir en vue. J'en fus pour mes frais, haletant et suant à grosses gouttes. C'est au moment même où j'allais me résigner que je le revis avant un virage de la piste. Il était là, maintenant encore son pas régulier, sans même montrer le moindre signe de fatigue. "Un militaire!" me dis-je en réfléchissant. Il n'y avait qu'un militaire pour avoir un pas si alerte, et celui-ci avait visiblement un entraînement plus que poussé. Etrangement, je suis convaincu qu'il m'avait déjà repéré, car dès que je fus à sa portée, celui-ci porta lentement mais clairement sa main à sa ceinture, comme pour en tirer quelque-chose... pour ensuite se raviser avec un sourire étrange sur les lèvres. Il s'arrêta, se retourna, et me salua avec déférence. Je n'avais rien d'un noble en voyage, mais vu son aspect, j'eus la conviction qu'il faisait mine de paraître plus misérable qu'il ne l'était en réalité. S'incliner devant moi eut un aspect si ridicule et déplacé que tous les autres voyageurs nous jugèrent avec un mélange de peine et de dégoût. Il était repoussant pour les bourgeois, tout comme je ne méritais pas de tels égards à leurs yeux.

Il m'invita à s'asseoir sur un large rocher, et tira de son sac à dos soigneusement fermé une petite bouteille de terre cuite. Celle-ci contenait un alcool clair et très odorant, mais dont je n'avais jamais eu le loisir de sentir les effluves. Surpris par cette nouveauté, je fus tout autant pris au dépourvu par sa saveur. Il y avait une forme étrange d'équilibre entre une âpreté prononcée, et une douceur légèrement sucrée, à tel point que le tout me sembla vaporeux à la langue. Il se gaussa en me voyant froncer les sourcils d'étonnement, et me déclara que sa mixture était un cadeau d'un vendeur itinérant dont il n'avait retenu qu'une chose, à savoir la rougeur de ses cheveux; le nom même de la boisson s'était perdu dans les limbes de ses voyages... Et au final, il s'en moquait totalement: "Les bonnes choses n'ont pas à être nommées, on les reconnaît sans attendre l'avis d'un tiers".

La nuit se préparait presque, et nous étions bien trop loin de tout endroit civilisé pour pouvoir dormir. Nous avions laissé passer mes camarades, et ceux-ci étaient peut-être arrivés à un relai quelconque. Pour notre part, nous dissertâmes légèrement, sans aborder nos existences respectives. De la boisson nous passâmes à un repas frugal composé de riz cuit sur un petit feu, et de poisson séché que j'avais tiré de mes réserves. Les arêtes craquaient sous la dent, et mon nouvel ami sembla en apprécier la richesse de goût. "Fameux ce poisson" dit-il entre les dents. Je le remerciai de sa politesse, souriant presque à l'innocence de nos propos. Il s'était assis en tailleur, et ses mains battirent ses cuisses lorsque je me mis à déblatérer des plaisanteries grivoises. Il riait de bon coeur, sans fard ni comédie, juste heureux d'être en compagnie d'un homme sincère. J'étais tout de même circonspect, car sa discussion était autrement plus profonde qu'elle n'aurait laissé apparaître de prime abord. Il ne s'enivra pas, alors que mes tempes elles commençaient à battre légèrement la mesure de mon abus de boisson. Son oeil était toujours aussi vif et pointu, à tel point que j'en sentis la force dans un frisson.

La nuit fut bel et bien tombée quand tous les deux nous prîmes place sous un arbre pour une nuit réparatrice. Allongés sur des nattes de paille, l'endroit était aussi confortable que possible pour un voyageur dormant à la belle étoile. Je scrutai le ciel, admirant la voûte céleste, appréciant sans retenue la chance qu'on peut avoir quand on voyage ainsi, sans véritable obligation de délai pour arriver au terme de celui-ci. Mon nouveau camarade, lui, semblait d'être déjà endormi. Allongé sur le dos, sa poitrine montait et descendait fort lentement, et je sentais sa force transpirer de lui malgré cet aspect paisible. Sa physionomie semblait crier elle-même de garder une distance respectueuse avec lui. Je mis mes mains sous ma tête, et je fermai les yeux.

Soudain, je sentis une main se déposer sur ma bouche. Je tentai de crier, mais sa voix dure m'intima de me taire, et de surtout ne pas bouger. J'eus immédiatement à l'esprit qu'il put me voler, voire me tuer. Pourtant, dans ce geste, je sentis rapidement un acte de charité et non de brutalité. Il me protégeait d'un danger imminent, d'un péril qu'il avait perçu... Alors que j'avais sombré dans un sommeil de plomb. Il ôta sa main, et me fit ramper en arrière vers un bosquet. Je m'accroupis là, regardant vers la route éclairée par une magnifique lune pleine dont la courbure n'était pas même souillée par un nuage. Une nuit claire, éclatante, propice à la magie.
Il rampa vers ma couche, puis il glissa sous ma maigre couverture une sorte de fagot de branches éparses. D'un oeil, il surveillait la route, de l'autre il me scrutait pour être sûr que je sois en lieu sûr. Puis, aussi vivement qu'il s'était approché de moi, il se mit derrière un arbre, un genou à terre. Toute sa stature et sa force se révélèrent quand il fit glisser de ses épaules son pardessus gris sale. Dessous, c'était un kimono impeccable qui le drapait! A sa ceinture, deux sabres étaient attachés avec soin, et ces deux armes étaient visiblement celles d'un homme important. Les étuis, ouvragés, délicatement décorés, montraient un statut social que nul n'aurait pu lui deviner. J'avais vu juste, il n'était en rien un vagabond... Mais de militaire, j'avais devant moi autre chose, soit un maître d'armes, soit un samouraï sans maître, un rônin battant la campagne en quête d'un engagement.
Sa main se posa sur la poignée du katana. Ses doigts se serrèrent sur le cuir sous la garde avec une force telle que je pus entendre la peausserie geindre de douleur. Il était prêt. Il était complètement voué à l'effort, tendu comme un arc entre les mains d'un archer d'expérience.

