05 juin 2018

En forêt

Dans la série « expériences littéraires », voici un nouvel essai pour le seul plaisir de jouer sur une thématique. J’aime m’amuser avec les mots, alors, si cela vous plaît, profitez donc de l’occasion et n’hésitez pas à me laisser via les commentaires des idées de sujets afin que je puisse user ma plume sur tout et n’importe quoi.

Votre obligé
Jefaispeuralafoule/Frédéric

Ses pas font craquer les branches et les feuilles tombées à cause de la tempête. Au-dessus de lui le ciel est un satin noir comme celui qui recouvre un cercueil lors de funérailles. Le roulement perpétuel de l’orage donne un air de canonnade à l’atmosphère, et les éclairs sont autant de déchirures dans ce voile sombre où il n’y a ni lune ni étoile. A chaque détonation, l’espace s’éclaire et les ombres s’étirent, s’allongent, faisant de chaque arbre, chaque objet un démon tiré de ses pires cauchemars enfantins. La forêt apparaît alors comme une armée de spectres, où chaque tronc tend ses branches comme autant de bras démoniaques, prêts à se saisir de lui et à le broyer. Il frémit, transi de froid, détrempé par les ondées, ses tempes ruissellent, il a mal jusqu’au fond de son corps, comme s’il était perclus de rhumatismes.

Il s’est enlacé lui-même pour se réchauffer. Son pull est une serpillère dégoûtante de pluie et de boue liquide, ses cheveux sont à présent une masse informe de filaments noircis, et ses yeux peinent à percer les nappes du brouillard qui s’est levé. Il y a quelques heures à peine, il était là, satisfait de son sort, savourant la chaleur d’un fauteuil sous le ciel d’été. Et là, en cette fausse nuit provoquée par le déluge, il erre, cherche son chemin, fuyant sans cesse, guettant une issue dans ces alignements d’arbres qui sont autant de barrières sur son chemin. Ses avant-bras sont lacérés par les ronces, il est voûté, accablé par le refroidissement et le vent qui crée une danse sinistre dans la nature qui l’oppresse. Ses mains cherchent une issue, elles tâtent et se blessent, il râle de douleur autant que de frustration, et chacun de ses pas est une souffrance dans la boue qui englue ses chaussures.

Il a peur. Il respire avec peine. Il halète pour retrouver son souffle. Il a couru, il s’est enfui, et pourtant il a la sensation très nette de n’avoir pas semé la menace qu’il a aux trousses. Son cœur bat la chamade, il est terrifié à l’idée qu’on le rattrape. D’un coup, il bute dans une racine et s’effondre dans une mare de boue. Son visage plonge, il s’étouffe presque, se redresse et reprend sa course sans même réfléchir ni même se rendre compte qu’il a failli rouler dans un fossé rempli d’eau. Son corps est endolori, ses nerfs tendus jusqu’à la rupture. Il a peur, il a froid, il ne sait plus où il est et encore moins où il va, mais il est sûr qu’il veut s’enfuir, s’évader, échapper à ce monstre invisible, à cette menace qu’il ne sait pas définir. Tout son être est voué à la survie, l’adrénaline étant son seul moteur. Il s’agite, il se cache derrière un tronc, épie derrière lui le chemin parcouru sans le reconnaître, et il ne voit rien. Pas de monstre, pas d’ennemi, pas de poursuivant, mais son être lui dicte de ne pas croire ses yeux. C’est certain, il n’est pas seul dans cette forêt, il y a quelqu’un ou quelque chose qui le traque sans relâche. Il se sent proie, animal chétif face à une menace indescriptible, une bête cherchant à se réfugier dans une futaie.

Un éclair déchire le ciel avec violence. Il entend cette détonation qui le fait tressaillir. Par chance, c’est un éclair et pas une détonation d’un fusil ou d’un pistolet. Le grondement du ciel s’accompagne de l’orgue du vent qui siffle dans la canopée. Il y a des tourbillons d’eau qui lui cinglent le visage et le corps. Il se sent meurtri, affolé, terrifié, prêt à tout pour survivre. Son cœur bat encore plus fort, il a la sensation qu’il pourrait éclater tant il est sous tension. Il cherche en lui ses dernières réserves de courage et de détermination pour les regrouper et en faire une force. Il veut retrouver son calme, raisonner et non réagir, redevenir maître des évènements, être celui qui décide et non celui qui subit. Cependant, un autre éclair allume l’espace de son bleu électrique, et sous ses yeux émerge puis disparaît aussitôt une ombre. Quelque chose de massif, dur, menaçant vient de s’annoncer à ses yeux écarquillés, puis s’est évanoui aussi vite que la lumière s’est diffuse. Il crie, il hurle des imprécations pour menacer celui ou la chose qui s’est bien trop approchée de lui.