Le temps sembla se dilater. J'eus l'impression qu'une éternité se déroulait autour de moi; puis un craquement, juste un léger bruissement dans les herbes hautes. Des pas étouffés. Un vibration dans l'air. Puis, une lame scintilla, comme une comète dans le ciel. Il avait dégainé, et seul la vibration de l'acier fendant l'air me parvint. Je n'eus que quelques instants pour percevoir le déchaînement de force et de violence. Il trancha net un assaillant, en partant de biais de l'épaule vers la taille. Le second se jeta sur lui, l'épée à la main. Sans même prêter attention à lui, mon camarade fit un pas de côté, et sa lame trancha la gorge du malheureux s'étant jeté sur lui. Le troisième, visiblement effrayé, serrait son sabre à deux mains, frémissant de tout son être. D'un geste ample, mon ami fit bouger sa lame pour en projet le sang qui dégoûtait du tranchant, et de l'autre main il fit signe à l'infortuné lui faisant face de l'attaquer. Il y eut trois passes. Les seuls sons qui me parvinrent furent une première fois l'air fendu par les deux armes. La seconde fois, ce fut le claquement des deux lames se choquant l'une sur l'autre. La troisième et dernière fois, ce fut le bruissement caractéristique du tissu qu'on tranche net. Mon camarade lui avait fait une énorme balafre en travers de la poitrine, et le kimono brun de son adversaire s'était ouvert sur une peau claire, presque blafarde. Le blessé était debout, agonisant sur pieds. Il l'acheva en lui plantant le sabre en pleine poitrine, perçant ainsi le coeur et peut-être un poumon. Il s'affala, les yeux emplis de cette stupeur quand on est fauché par la mort de manière aussi violente.

Sans mot-dire, mon protecteur fit à nouveau ce geste ample et précis pour nettoyer sa lame, puis il la fit glisser avec respect dans son fourreau. Il se tourna vers moi et m'invita à m'approcher. Je m'exécutai prudemment. J'étais moi-même empli d'un mélange sournois de peur et de respect, le tout recouvert d'un vernis étrange d'admiration. De ma vie, je n'avais jamais vu pareil bretteur. D'ailleurs, les trois morts témoignaient de son talent, car eux-mêmes ne m'avaient pas semblés mauvais pour autant. Il s'était rhabillé comme le vagabond qu'il voulait laisser voir au monde. Il me conseilla d'avancer de nuit, et de mettre autant de distance que possible entre moi et ces corps. Lui-même allait reprendre sa marche forcée, ce qui nous amènerait, quelques kilomètres plus loin, à un carrefour où nous devrions nous séparer à jamais. D'ici là, il me protègerait contre toute autre agression. "Ne vous en faites pas, c'est après moi qu'ils en ont", dit-il avec un air renfrogné. Il s'en voulait visiblement de m'avoir mis en danger, et me répéta durant l'heure qui suivit qu'il n'avait jamais eu à l'esprit de m'impliquer dans ses affaires.

Au moment de choisir nos routes respectives, il me demanda le chemin que je comptais prendre. A gauche, ou bien à droite. Quand je répondis que la gauche me convenait, il fit quelques pas pour se diriger à l'opposé. Je l'interrompis dans sa marche, et lui lança alors "On ne se sépare jamais d'une aussi fine lame, si dangereuse qu'elle fusse pour soi". Il me sourit, me regarda de pied en cap, et me répondit "Vous ignorez tout de moi. Peut-être suis-je un monstre, un criminel recherché". Je répondis à sa remarque par un sourire détendu, pour ne pas dire cabotin! Il y avait eu trois morts, et j'étais aussi calme qu'il m'était possible de l'être!

C'est ainsi que je pris la route de rester avec ce samouraï errant. C'est ainsi que je fus autant à son service, qu'il fut au mien. Dix ans durant, nous arpentâmes le Japon, allant de ville en ville en quête d'un engagement pour lui, et d'un poste administratif pour moi. Jamais je n'ai envisagé de lui demander le pourquoi de ces assassins qui voulaient sa perte. Il y eut quelques autres incidents plus ou moins durs, des injures, des duels impromptus, mais jamais il ne céda à l'envie de me révéler son passé.
Ce n'est qu'à sa mort, quand la maladie l'emporta, qu'il s'ouvrit à moi de ce passé aussi formidable que tumultueux. Mais ça, c'est une autre histoire...

Géniteurs

Qu'ils étaient fiers de cette naissance, qu'ils voyaient en cet enfant prodige un magnifique avenir pour l'humanité! Ils s'étaient penchés sur son berceau avec cette tendresse qu'on a quand on veut faire pour le mieux, et tous se disaient qu'ils avaient bâti là une nouvelle façon d'envisager le progrès. C'était ainsi, ils ne voyaient que les bons côtés, bien généralement on occulte les aspects sombres de nos idées, de peur de se tromper, ou plus simplement d'en affronter toutes les incohérences, voire même les horreurs.

C'était donc un projet faramineux, où chacun avait donné de soi, à tel point qu'ils se disaient tous "pères", comme si une paternité pouvait vraiment se partager. Quoi qu'il fut dans les faits, on reconnut surtout à Robert la plus grande part de la réussite du projet, ce qui ne manqua pas de créer des remous une fois que l'affaire fut divulguée au public. Qu'en était-il réellement? Leur petit garçon était si différent de tout ce qui avait été vu auparavant qu'il y avait une crainte terrible de déclencher d'énormes cataclysmes, à tel point que certains allèrent même jusqu'à poser l'hypothèse que sa naissance signait l'arrêt de mort des Hommes. Est-ce que cela fut le cas? D'une certaine manière, oui, puisque depuis la naissance de cet enfant, le monde ne fut plus jamais le même. Il y eut donc un avant et après l'accouchement: avant, on se disait que l'homme ne se détruirait pas lui-même... Après, il en serait tout autrement.

Les travaux représentèrent des milliers d'heures de réflexion et d'analyses. On mobilisa une communauté scientifique gigantesque, et ce sans que le secret soit éventé. Le plus fabuleux, ce fut de parvenir à un résultat pratique, quand les calculs eux-mêmes paraissaient douteux. Robert, en père consciencieux, fit comme tous ses collègues en se penchant sur le berceau de l'enfant: il douta. A de nombreuses reprises, il s'interrogea sur ce qu'il était en train de créer. Etait-ce vraiment une piste à suivre? Fallait-il que l'enfant naisse et qu'il soit utilisé dans la politique mondiale? Comme si un seul enfant pouvait changer le monde! Pourtant, avec une candeur frôlant probablement l'aveuglement, tous continuèrent à chercher, à manipuler inlassablement des millions de valeurs si fragiles qu'on se disait secrètement "ça ne marchera probablement pas". Et pourtant, ils fallait réussir, l'avenir en dépendait, du moins tous en avaient la conviction.

Furent-ils pris dans la tourmente de l'urgence? Devaient-ils réfléchir au-delà des évidences de l'instant? L'histoire, impitoyable et froid observateur de notre passage dans le temps, se moquerait bien leurs états d'âmes. Alors, ces pères et ces mères, ces créateurs, ces inventeurs impétueux finirent par donner un couffin et une mère porteuse à l'enfant: Enola. La mère était prête, portant le lourd bambin dans ses entrailles, prête à déclencher cette naissance au moment voulu. Tout était donc en route pour écrire l'histoire, et chacun observa avec anxiété le fils, ce fils à tous, ce fils de personne, ce gosse qui serait un nouveau pas dans l'existence de l'humanité. Certains se signèrent en se disant qu'ils venaient de changer le monde. D'autres eurent sûrement un haut le coeur en observant le départ de la mère et de son enfant dans ses entrailles.

Enola voyagea longuement au-dessus des océans, jusqu'à parvenir à l'endroit qui lui avait été désigné au dernier moment. C'était l'instant fatidique, et la décision fut prise de mener à son terme la mission...

...Ce matin du 6 Août 1945, au-dessus d'Hiroshima, L'Enola Gay largua Little Boy sur le Japon.

Ce jour là, Robert Oppenheimer put constater que la bombe atomique fonctionnait.

Ce jour là, le monde fut changé à jamais par le petit enfant de toute une communauté de scientifiques aussi enthousiastes que patriotes.

07 juillet 2014

Musique datée, mais si intéressante

C'est du Roger Webb. Je l'ai déjà présenté pour un morceau que j'affectionne tout particulièrement: "Like a friend" que je remets ci-dessous.



et là, je vous mets une liste d'écoute avec pas mal de morceaux aussi divers que la production du bonhomme est hétéroclite tout en restant intéressante.
Playlist Roger Webb, sur Youtube.

Bonne audition!

Une vie échafaudée

Il nous arrive à tous de ne pas trop savoir comment réagir, et encore moins comment classer une émotion concernant un évènement donné. Ce n'est que trop difficile que de devoir se dire "Ca y est, c'est fini", tout en s'attristant d'un "J'aurais aimé que cela ne se produise pas, du moins pas comme cela". Ainsi va la dualité des sentiments, allant de l'inéluctable à l'envie de changer les choses, et ce bien qu'on ait tout tenté pour s'épargner des peines et des déceptions. Ainsi nous vivons donc, ballotés entre la peine et le soulagement, entre la tristesse et la délivrance, car jamais nous ne pouvons rester complètement absolus dans nos réflexions. Quelque-part, c'est ce qui nous donne toute notre richesse, car nous ne pouvons pas nous contenter d'une seule réalité, d'un seul sentiment plein et entier...

L'évènement que je narre m'est complètement personnel, et je tiens à alerter le lecteur qui passera par ici qu'il lui sera essentiel de transposer mes propos dans ses propres expériences pour en comprendre toute l'essence. Je n'ai pas la moindre prétention d'en faire un exemple, ni même une sorte de représentation absolue de cette ambiguïté. Je me contenterai juste de décrire ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti, ceci avec l'intime espoir que d'autres se reconnaîtront et pourront se dire "il a exprimé ce que je voulais moi-même décrire". Si ce n'est pas le cas... que bien vous fasse de n'avoir jamais eu à ressentir telles émotions, car bien que je sois passablement cruel avec mes contemporains, j'estime que ces flux de sentiments sont très difficiles à appréhender, et qu'ils sont par trop pénibles pour être souhaités à quiconque. La cruauté a ses limites, surtout quand elle mène à la peine et à la tristesse.

Pendant des années, j'ai eu le privilège de voir ce que représente l'accomplissement d'un rêve, celui de devenir son propre patron. Ayant grandi dans un milieu qu'on peut qualifier de prolétaire, j'ai éprouvé cette immense fierté de voir mon géniteur passer du statut de salarié à celui de patron. En somme, c'était une réussite, celle de s'offrir des perspectives bâties de ses propres mains, et non faites à partir des décisions d'autrui. Jour après jour, le voir se lever, mener sa camionnette sur les chantiers, se préoccuper de sa trésorerie, faire la chasse aux clients, tout ceci le rendait tout aussi fier que cela l'épuisait physiquement. Pour ma part, lui offrir ma maigre contribution physique pour les travaux, ou intellectuelle pour un peu de paperasse m'emplissait d'une grande fierté. Savoir qu'il me faisait pleinement confiance, quel fils refuserait pareil honneur?

Ainsi filèrent pratiquement deux décennies. Ainsi filèrent les années, aussi vives qu'éclairées de jours heureux, aussi promptes que la tristesse peut s'abattre sur vous comme la foudre. Au fil du temps, mon frère fit le choix de l'accompagner dans son oeuvre en devenant son salarié. Tout deux de forts tempéraments, la relation ne fut pas toujours aussi sereine que pourrait l'être un lac, mais quelque-part, cette forme de "conflit" leur permit une saine émulation, et de voir mon frère reprendre l'affaire à notre père au moment de sa retraite. Quelle fierté que de voir mon frère être à son tour son propre patron, de le savoir indépendant de toute tutelle, et de pouvoir savourer sa motivation au quotidien! Enthousiaste, déterminé, j'eus le plaisir de l'assister autant que je le pouvais, que ce soit pour de menus bricolages sur certains chantiers, que dans la quête de solutions techniques intéressantes à son niveau. Je n'en tire aucun bénéfice ni fierté, puisque c'est à lui seul qu'il dût sa réussite.

Malheureusement, les temps se révélèrent moins propices à son entreprise, ceci le menant à une décision aussi douloureuse qu'impensable quelques années auparavant. Il fallait choisir: fermer, ou bien péricliter jusqu'à emmener ses biens dans la lente descente de l'entreprise. Que d'heures de labeur évaporées, que de sang et de larmes cela représentait! Toute une vie de travail d'un père, et des années d'effort pour un fils réduits à néant par la situation économique. Comment ne pas être touché et traumatisé comme tant d'autres aujourd'hui? Toujours est-il que ce choix, si pénible qu'il fusse, était le seul acceptable. Mais, quand une entreprise de bâtiment ferme, celle-ci dispose d'un matériel parfois conséquent. Quoi en faire? Pourquoi conserver cet équipement devenu aussi inutile que symbolique?

Le week-end dernier, j'ai vu cet échafaudage quadragénaire partir pour toujours chez un autre. Ils se sont résolus, le père et le fils, mon paternel et mon frangin, à vendre le tout pour que quelqu'un ayant eu plus de chance puisse envisager de travailler avec. Ce ne fut pas bien compliqué de le sortir de l'entrepôt, pas plus qu'il ne fut si difficile que cela de l'empiler dans l'utilitaire de son acquéreur. Mais, comment décrire cette sensation qu'on ressent quand on voit partir toute une vie de souvenirs et de travail? Comment se sentir quand, au détour de la rue, cette ferraille pourtant anonyme s'en va à jamais? Je n'ai jamais senti des fers aussi lourds à porter, des planches aussi denses entre mes mains. Je n'avais jamais présumé du poids des ans sur cet équipement qui, pourtant, n'est qu'un bien matériel. Rien ne pèse aussi lourd que le poids des émotions.

Cela m'a pesé de le voir partir, mais je n'ose pas imaginer les émotions vécues par mon père et mon frère. Le premier avait acquis l'échafaudage à son ancien patron; le second avait repris le flambeau de l'entreprise qu'il aurait voulue familiale. Le père a sûrement senti une partie de son passé s'en aller chez un autre, et le fils a vu partir ce qu'il avait pensé être son avenir. La plus grande des douleurs fut de voir dans leurs regards la tristesse d'avoir transmis une entreprise qui s'est révélée insuffisamment rentable, et qui a représenté (bien que ce soit complètement faux) un échec personnel. L'un comme l'autre, sans mot dire, y sont sûrement allé d'une larme. Ce furent d'ailleurs les mots de mon père. "Ton frère a pleuré". Comment ne pas pleurer? Comment ne pas se sentir blessé dans sa chair quand on voit l'oeuvre de deux vies quitter ainsi votre monde, et ce pour les pires raisons possibles?