Personne ne répond. Rien ne lui renvoie ses menaces. La pluie tambourine sur le feuillage dense, elle roule et coule en formant des ruisseaux autour de lui. La pente qui le domine lui renvoie l’impression d’être prisonnier perpétuel, incapable de s’enfuir. Il a gravi la côte et ne se voit pas faire demi-tour pour affronter ses peurs. Il va continuer à gravir l’obstacle, il va tenir. A quatre pattes, il se traîne, s’aidant de ses mains, se brisant presque les doigts dans le sol qui se dérobe. Il ne veut pas mourir, il ne veut pas être dévoré, mutilé, assassiné. Il veut juste survivre, réchapper à ce moment de cauchemar absolu. Il observe, hagard, au bout de ses forces et de sa volonté.

Il regarde ses mains. Il voit ses doigts trembler sans parvenir à les contrôler. Il sent que la peur s’est appropriée l’intégralité de ses nerfs, et que malgré ses tentatives il n’a plus aucune maîtrise de quoi que ce soit. L’odeur d’eau glacée, le parfum âcre de la mousse détrempée, les senteurs de pin et de chêne moisi lui tenaillent les narines. Il est enivré, ses sens sont saturés. Il a envie de se terrer dans un coin, se blottir dans une niche, se recroqueviller avec le fol espoir d’échapper à ce destin qui lui apparaît désormais inévitable. Sa vue ne lui montre aucune menace, il ne voit rien venir, pas un pas, pas une bête, pas un homme. Personne n’est là, il est seul, errant dans une forêt inconnue, sous une pluie battante, tétanisé de fatigue et de terreur. Il veut mourir, il a envie que ce cauchemar s’arrête. Il espère se réveiller. Malheureusement, tout est trop tangible, trop réel, trop distinct pour être le fruit de son imagination. Il le sait, il en a la certitude absolue : ce sont ses derniers instants, « on » va le saisir, l’étriper, le faire hurler de douleur avant de lui briser le corps et l’âme.

Puis, tout à coup, un autre éclair. La silhouette réapparaît. Elle est toute petite, minuscule même. C’est comme un corps d’enfant surmonté d’une tête trop grosse pour ce tronc chétif. Dans l’obscurité, seules deux pupilles luisent. Il est maintenant adossé à un tronc, il tremble sans pouvoir détourner le regard de cette chose qui s’approche pas à pas, il pleure, supplie… et la chose lui tend un papier. Il s’en saisit, puis hurle de douleur… avant de s’évanouir.

La pluie a cessé. Il y a des aboiements dans la forêt. Des gens arpentent les sentiers et viennent fouiller chaque recoin de l’espace redevenu vivable. Ils sont en cirés, pestent contre la boue et les branches brisées, ils s’appellent les uns les autres pour faire le point. On trouve tout à coup son corps. On ameute les pisteurs, les chiens viennent et reniflent autour de la dépouille. Le corps semble intact sorti des griffures et autres lacérations bégnines de ses errements. Il est assis, adossé au même tronc, le regard empli de stupeur, la bouche ouverte dans une attitude de cri éternel. Sa main droite enserre toujours le papier froissé, comme une pince verrouillée à jamais sur un secret. On lui ouvre les doigts, on sort le bout de papier qu’on étale. Il y a là un dessin naïf, un enfant qui tient la main d’un adulte, le tout sous un nuage noir avec un éclair bleu. L’enfant sourit, l’adulte semble pleurer.

On ramasse le corps qu’on met dans un brancard pour le descendre à l’ambulance.

Il y a là, à côté de l’ambulance, une femme et un enfant. Elle pleure, elle tient le garçonnet par la main. Lui est impassible. Il ne sourit pas, son teint est terne, presque gris, et tout ce qui l’entoure ne paraît pas le toucher. Elle a reconnu le corps, elle est en larmes, elle ne sait plus quoi faire, et un policier la raccompagne à une voiture pour qu’elle puisse reprendre ses esprits. Tout à coup, l’enfant voit un autre policier tenant le papier. L’enfant, calmement, sans se préoccuper de quoi que ce soit d’autre, se dirige vers l’officier, puis lui dit sur un ton glacial, dépourvu d’émotion et de réaction : « je peux récupérer mon dessin monsieur ? ». L’homme, interloqué, se penche et lui demande quand il a dessiné le croquis, et l’enfant, avec un sourire hésitant entre l’ironie, la folie et la douceur juvénile « Cette nuit monsieur. Je peux le reprendre dites ? ».