J'ai été très triste de voir ce matériel être vendu. Il ne servait plus, et il n'avait plus d'usage autre que d'être une forme de symbole douloureux des temps difficiles affrontés par mon frère. Pourtant, quand on a sorti ces tubes, ces planches, ces "grenouilles", ces seaux de matériel de l'entrepôt, j'ai senti une forme de tendresse au contact rugueux des tubulures souillées de gouttes de peinture s'étant accumulées au fil du temps. Certaines couleurs sortaient encore au milieu des crèmes et blancs ordinaires: le rouge de la brique vernie, le "vert wagon" d'un client voulant que ses volets soient comme l'orient-express, ou ce bleu ciel réclamé à corps et à cri par tel autre qui voulait que sa demeure semble venir tout droit du sud de la France... Que de souvenirs, que de retours en arrière, que d'éclats de voix et de vibrations dans ma chair!

Je me suis aussi souvenu avec peine les années qui passent. Cela fait plusieurs années que notre ouvrier et ami est décédé. Il l'aura arpenté cet échafaudage, en long, en large, montant et démontant inlassablement cette structure temporaire. J'ai vécu de grands moments de joie, mais également de peine sur ces monuments du travail. J'y ai ressenti la joie de réussir à mener un chantier à son terme, la tristesse de ne plus y voir cet ami de la famille, tout comme l'émotion d'apprendre que mon frère allait reprendre le tout pour être son propre patron. Il n'y a pas beaucoup de joies aussi fortes que cela, car c'est comme une naissance, comme un mariage, parce qu'on se dit "il va s'épanouir, prospérer, et donner à sa famille le fruit de son labeur".

Maintenant, ce n'est pas une mort, pas plus qu'une raison de regretter. C'est un souvenir. Le monde va de l'avant, mon frère avance lui aussi dans une autre direction. Moi, j'ai vu ce bout de notre histoire familiale s'en aller. Je n'ai pas pleuré son départ, mais je crois que mon coeur, lui, pleure les souvenirs que cet échafaudage représentait pour nous tous. Ni mon père, ni mon frère n'en parle depuis. C'est ainsi: on avance... On ne sait pas reculer chez nous.

Bon vent frangin, qu'il te soit favorable pour ton avenir.

27 juin 2014

Analyse d'une plainte ridicule

Comme mes lecteurs peuvent le lire assez souvent, je n'ai guère de pitié, que ce soit avec moi-même qu'avec les autres. Ainsi, j'ai déjà vilipendé Le Hollandais Volant pour certains de ses propos, les estimant déplacés de mon point de vue. Ceci étant, cela ne m'empêche pas non plus de lui reconnaître de bonnes réflexions. C'est donc pour cela que je me permets de rebondir sur une autre de ses brèves, dont voici le lien ci-dessous.

La brève sur les plaintes de 40.000 étudiants concernant le BAC de mathématiques

Reprenons un peu l'idée de départ pour en parler : des étudiants se révoltent en grognant qu'un examen se révèle trop difficile, et que cela peut nuire à l'obtention de leur diplôme. Déjà, dans le texte, il y a un non-sens absolu: un examen est là pour sanctionner une compétence, permettre d'établir un niveau, et donc donner une vue "cohérente" des acquis d'une personne. De fait: si un examen est trop simple, celui-ci en devient soit inutile, soit tout simplement perçu comme inutile, puisque les futurs recruteurs feront un rapprochement légitime entre un diplôme quasi offert (puisque trop facile), et la potentielle incompétence de son détenteur. Rien que cette idée nous fait dire qu'il y a une profonde stupidité de la part des élèves de se plaindre de la difficulté d'un diplôme. Plus le diplôme est difficile, meilleure est sa perception de la part des gens amenés à en tenir compte!

Le second aspect fondamental est qu'il y a ce qu'on appelle un programme, qui est dans le principe une liste de compétences et de connaissances dont doit s'armer l'étudiant, ceci en vue d'obtenir son diplôme, puis par la suite d'avoir accès à des études supérieures. Cette liste n'a rien de secrète, et les ouvrages scolaires sont justement conçus pour couvrir l'intégralité dudit programme. Par conséquent, deux questions me taraudent... la première est élémentaire: les étudiants râlant contre l'examen ont-ils daigné ouvrir le livre de mathématiques pour voir ce qu'il contenait? La seconde, tout aussi élémentaire, est de s'interroger sur "Avez-vous pris le temps de suivre les cours, puis de réviser pour préparer le BAC"? Visiblement, j'ai tendance à revendiquer un non ferme et définitif. A mes yeux, il est hors de question de s'abaisser à négocier avec des étudiants bêlant ainsi, car visiblement c'est plus du domaine de la flemme intellectuelle que du vrai problème technique sur l'examen que relève la crise de nerfs.

On pourrait me dire de pondérer mes propos, ne serait-ce que parce que le cursus idéal n'existe pas. Entre un enseignant absent (pour de bonnes ou de mauvaises raisons), un autre qui se révèle être un très mauvais pédagogue, ou encore des cours bâclés menant à des trous dans le suivi du programme, il y a de quoi faire. Bien entendu, c'est l'étudiant en bout de chaîne qui pâtit de ces différents profils, mais je vais réinterroger ces mêmes étudiants "victimes", en leur demandant clairement: êtes-vous autonomes? Etes-vous curieux de nature? J'ai connu, bien malgré moi, la situation où le professeur se moquait ouvertement de suivre ses élèves, au prix d'une absence chronique de compétences acquises au fur et à mesure des mois. On en a tous soufferts, certes, mais l'attitude globale fut non pas de se plaindre, mais plutôt de bûcher, de chercher des renseignements, bref de ne surtout pas stagner dans un attentisme confortable et particulièrement nocifs. A l'heure de l'internet, l'excuse du "On n'a pas appris ça" ne tient plus réellement, puisque l'information, la connaissance, et même les correctifs des années antérieures sont accessibles en ligne! L'élève n'est pas une cruche qu'on doit remplir par devers sa volonté. L'élève se doit d'être l'éponge volontaire, motivée à apprendre, bref d'être moteur de sa propre réussite!

On met en accusation l'éducation nationale, la taxant de tous les maux concernant la jeunesse. Malheureusement, nombre de ces remontrances sont légitimes, au titre qu'il y a une attitude de laisser-aller dans ce secteur. Cependant, il faut bien se rendre compte que l'autorité de l'instituteur, du professeur n'a plus de vraie valeur, puisque l'enfant devient le roi absolu. Quand c'est le gosse qui détermine le fonctionnement de la classe, et plus l'enseignant, m'est avis qu'il est plus que délicat d'obtenir quoi que ce soit des élèves. J'ajoute également un aspect abordé par le Hollandais, même si je ne suis pas aussi noir dans ma façon de voir les choses: tant que l'on permettra aisément aux élèves de se distraire durant les cours, tant qu'un portable pourra sonner pendant les horaires normaux d'enseignement, la paix en classe n'existera pas. J'estime donc qu'il serait nécessaire d'instaurer la même chose qu'aux abords d'une prison, à savoir un brouillage pur et simple des émetteurs mobiles, afin de s'assurer du non-usage des téléphones pendant les heures de cours. On peut même envisager des plages horaires, à savoir un fonctionnement autorisé durant les horaires de pause, et un brouillage systématique durant les cours, à l'exception de salles "blanches", permettant au tout à chacun de passer un appel si celui-ci se révèle réellement nécessaire. Notez qu'il n'est pas utile de me parler d'urgence avec le portable: j'ai grandi sans le portable, et jusqu'à preuve du contraire, celui-ci ne m'a jamais manqué pendant que j'étudiais! Donc, merci de ne pas lancer de "Oh mais on peut en avoir besoin". La réponse est simple: non. La salle de cours doit être un sanctuaire, car l'instruction se doit d'être isolée de tout parasite extérieur.

Mon dernier point de réflexion se porte plus précisément sur l'impact de la modernisation de l'école, notamment dans les processus de fourniture des informations. Le net permet à tout étudiant d'accéder à des cours, mais également à des devoirs corrigés, voire même à des dissertations très faciles à copier. De fait, la question de fond qui se pose est de savoir comment faire passer le cap aux étudiants, tout en leur offrant un bagage intellectuel et culturel suffisant pour affronter la vie active. Il existe aujourd'hui des services payants qui se chargent de faire les devoirs des gosses, c'est dire la dérive qui est en train de se profiler! Me concernant, cela sous-entend alors deux axes fondamentaux de réflexion: l'apprentissage par la recherche, et l'examen uniquement dans le cadre de l'établissement scolaire.
La première orientation serait, selon moi, de pousser les élèves à chercher de l'information, ceci non pas en donnant des cours déjà formatés, mais en s'axant plus vers les capacités du net. Au lieu de donner des formules à résoudre par exemple, pourquoi ne pas pousser les étudiants à chercher l'origine des formules (Pythagore par exemple), et inciter à trouver des exemples pratiques d'usage de ces fameuses formules? Cela aurait pour principale vertu d'enrichir notablement et durablement la culture des élèves, mais également de sanctionner une prise de conscience et de responsabilité de chacun.
Le second point serait, selon moi, de ne plus avoir de devoirs à domicile, au sens où on l'entend aujourd'hui. J'ai la conviction qu'en replaçant les examens, devoirs et autres notations au sein de l'établissement, que celles-ci reprendraient de la valeur, et donc un sens dans le contrôle continu des connaissances. Prenons un devoir de mathématiques: durant une semaine, les élèves pourraient partager avec l'enseignant, apprendre les théories, avec des mises en pratique régulières durant les cours. Les "devoirs" seraient alors de chercher la source (comme dit précédemment), et ce n'est que la seconde semaine que seraient sanctionnées la bonne compréhension des sujets abordés. La philosophie, ou bien encore le français pourraient fonctionner de la sorte, avec un minimum à lire avant chaque cours, et des échanges constructifs durant ceux-ci. L'examen de compréhension seraient alors là pour valider de manière claire et objective les connaissances accumulées durant ces séances de formation.

Je peux paraître très rêveur, mais je crois qu'on est face à un énorme problème: la culture est aujourd'hui non pas accessible, comme on voudrait bien le croire, mais de plus en plus inaccessible, faute d'inciter quiconque à chercher. Trouver sans réflexion une réponse, ce n'est pas de l'accès à l'information, c'est du gavage d'oie gratuit. Je me plais à répéter un exemple stupide, mais particulièrement marquant. Prenez l'analyse d'un texte, où l'étudiant n'a pas accès à l'information par le net. Il sera tenu de relire, d'analyser selon ses connaissances, et donc de faire un vrai travail de réflexion. Maintenant, ce même étudiant a accès au net... il ânonnera bêtement ce qu'il a trouvé sur une page quelconque, quitte à recopier des stupidités sans nom.

Le net n'est pas un éducateur, il n'est qu'une vaste librairie où se côtoient sans contrôle des magazines people, Mad, le canard enchaîné, des fanzines, et des encyclopédies de haute volée. Comment y faire le tri? L'immense majorité de nos jeunes n'ont pas la moindre idée du sens et de la valeur de la recherche. Par analogie, quand ils cherchent, ils le font via un Google, et s'arrêtent aux trois premiers liens disponibles. Est-ce suffisant? Est-ce que cela rend inutile la lecture, la culture personnelle? Pas le moins du monde, au contraire même. L'école ne développe pas l'esprit critique, pas plus qu'il n'incite à réfléchir. Aujourd'hui, le bachotage est la norme pour l'obtention d'un diplôme. Cela ne remet pas en cause les informations ingurgitées (quoique... vue la propagande gauchiste dont on farcit allègrement les étudiants dans certaines matières...), mais bel et bien le format d'instruction. Oui, je parle d'instruction, pas d'éducation. Cela en fait bondir certains? Le français est pourtant clair sur ce point: éduquer, c'est enseigner des règles de vie, des façons d'être; l'instruction, c'est donner un bagage intellectuel et/ou culturel. L'école n'a pas pour rôle d'éduquer les enfants, c'est du domaine de la sphère familiale ça. De fait, tant que cette distinction ne sera pas clairement faite, nous aurons encore des enfants jouant les oisillons piaillant dans l'attente de la béquée, des parents bien contents de se délester de leurs responsabilités sur les enseignants, et des enseignants lassés de n'avoir pas le moindre pouvoir dans leurs classes.
Petit aparté: comment peut-on parler d'éducation nationale, (éducation...), alors qu'on parle d'enseignant (enseignement, instruction...)? Il n'y a pas là un gros problème rien que dans les termes?

Pour finir, les débats sur la qualité des examens, sur la valeur réelle des diplômes ne va aller qu'en s'intensifiant. Je vais donner un exemple particulièrement limpide qui vous poussera à réfléchir avec inquiétude sur le devenir de l'école. Quand un élève peut taper son devoir de français dans un traitement de texte, et que celui-ci lui corrige toutes les fautes grossières, est-ce l'élève qui comprend les corrections, ou bien est-ce finalement l'ordinateur qui devient le rédacteur du texte revu? Toute la question de base est là... et j'ai peur que cela devienne de plus en plus difficile de faire la distinction. J'espère sincèrement que l'on va se pencher sur ces questions, et accepter de faire une réforme enfin cohérente avec le quotidien des enfants. Le temps du monde sans le net n'est plus; le temps où l'enfant devait fouiner dans un dictionnaire, ou bien lire des articles entiers d'une encyclopédie est révolu. Alors, faisons évoluer, ensemble, l'école pour qu'elle offre des chances aux élèves, mais surtout qu'elle les incite à faire des démarches intellectuelles, ceci en lieu et place de quelques clics rapides sur un moteur de recherche.