04 juin 2018

Y a comme un bruit de guimbarde

Boing, boing… Curieux ce son qui vient de la cuisine… Ce serait la cafetière qui rend l’âme ? Le four serait-il en train de devenir dingue ? Aurais-je oublié d’éteindre un autre appareil ? Ou bien… ou bien ce lieu de préparation culinaire serait-il hanté par une âme damnée, errant en quête d’un objet usuel pour provoquer peur et terreur chez son détenteur ? Allons, un peu de sérieux, un peu de contenance ! Tu es un adulte, tu es du style pragmatique, à appliquer une analyse scientifique en toute chose, à raisonner au point d’en agacer ton entourage. Alors, ce n’est pas un bruit semblant être tiré d’un instrument improbable qui va te faire peur !

Et là évidemment, en pénétrant dans la pièce aménagée et garnie de meubles, rien. Le silence, absolu, glaçant même. La cafetière ne goutte pas, le four est dans son sommeil tel un démon cracheur de feu attendant son heure, et même le minuteur à œuf dur est bel et bien assoupi dans son tiroir. Alors quoi ? Aurais-je l’esprit troublé comme un Maupassant devenant dingue dans le Horla ? Suis-je pris d’une frayeur qu’un psychiatre s’empresserait de soigner à coup de camisole chimique ? Point de crise d’angoisse ou de panique, tout ceci n’est qu’un effet auditif, une hallucination totalement hors de … BOING. Comment ça, BOING ?! C’est une mauvaise blague, l’esprit frappeur a envie de m’agacer les neurones ! Tu vas goûter des sciences modernes, cochonnerie de frayeur instinctive ! Ma nature animale va la fermer et plier, parce que ma détermination est sans faille, et puis parce que je n’ai pas à être gosse un gosse hein…

Et encore ce boing, boing qui se remet à me chanter de sa nature provocatrice. Soyons méthodique. Les meubles sont tous fermés, ils sont là, arrogants dans leur netteté, alignés sur les murs et au sol comme à la parade, n’attendant qu’un geste pour s’ouvrir ou se fermer. Point de trace de porte mal fermée, point de tiroir branlant qui se paie ma tête. Alors, on fait le tour, on vérifie, on localise… et boing ! Espèce de… et un juron qui sort entre les dents, parque d’impatience légitime face au mystère qui s’épaissit à vue d’œil. Et l’évier ?! Allez, le robinet qui goutte, la perle dans l’inox, ça fait… ben ça fait plic ploc, pas boing bon sang !

Comme un traqueur de fantômes, je tire chaque tiroir et en vérifie le contenu. Rien qui puisse bouger, rien qui puisse me mettre la puce (ou la guimbarde) à l’oreille. Passons de ces contenants aux placards. Un à un, les portes s’ouvrent dans un mouvement souple à peine contenu par le ressort automatique. Et là, rien, encore et toujours ces empilements de plats, d’assiettes, de machines stockées à jamais ici en désespoir d’un usage vraiment utile, mais rien pour faire de maudit bruit. Je pousse, repousse, sors et remets la camelote, et toujours ce boing qui vient se trémousser dans mes oreilles. Se moque-t-on de moi ? Est-ce une caméra cachée ? Niche après niche, placard après placard, étagère après étagère, j’explore le joyeux désordre des casseroles et autres plats en céramique, je retrouve même des objets que j’avais supposés perdus. Ici, un couvercle, là un lot d’assiettes en carton, des bougies dans un sachet… et un confiturier ? Un confiturier… on en apprend tous les jours sur ses propres placards apparemment.

Et boing boing, arythmie d’un cœur mobilier en crise spasmophile, battement d’une aorte en cuivre d’un évier pourtant silencieux, corps d’une maison déterminée à me départir de mes restes de raison. Je suis sensé, être pensif et penseur, enquêteur méthodique qui repousse les limites de sa propre patience en furetant sans limite, vidant les derniers refuges de leurs contenus, entassant là des produits d’entretien, de l’autre côté un stock de conserves, pour finir par avoir tout le contenu sur le sol et non plus dans des loges réservées pour lui. Cri de douleur, cri de désespoir, boing, boing, cela recommence, impassible, moqueur, ironisant sur ma détresse ! Il y a forcément une raison, une cause !

Et puis soudain, sans y prêter attention, je me retourne et vois le dernier des placards. Il fait l’angle haut de la cuisine, celui qui, enserré entre ses camarades, contient un carrousel pour en faciliter le remplissage. Je me saisis de la porte et là, le spectacle d’un tourniquet ivre me saute aux yeux. Cochonnerie : le ressort, un rien trop tendu, n’appréciait pas une position intermédiaire entre « je suis à ma place » et « je cherche à revenir à ma place ». Rebondissant d’un coin sur la porte, le boing boing entêtant était le temps mis par ledit ressort à forcer le passage du carrousel, pour guetter la position idéale qu’il ne pouvait pas reprendre. Foutus ingénieurs IKEA : ça marche toujours dans le magasin, ça présente bien dans votre satané catalogue… mais là, non, comme par hasard, pas chez moi !

Fort de l’expérience, me voilà remettant la chose en place, fermant la porte et guettant le bruit m’ayant mené à ce grand chambardement. Tout semble en ordre. Pourtant, j’ai comme une colère noire qui me saisit. Me voilà repartir pour tout remettre en place, ranger, trier et amonceler ce fourbi indescriptible qui gît désormais sur mon carrelage. Et là, les imprécations fusent. « Abrutis d’ingénieurs, matériel à la con, je t’en foutrais de l’automatique moi… » et j’en passe des pires sous silence.

Et merde, on me demande d’aller accompagner des amis pour acheter du mobilier de cuisine. Nous voilà face à l’enseigne si caractéristique. Ils veulent bien voir les panneaux au nom imprononçable, se renseignent avec un vendeur qui, aimablement, leur propose un plan sur mesure et idéal avec tout ce qu’il faut. ATTENTION ! Pas le tourniquet ! Pas le carrousel de Satan ! C’est un piège ! Fuyez, sauvez votre santé mentale !

01 juin 2018

Un orage de printemps

Les gouttes martèlent sur les tuiles d’une maison abandonnée. La céramique verdie par le temps tinte comme autant de cloches désaccordées. Et là, sous l’ondée, on peut percevoir l’odeur de la poussière d’été que les grandes eaux de l’orage lavent avec tranquillité. Il pleut, pas un de ces déluges agressifs, pas même un de ces cataclysmes bibliques… non, juste un orage comme tant d’autres, un orage de fin de printemps, lent, à grosses gouttes lourdes et glacées, qui viennent s’écraser contre ce toit délabré.

Le ciel a changé de teinte. Il fait noir désormais, alors que le soleil devrait être encore visible. Il y a comme une tristesse dans cette grisaille, une forme de lassitude, où le ciel se fait reflet des hommes qui peinent sous la pluie. Et là, cette maison, solitaire sur son terrain broussailleux, reçoit l’orage avec une sorte de fatalisme. Elle est borgne par ses fenêtres brisées, aveugle par un de ses volets arraché par la dernière tempête, sa calvitie naissante de par ses tuiles tombées lui font un air dépité et grave. Elle ne rit plus à la présence des enfants qui l’habitaient, elle n’est plus le foyer doux et chaleureux d’une famille où chacun aime l’autre. Elle est là, placide, sans déprime ni amertume, vieillissant simplement sous les assauts de la nature qu’elle a un temps défiée.

L’herbe exulte dans les flaques qui se forment. Imperturbable, le rosier redevenu sauvage se délecte de cette masse d’eau qui s’accumule à son pied devenu torve avec le temps. Les parfums de ses fleurs s’envolent à chaque goutte qui vient les frapper, et les insectes se délectent de cette alerte olfactive. Que se passe-t-il ? Est-ce une renaissance ? Chaque plante savoure sa chance d’être arrosée, là où désormais l’arrosoir de zinc est définitivement perforé par la rouille et le temps qui passe. Le lierre, patient envahisseur, a su prendre son parti en restant à végéter en attendant que nul ne le taille ou ne l’arrache. Désormais, il est intime avec les façades de la maison qu’il sape chaque jour un peu plus, ami avec les fissures qui se sont formées entre les pierres et les briques qui se disjoignent. Les enduits jadis robustes et vantards sont au sol, traces éparses d’un temps révolu où chaque habitant tenait à garder maculés les murs visibles du bâtiment. La pluie perle sur ces pans lézardés, elles sont comme des larmes sur des joues sales, autant de souvenirs à présent confus et presque invisibles.