23 juin 2014

Faites souffrir vos neurones

Qu'il soit dit haut et fort, l'intelligence est une chose qui ne sera jamais équitablement répartie, au titre évident que chacun de nous s'en suppose suffisamment doté (De fait, Descartes, paraphrasé par Coluche, avait totalement raison). De ce simple postulat apparemment insuffisamment accepté par la foule des intellectuels de comptoir, nous devrions tirer quelques leçons, ce qui, malheureusement, ne semble absolument pas être le cas. Loin de moi l'idée d'enfoncer des portes ouvertes en revendiquant que l'Homme est fondamentalement stupide, mais plutôt de m'interroger sur le manque de pragmatisme chronique dont semblerait souffrir le "homo modernis", tel qu'il aime se qualifier lui-même.

Déjà, ne dérivons pas vers les tests divers et variés dont les psychologues savent nous tartiner les neurones, notamment ceux de QI ou du Rorschach. Une fois ce premier écueil évité dans une élégante pirouette, penchons-nous sur l'absence de mémoire dont nous savons faire preuve, ceci à tel point que l'humain s'est greffé des équipements aussi variés qu'incongrus pour compenser cette mémoire défaillante. Par exemple, qui retient encore une flopée de numéros de téléphone? Qui a encore un sens de l'orientation acceptable? Nous compensons notre fainéantise cérébrale avec des logiciels, des bidules électroniques, à tel point qu'on peut littéralement dire que celui qui perd son téléphone portable perd aujourd'hui un tiers de ses souvenirs. Dramatique, non? Et pourtant, il serait tellement plus sécurisant de se servir de la seule chose qui ne tombe pas (trop) en panne, à savoir notre boîte à gamberge...

Ensuite, il y a cette vaste gabegie qui est aujourd'hui monnaie courante, à savoir l'incapacité dramatique qu'ont les gens à effectuer des opérations mathématiques sommes toutes assez élémentaires. Additions, soustractions, multiplications... il y a de quoi hurler quand le quidam sort (une fois de plus) son téléphone pour tapoter sur la calculatrice intégrée à son cerveau amovible. Et dire qu'on m'avait enfourné de force les tables de multiplication, qu'on m'avait imposé de passer des épreuves notées sans l'usage du moindre accessoire électronique... Bref, faute d'usage de la cervelle, nous devenons donc tributaires de la petite babiole en plastique! J'ajoute encore une chose ahurissante: qui sait encore se servir d'une règle à calculer? Y-a-t-il encore des enseignants qui prônent l'usage de cet outil séculaire et parfaitement fiable? Non? Ma foi, oublions, laissons le cerveau aller aux fraises, il est tellement plus confortable de s'appuyer sur un "penseur" de substitution!

Continuons donc avec l'usage des lettres. Depuis quelques années déjà, je clame haut et fort qu'il est de mon devoir de préserver mes maigres connaissances, ceci au titre qu'il m'est insupportable de déchiffrer les SMS par exemple. Harpie? Intégriste? Probablement, à tel point que je passe certainement pour un pénible à ce sujet. Ceci étant, non, je ne pourrai jamais m'abaisser à la vilénie de dire "oui bon, on peut tolérer". Pas question! Comment tolérer l'horreur, comment s'éloigner de la beauté pour l'atroce déchiffrage des bavardages futiles d'une génération inculte? Il s'agit autant d'un cri du coeur que d'une diatribe à destination des faibles et autres tièdes: je ne cèderai pas un pouce de terrain, respectons la langue, adorons là, car c'est elle qui nous permet d'exprimer avec justesse et richesse nos sentiments, qui donne à la plume toute sa force, et qui, surtout donne aux générations futures un aperçu de ce que nous avons pu être. Alors, imaginez donc l'archéologue tombant sur des archives... Et lisant, avec un sourire aussi amusé qu'attristé, des "lol cé cho ton truk"... J'en frissonne d'avance.

Pourquoi ne sollicitons-nous pas plus notre si belle mécanique biologique qu'est notre cerveau? Du rêve à l'idée, en passant par l'analyse, il est là, systématiquement présent à l'appel, et prompt à faciliter son usage, ceci même pour les plus imbéciles d'entres nous. Ne cédons pas à la facilité ni au repli derrière des excuses comme "les temps changent". Un livre se lit, qu'il soit sur papier ou sur écran; la beauté s'admire encore, que je sache, par la vue; donc, pourquoi se résigner à laisser notre si joli outil en inactivité, si ce n'est sous le prétexte minable "qu'il faut vire avec son temps"? L'Homme est un fainéant qui s'impose des règles. En effet, sans cadre, nous sommes immédiatement tentés par "la glande", quitte à partir au désastre. C'est ainsi: on est tenus d'être encadrés, parce que nous sommes incapables de nous encadrer de nous-mêmes. Dans ces conditions, donnons-nous un cadre intellectuel, ne cédons pas aux sirènes de la "culture" poubelle, car c'est cela, la vraie déchéance d'une civilisation: croire que les loisirs sont plus importants que le reste!

Enfin, j'ai l'intime conviction qu'un cerveau peut être constamment enrichi, amélioré par notre volonté d'être meilleurs; S'informer, ne pas se contenter du "peu" quand on peut avoir le plus possible. C'est ça, se cultiver. Alors, cultivons nous, lisons, écrivons, découvrons le monde qui nous entoure! Je crois sincèrement que se contenter de la lucarne interactive qu'est Internet, c'est se brider, car la toile n'est rien de plus qu'une vaste librairie désordonnée, où chacun peut publier, et ce que ce soit intéressant, dégradant, ou pire encore dangereux. En même temps... on a toujours estimé que les intellectuels étaient dangereux: la preuve en est, ce sont eux qui sont systématiquement mis en accusation dès lors qu'un système politique s'effondre, ou qu'il devient dictatorial. Les goulags doivent sûrement se souvenir des millions de "cerveaux" réduits en esclavage... Penser, c'est une arme redoutable, surtout pour celles et ceux qui voient la foule comme du bétail qu'on doit mener à l'abattoir.

En un mot: PENSEZ!

20 juin 2014

Leçon de vie

A méditer...