Dans les pièces ouvertes aux intempéries on peut encore lire un tableau en ardoise. De son noir il reste encore un peu de sa superbe, et les mots tracés à la craie demeurent un peu lisibles. Ici, un prénom, là une pomme, plus loin un mot en jaune pour « soleil ». Il y a des dessins naïfs qui résistent, fixés au plâtre des murs par des punaises qui, une à une, périssent dévorées par l’oxydation. La moquette sent l’eau stagnante, elle a verdi, sur elle a poussé des champignons, de la mousse, et même quelques embryons courageux d’orties. Les battants de ce que furent des fenêtres gisent là, misérablement pendus à leurs gonds, les vitraux brisés et disséminés. Dans ces restes de verre se reflètent le ciel gris et lourd de nuages, dans ces reflets on peut lire le destin d’une maison abandonnée à jamais à son sort.

La pluie tinte dans les gouttières. Elles sont encore vaillantes, efficaces, derniers volontaires contre les éléments. Elles déglutissent, bien que lasses et délabrées, ces flots qui perlent le long des restants de la toiture. Il y a eu des nichées, des béquées, des déluges, des tempêtes, de la neige même pour les harceler, et pourtant, courageuses voire arrogantes, ces gouttières chantent encore sous les perles d’eau. On entend des gémissements çà et là, ce sont ces bouchons qui frottent et pestent contre les flots. Puis, soudain, un de ces paquets d’herbes et de salive animale fond, s’écoule, et disparaît dans les siphons. C’est ainsi, ces tuyaux verticaux résistent, mais pour combien de temps encore ? Le temps aura bientôt raison, elles se décrocheront des façades désormais désunies et épuisées.

Les gouttes continuent à tinter. Elles roulent sur les toitures. Elles rebondissent sur les poutres devenues apparentes. Dans une autre pièce le mobilier est toujours là, sali, souillé, épuisé par les éléments. Le canapé a été lacéré par les animaux. Rats, chats, insectes, bestioles, toutes ces vies, ces existences fugaces se sont éreintées sur les rembourrages et les textiles. Les mites ont fait un festin des vêtements épars, les placards se sont patiemment vidés suite aux invasions de fourmis, et là, sous un évier effondré, on peut encore reconnaître quelques emballages décolorés. Des jouets abandonnés à la hâte sont couverts de poussière, une poupée dévêtue est sur le flanc, allongée dans une position marquant sa solitude et sa tristesse. Pourtant, elle a l’air apaisée, les yeux clos, cernée par le lichen qui lui a fait un lit de verdure de jade. L’odeur entêtante de l’eau et de la mousse détrempée fait comme une nappe pesante sur les sens, enivrant celui qui hume à pleins poumons cette ambiance presque surnaturelle.

Et là, tout autour, tout le quartier est ainsi. Partout l’eau ruisselle de cet orage de fin de printemps. Bien des cheminées se sont écroulées, bien des parcs jadis entretenus sont des bosquets vivaces. L’asphalte des rues est strié d’herbes folles, on dirait qu’on a repeint une signalisation improbable sur cette noirceur de bitume. Les panneaux de signalisation sont presque illisibles, délavés, passés par les éléments, la peinture jadis arrogantes étant des vêtements dépenaillés et élimés sur le métal rouillé. Il n’y a plus d’électricité, elle a été coupée il y a si longtemps que les ampoules sont des globes noircis de poussière et de fientes d’oiseaux. Il y a comme un miroir entre le ciel et la terre. Il y a comme une forme de symétrie triste et déprimée entre les cieux et le sol. Il n’y a plus de trace de l’homme en dehors de ce passé voué à s’éteindre. La nature a repris ses droits, malgré tout, malgré la détermination et la main des humains. Des lapins cavalent sur les avenues, des cerfs s’abritent sous les abribus, des rats gambadent sans crainte d’une porte à une autre, sans autre peur que celle du prédateur naturel.

Il y a un silence pesant. Il y a un de ces silences qui nous semble sinistre et infernal, nous faisant vibrer les tympans jusqu’à la douleur. Et pourtant, ce n’est pas un silence naturel, c’est notre silence à nous, celui où l’on n’entend plus l’homme faire du bruit pour rien. En vérité, il y a des sons, des bruits, des tintements, un tintamarre quand le blaireau fait tomber une poubelle qu’il fouille vainement. Ce silence, c’est notre mutisme, l’absence de mots, de télévision, de radio, de voitures. Il n’y a plus la symphonie dissonante des avertisseurs, il n’y a plus le vertige du bourdonnement des avions en haute altitude. Il y a désormais les chants d’oiseaux, le corbeau qui s’ébroue sur une ligne électrique ne servant plus qu’à être un perchoir. Il y a le bruissement des feuilles dans le vent, le chant cristallin de l’eau qui dégringole dans les rigoles, le roulement des fluides dans les embouchures de caniveaux. Il y a enfin cette nature où le bourdon des orages rappelle au monde du dessous que seul le ciel perpétuera à jamais son concert de percussions et de chants des cieux.

Et là, le soleil perce enfin. Il trace de ses rais des chemins sur la nature. Il éclaire et ravive les teintes. La maison reprend une consistance et une existence. Il n’y a personne, et pourtant elle semble revivre, émergeant de l’obscurité. Sous sa toiture à demi effondrée, des animaux pointent leurs museaux au dehors avec satisfaction. Il fait meilleur, la pluie glacée cède sa place à la caresse des rayons de l’astre chaleureux. Les fleurs se nourrissent, les arbres frémissent, l’écureuil dégringole de sa branche pour aller scruter au sol s’il y a de quoi se nourrir. Qu’il est paradoxal ce jardin d’une maison abandonnée, morne et sauvage en apparence, et pourtant si vivant, si excité, si déterminé à changer ! Il est la propriété des plantes, des animaux, des insectes, l’homme n’y est plus qu’un souvenir triste. Chacune des pièces a le souvenir douloureux d’un abandon en urgence, de photographies jaunies pendues aux murs. Ces portraits, ces visages d’un autre temps, ce sont autant d’habitants oubliés, morts pour la plupart, qui ont quitté cette ville ce jour fatal du 26 avril 1986. La ville s’appelle Pripyat, les noms de rues sont en cyrillique, on voit encore quelques étoiles rouges trôner sur des bâtiments naguère voués au culte du communisme. Le temps fait son œuvre, inexorable, et demain on ne pourra même plus lire les noms des héros d’un temps désormais révolu.

Vouez à l’oubli les hommes, vouez au souvenir ses actes. Vouez à l’avenir un culte d’amour et de charité, destinez à l’oubli ces passions où l’homme, dans son orgueil, a oublié la beauté d’un orage de printemps, pour finir par un déluge d’horreur nucléaire…

31 mai 2018

Battage médiatique

N’attendez pas ici le spectacle sensationnaliste dédié à celles et ceux qui aiment se rincer la rétine à coups de faits divers. Non, là c’est juste une petite réflexion sur le traitement de l’information, et par conséquent sur l’art qu’on les gens de mettre de l’huile sur le feu, à tort ou à raison. Ces derniers jours se sont d’ailleurs révélés édifiants à propos du « Et on met comment en avant une info somme toute ordinaire » pour en faire « c’est le scoop de l’année les mecs, y a de la vue/clics/like à faire sur la toile ! ». Songez donc : un clandestin qui sauve un mouflet sous les regards médusés de la foule inactive ! Alors, le gentil migrant vient donc sauver les femmes et les enfants de France mes amis, soyez en assurés, les migrants ne sont pas les barbares violeurs parasites voleurs décrits par les xénophobes !

Dites, ça ne fait pas un peu trop gros comme pilule à avaler là ? Non que je sois cynique et présuppose que ce battage médiatique commence plus à tenir de la propagande que de l’événement pris sur le vif, mais il me semble qu’il y a tout de même quelques soucis à prendre en compte dans ce qui fait suite à ce sauvetage. Alors, je vois déjà les « humanistes » (ou plutôt les crétins qui se proclament comme tels sans se préoccuper des conséquences de leurs choix) me bassiner en me lançant que je suis raciste, trop suspicieux voire paranoïaque, et qu’en plus c’est méchant de se méfier de la sorte. Non mesdames et messieurs, ce qui va suivre n’est en rien lié à du racisme ou à une quelconque méfiance vis-à-vis de la différence ou de l’étranger. Non, ce qui m’interpelle et me fait me gratter la tempe avec circonspection, c’est bien les décisions politiques et le flux incessant d’informations dédiées à ce fait divers.