Histoire

Bien souvent, je me suis attaché à rédiger quelque-chose concernant les commémorations des grands évènements, que ce soit l'armistice de 1918, ou bien le 8 Mai. Pourtant, cette année, je me suis gardé de réagir concernant le débarquement allié en Normandie, ceci pour plusieurs raisons. La première, et sûrement la plus évidente, est que tout a été dit ou presque concernant l'évènement, que ce soit sous la forme de documentaires, que de films à grand spectacle. De là, je me suis dit qu'il était plus judicieux de laisser les médias se charger de nous rappeler cet évènement, que d'épiloguer vainement à son propos.
La seconde raison m'ayant poussé au silence se révèle plus morale, au titre que le débarquement allié a été un massacre, mais pas uniquement dans les rangs des assaillants. On ne se préoccupe jamais des conscrits Allemands, pas plus que des civils de la région. Etrangement, on ne garde que l'image du GI avec son casque, fauché par le méchant nazi planqué dans son bunker. Merci l'imagerie guerrière véhiculée par Hollywood. De fait, je ne vais pas relancer un énième débat sur les combats, pas que je n'envisage une analyse du résultat obtenu, ceci au prix de milliers de morts. Laissons cela aux historiens et aux propagandistes, parce que, dans le fond, il est de leur rôle de transcender la réussite du vainqueur, quelles que fussent ses vraies motivations.

Regardons plutôt l'individu, et laissons le parler. Il y a bien longtemps, j'ai écrit un texte relatant les idées et opinions d'un soldat Allemand, ceci le jour de la défaite de son pays. Je vous invite à le lire (si ce n'est déjà fait), en suivant le lien ci-dessous, puis à mettre en perspective les mots d'un vétéran s'étant battu de l'autre côté du fusil.
Le dernier jour du dernier mois de la dernière année de ma vie.

Aidé de sa canne brune tordue comme un cep de vigne, il s'avança sur son perron, et observa le soleil lourd de son Kansas natal. Lui qui était né dans une ferme assez isolée, il n'aurait jamais imaginé traverser les océans pour se battre pour sa patrie, et encore moins ressentir l'horreur d'être le témoin de la sauvagerie humaine. Son visage, ses mains, son corps même étaient lézardés par le temps, mais certaines de ces marques étaient le souvenir de la violence des combats où il avait eu le malheur de se battre. Pauvre vieillard perclus d'arthrite, usé par le temps et la vie, il continuait pourtant à se lever aux aurores, à faire de l'ombre avec sa main gauche, et à scruter le ciel pour voir le soleil s'élever lentement au bout de son champ de blé.

Derrière ses petites lunettes roulaient une paire d'yeux malicieux, cernés des replis de paupières devenues bien lourdes. Il souriait au monde, il écoutait le coq s'égosiller, et savourait la brise déjà chaude perlant sur sa peau flétrie. L'âge lui donnait un air apaisé, et la bedaine accumulée avec le temps lui aurait permis de tenir le rôle d'un père noël sans trop de difficultés, si ce n'est sa coupe de cheveux typiquement militaire, et le rasage de frais qu'il s'entêtait à maintenir dès le lever. "La discipline ne s'oublie pas", se plaisait-il à répéter quand on lui demandait pourquoi il tenait tant à ses habitudes martiales. La tasse de café à la main, adossé à un poteau de la tonnelle, il semblait chercher quelque-chose dans le levant, comme si, là-bas au loin, il y avait autre chose que la fin de ses terres. Si on lui avait posé la question, il aurait invariablement répondu "je cherche des visages du passé", puis il aurait fait mine de passer à un autre sujet, d'aller se servir une autre tasse, ou bien d'aller donner à manger à ses poules.

Tout au fond de lui, quelque part bloqués entre sa conscience et son âme se trouvaient des souvenirs d'un temps aujourd'hui pratiquement oublié. Il était un des derniers, un de ces témoins qui, un jour, finirait par mourir et emporter avec lui toute trace vivante de ces temps atroces. Il se souvenait, il n'arrivait ni à oublier, ni à se pardonner à lui-même ce que la guerre l'avait poussé à faire. Il n'y avait rien de guerrier en lui avant le débarquement, pas plus qu'il devait y en avoir chez les pauvres types en face. Ils avaient un fusil en main, ils devaient vivre ou être tué, alors à tout choisir, on tuait le gars au bout du canon. C'était comme ça, ça ne s'analysait pas, car une balle ne se pose jamais de question, elle tue, aveuglément, définitivement.
Tout pouvait déclencher en lui des souvenirs, depuis une sirène ressemblant trop à celle des navires de guerre, le cliquetis d'une chaîne ayant de faux airs de chenilles de chars, ou bien les pétards de la fête nationale qui tonnaient le 4 Juillet, n'importe quoi avait ce don douloureux de faire remonter à la surface des scènes indescriptibles. Et là, silencieux, pensif, il s'isolait intérieurement, et ses yeux voyaient défiler la pellicule parfaitement neuve et inusable des évènements vécus. Il le savait, il partirait avec ce poids sur le coeur, il ne pourrait jamais s'en départir, et ce bien qu'il ait mis une vie entière à s'y essayer. On n'oublie pas le sang sur les mains, pas plus qu'on n'oublie celui versé par ses camarades.

Il écoutait très attentivement le ronronnement des tracteurs dans les champs des voisins, surtout quand ils labouraient. C'était "son" moment, celui où il pouvait revoir les équipages des Sherman tentant de se dépêtrer du bocage, où la mécanique des blindés Allemands terrifiait ses camarades, où la vie ne tenait qu'à la chance de ne pas être en face d'un canon de fort calibre. Le diesel, le bourdonnement sourd de l'échappement crachant des nuages noirs de suie, l'odeur d'huile brûlée, c'était comme être à nouveau à l'abri d'une de ces monstruosités de fer, guettant l'opportunité de fuir face à la grêle de balles ennemies. Et personne ne pouvait le comprendre, pas plus le jeune conducteur de l'engin agricole, que ses proches qui cherchaient une explication à ses silences parfois trop longs. C'était comme ça, il avait vécu ça, cette marche à travers la France, jusqu'à l'épuisement, la peur dans les tripes, et celles des morts sur la route.

Il avait fait ses premiers pas dans la mer à Sword. Il avait entendu les balles siffler autour de lui. Il avait hurlé de rage et de terreur mêlées lorsque sa compagnie et lui furent accrochés par les Allemands. Il avait, pour la toute première fois, ôté la vie. Il avait tout fait pour ne surtout pas regarder l'adolescent en uniforme à qui il avait arraché le visage. Autour de lui flottaient les corps d'autres débarquant avec lui, certains s'étant noyés, d'autres ayant été fauchés par les mitrailleuses, ou pulvérisés par des mines. Les cris, l'effroi, les embruns, et surtout ce vacarme, assourdissant, cette sensation que la terre elle-même vibre tant elle est secouée de spasmes provoqués par les bombes... Il sentait encore dans ses jambes et ses genoux ces ondes qui revenaient, encore et encore, saccadées et brutales, douloureuses et terrifiantes. Il avait fait comme les autres, il avait couru, il était passé à travers les lignes, il était devenu un combattant, un tueur.