Commençons simple. Est-on tellement en manque de courage et d’héroïsme pour aller saturer les écrans et les ondes concernant ce sauvetage ? A-t-on besoin de marteler en permanence qu’un clandestin (donc situation précaire et risquée) a mis sa propre vie en péril pour sauver un gosse pendu à un balcon ? Je rappelle que de tels incidents ne sont pas aussi rares qu’on veut le penser, et que les pompiers, par exemple, font des milliers d’interventions par an, et que personne ne leur donne une seconde ou même un reportage. Curieuse démarche… à moins de considérer que la nationalité/origine ethnique est un critère pour mériter, ou non, un focus médiatique de cette importance. Alors quoi ? L’héroïsme ordinaire du flic qui sauve une femme battue, le courage ordinaire du pompier qui va sauver un gosse dans les flammes, ça n’est pas assez photogénique ? Reconnaissez tout de même qu’il y a un vrai problème à régler là… A moins que la démarche soit intéressée, et que le but est donc de faire admettre à la foule méfiante des citoyens qu’un migrant n’est pas un ogre de foire, que sa couleur de peau et/ou sa religion ne font pas de lui une menace mais plutôt une richesse. Déjà, rien qu’en s’interrogeant sur ce constat, on est bien dans une phase de propagande, bien au-delà d’une simple couverture de fait divers, non ?

Et là, le martèlement se poursuit. Le gosse est en sécurité, et on relance régulièrement le spectateur en annonçant pourquoi cela s’est produit, que le père est un monstre indigne placé en garde à vue pour son attitude irresponsable. Jusqu’ici, allez admettons, il faut bien nourrir un peu la polémique et stimuler la curiosité. C’est ensuite que ça s’emballe. Qu’est-ce qui a pris le président Macron d’inviter ce jeune homme ? Pourquoi un président aurait à faire venir ainsi une personne héroïque, si ce n’est pour récupérer l’aura ponctuelle du plus tout à fait anonyme ? Il y a comme un souci… Et puis, quid des précédents, comme pour le président Hollande avec Léonarda ? ça ne vous rappelle pas ? L’humiliation du chantage de la jeune fille, la médiatisation à outrance de l’évènement, tout ceci pour rien ou presque ? Sérieusement, monsieur le président, vous auriez été avisé de vous contenter d’une lettre quelconque, ou bien éventuellement de l’intervention d’un chargé de communication, mais certainement pas de pousser le cirque médiatique jusqu’à ce point ! Tels les empereurs romains qui entraient dans l’arène pour rappeler au peuple qu’ils étaient « les maîtres », on a donc un président qui se fait fort d’être « au plus près des courageux du quotidien ». Si ça, ce n’est pas maltraiter les autres héros comme celles et ceux qui s’engagent quotidiennement pour nous protéger, nous soigner et finalement nous sauver de nous-mêmes.

Le troisième acte, pas moins nauséeux, a été l’intervention de la mairesse de Paris par un « J’appuierai la régularisation du jeune homme ». Là, je dis clairement non. Non que je sois contre sa régularisation en guise de récompense pour son acte de courage, mais un non catégorique sans un traitement équitable de sa situation. Je ne vois pas de raison d’appliquer un régime de faveur, sous peine de traiter les autres demandeurs d’asile de manière parfaitement inéquitable. Est-ce qu’on a une idée des antécédents du bonhomme ? A-t-il eu des problèmes avec la loi en France ? Ce sont des questions vitales qu’il ne faut absolument pas exclure de la question. Alors, oui pourquoi ne pas lui accorder l’asile à la seule condition qu’il ne soit pas un criminel ! Je ne dis naturellement pas qu’il l’a été de quelque manière que ce soit. Je dis uniquement qu’il ne faut pas créer une situation de passe-droit dangereuse et forcément incomprise… voire instrumentalisé conte le demandeur. C’est contre-productif que de jouer l’exception face à la norme.

Tout comme au théâtre, nous avons un quatrième acte, à savoir l’interrogation face à l’événement. On a là toutes les théories possibles : une mise en scène sordide, un rebond médiatique démesuré et hors de propos, des critiques acerbes vis-à-vis des migrants, le racisme qui est remis au goût du jour pour critiquer le fait (je cite ne me pinçant le nez tant le propos sent mauvais) « Un noir immigré clandestin musulman fuyant un pays pas en guerre, y a quoi de héroïque ? Qu’il fasse le héros funambule au Mali, pas en France ». Hé oui, et tenter de faire taire ces voix dissonantes c’est donner une tribune idéale pour stimuler l’idée d’une censure des idées en contradiction avec la ligne politique de l’état. Pour ma part, je ne remets ni l’acte ni même le courage du personnage, mais je doute qu’on ait été judicieux d’en faire autant autour.