Il avait alors crapahuté, encore et encore, priant le ciel de ne pas mourir si jeune et si loin de chez lui. Mais il fallait le faire, qu'il le veuille ou non, c'était un devoir de se battre, de tout faire pour gagner. La vie d'un seul ne comptait plus, c'était la Vie qui devait triompher du Mal, tel qu'on leur avait inculqué en parlant du nazisme. Seulement, de nazis, en a-t-il réellement croisé un seul? Il avait surtout affronté de pauvres gars, des bidasses comme lui, des bleus tout juste sortis des jeunesses hitlériennes, des gens ordinaires poussés à bout par l'Histoire. Avoir l'uniforme Allemand ne faisait pas d'eux des monstres... Et de monstre, il se sentait en être un en étant devenu froid au sort des autres.

Les jours s'étaient alignés, imperturbables comme le sera toujours le calendrier. Eux, ils étaient ballotés par les combats, transférés d'un coin à un autre par des ordres incompréhensibles, pour parfois revenir au point de départ sans raison apparente. C'était comme ça, il devait obéir aveuglément, et surtout ne pas tomber au "champ d'horreur". Que ce paquetage pouvait être tout à la fois léger et si lourd! Que les brodequins étaient agréables et insupportables selon le terrain croisé! Les seuls réconforts dont il avait souvenir étaient le corned-beef dont il raffolait, et les cigarettes qu'on faisait tourner jusqu'à s'en brûler les doigts. Qui pouvait comprendre que ces conserves étaient les meilleures jamais mangées? Qui pouvait soupçonner toute la joie d'ôter ses chaussures après des kilomètres éreintants sous le soleil ou à l'ombre de forêts étouffantes? Qui connaissait la saveur salée et amère de la sueur qui vous coule sur le visage quand vous attendez un assaut de l'ennemi?

Il était las. Oui, las de ressasser, las de ne pas parvenir à oublier, usé d'avoir trop vu et vécu. Il avait encore l'odeur âcre de la chair brûlée des équipages des chars en flammes, il avait encore le goût de la poudre quand une douille était éjectée, il sentait encore sur sa peau la froideur de la peur quand elle venait vous alerter qu'un obus pouvait, à tout moment vous faucher... Et surtout, il entendait encore et toujours les hurlements, les pleurs, les cris, les gémissements des blessés, qu'ils soient ou non des copains. Ces cris, ils hantaient ses nuits, le terrifiaient, lui glaçaient les chairs jusqu'à la souffrance au plus profond de son être. Et il fallait oublier... Mais comment oublier?

Quand il était revenu, tout avait changé. Non que son village ou sa famille, ou encore sa fiancée avaient changés, mais lui, c'était quelqu'un d'autre. Son coeur avait été brisé puis suturé par la dureté des épreuves. Son âme était rapiécée, faite des débris de ses illusions, et recousus à coups de détermination et de reniements. Il avait tué, il avait été blessé, et s'était convaincu de devoir haïr celui d'en face. Foutaises! L'ennemi? Quel ennemi? Ce gosse qui appelait sa mère après avoir eu la jambe arrachée par un éclat d'obus? Ce pauvre type au visage miné de fatigue qui fixerait éternellement le ciel azur de Normandie? Ou encore cet autre gars qui s'était rendu, parce qu'il en avait marre de se battre... et qu'un autre de son campa avait descendu parce qu'il le voyait comme un déserteur? Il est si facile de se faire des idées sur les combats tant qu'on n'a pas vu ce que cela veut réellement dire.

Son flanc était balafré, comme le serait la portière d'une vieille voiture ayant connue les affres de la circulation et du temps. Cette blessure, c'était sur le chemin menant à l'Allemagne qu'il l'avait récoltée. On l'avait ramassé, mourant, l'aine dégoulinant de son sang caillant à cause du froid. Les Ardennes avait failli être son tombeau, et la France son dernier voyage. Il avait survécu. Pourquoi lui plus qu'un autre? Pourquoi son voisin de chambre était mort le lendemain de son arrivée? Quelle était la règle? Il n'y avait pas de règle, ce n'était ni un jeu ni une loi, tout était évènement, et au jour le jour les soldats vivaient dans l'attente de leur sort.

Il était revenu. Sa distance avec les vivants avait été insupportable pour sa fiancée. Ses cauchemars nocturnes une source perpétuelle de malaise et de peur. Il avait failli sombrer dans l'alcool, et ce n'était que la rencontre avec sa femme qui l'avait arraché aux bras d'une mort plus lente et plus douloureuse encore. La déchéance des anciens combattants était courante. Chacun trouvait sa manière de s'évader, que ce soit l'alcool, pour certains la drogue, ou encore la fuite en avant. Lui, elle lui avait sauvé la vie. Il ne pouvait donc pas se laisser aller, il lui avait promis de vivre jusqu'au bout, tant que ses forces pourraient le soutenir. Ainsi va la vie, ceux qu'on aime partent, d'autres restent ou vous survivent, et au milieu de nos proches on se cherche des raisons d'exister, avec volonté, acharnement, avec la terreur de ne plus avoir de raison de s'accrocher.

Puis, un matin comme tous les autres, il finira par s'affaisser sur la balancelle, les paupières closes, le visage apaisé du poids de la culpabilité, le coeur vidé des horreurs de son passé. Il ne s'est jamais considéré comme un héros; il ne s'est jamais vu comme étant quelqu'un de différent. Il a vu la guerre, il l'a vécue comme tant d'autres, un anonyme sur les listes de ceux envoyés au front. Il était un gamin en partant, un fils de paysan candide et excité par le voyage vers le vieux continent. Il était revenu vieilli, meurtri en dedans, blessé au dehors, marqué à jamais par ce qu'il avait fait pour survivre. Les voisins le trouveraient là, ils pleureraient ce vieux bonhomme un peu têtu, toujours aimable bien qu'un peu rude, et sa famille accompagneront sa dépouille jusqu'au cimetière. Quelqu'un fera sonner le clairon, parce qu'il faut marquer la disparition d'un soldat de cette manière, parce qu'il faut bien se souvenir de ce qu'il a fait pour une haute idée de la liberté. Croyait-il en ces idéaux, en ce patriotisme si brutalement mis en avant pour les nouvelles générations? Il n'aura jamais crû en autre chose qu'en le fait qu'on avait fait de lui un assassin, un homme doux et affectueux transformé en bête brutale et insensible. Qui se souviendra de ces gens brisés dans dix, vingt, ou bien cent ans? Qui saura ce que lui a pu ressentir? On l'oubliera, on arrêtera de fleurir sa pierre tombale, et, comme tant d'autres, son souvenir sera noyé dans le fleuve de l'Histoire. Sa petite histoire, elle, après avoir été réelle, sera souvenir, puis anecdote, pour finir effacée de la mémoire collective. Ainsi vont et viennent les vivants, ainsi partent les morts.