Et là, le dernier acte, le pire, le plus désagréable, pour ne pas dire le plus scandaleux se produit en ce moment même. Le bonhomme va entrer chez les pompiers… Pardon ? Bien que je sois certain qu’il puisse être un excellent membre de cette magnifique profession, j’ai quand même les dents qui grincent à l’idée même qu’on puisse lui redonner un ticket coupe-file face aux candidats qui, eux, vont devoir faire leurs preuves par des tests impitoyables. Tout comme pour son droit d’asile, j’exige qu’il passe les sélections et qu’il soit validé par une hiérarchie non politisée et encore moins partisane. Le « C’est magnifique » lancé sans ironie c’est pour ma part tout aussi scandaleux que la critique « C’est magnifique » jetée avec une pleine caisse d’ironie. Il y a un vrai problème de communication pour l’Elysée, et plus encore pour les médias qui font leurs choux gras sur cet événement.

Non, cet homme n’est pas représentatif de toute l’immigration, pas plus que je suis un exemple représentatif de quelque population que ce soit. Il faut bien garder à l’esprit qu’afficher ainsi un personnage exemplaire en fait une cible facile, et que dans l’esprit des gens il ne sera pas un étendard pour l’intégration, mais plutôt une provocation en disant « tiens lui, on va le mettre en avant, lui faciliter la tâche, là où nous on va avoir des galères sans nom… c’est bien les médias hein ». Le souci de l’exception est qu’elle ne confirme pas la règle, et qu’en l’espèce il n’y a pas de règle. La problématique migratoire ne doit pas être subornée à une telle propagande, sous peine de décrédibiliser toutes les actions tant de l’état que des associations. Omettre tous les problèmes d’intégration, c’est continuer à maintenir des crises sociales (religion, assimilation, scolarité défaillante…), tout comme légitimer les discours radicaux de l’extrême-droite. Dans ces conditions, messieurs les politiques, n’agitez pas un exemple, là où votre politique n’arrive pas à traiter le plus grand nombre. Quid des gens en grande précarité en France ? Quid du mal-logement devenant la norme pour les plus petits salaires ? Quid du racket des marchands de sommeil ? Quid des écoles débordées par des populations ne parlant très peu voire pas du tout la langue ? Il s’agit là d’un débat autrement plus vital pour l’avenir du pays que d’afficher X ou Y comme représentant significatif d’une migration économique (et non politique pour le coup).

N’allez pas me dire que je place la chose de manière raciste. Ca n’est réellement pas la question. La question économique n’est pas innocente, parce que c’est elle qui sert de déterminant pour fuir ou non une nation. On a parlé des migrations syriennes suite à la guerre. J’entends bien… mais parmi eux, combien de réfugiés économiques ? Combien se disent syriens pour avoir un peu de compassion de la part des citoyens ? Ceux qui fuient la misère ne le font pas de gaité de cœur. Ce qui me dérange, c’est que les nations « riches » n’agissent pas de tout leur poids pour pousser au développement les pays pauvres, mais au contraire agissent quotidiennement en seigneur face à des vassaux ! Regardons-nous en face : nous créons l’immigration économique, parce que nous sommes gras, que nous affichons notre tyrannie culturelle, puis ensuite nous piétinons les plus faibles en leur imposant des salaires ridicules et des conditions de travail inhumaines… tout ça pour finalement repousser le migrant en lui disant « non on ne partage pas le gâteau ». Qui est le parasite ? Celui qui se fringue à vil prix sur le dos des esclaves modernes, ou celui qui fuit ce système pour tomber sur un autre pas moins sale finalement ?

De fait, monsieur Macron, maîtrisez votre communication. N’allez pas au-devant des ennuis en vous affichant de la sorte ! C’est une faute lourde de sens où vous vous êtes présente, involontairement j’espère, en roi adoubant un serf, comme si vous lui donniez une sorte de récompense selon votre gré de grand seigneur généreux et bienveillant.

29 mai 2018

Prends la valise, merde !

Ah les joies du tourisme, les bonheurs intimes de découvrir le monde et de poser ses valises ailleurs que chez soi. Qui n’a pas rêvé d’arpenter les plages vierges d’une île éloignée de tout, de voir un coucher de soleil sur l’Himalaya, ou encore de prendre un bain de minuit dans un océan à l’azur de carte postale ? Aujourd’hui, l’avion, le train, la voiture, tout nous permet d’aller plus loin et surtout plus vite. Fini ce temps « perdu » à se traîner dans une voiture à chevaux, fini le temps supposément honni des voyages maritimes dont le temps variait en fonction du sens du vent. Et pourtant, le touriste, lui, bien qu’il ait accès à plus de choses, qu’il puisse visiter son monde et découvrir, n’évolue pas, voire même régresse de la pire des manières Quoi de plus stupide que le beauf attablé dans un restaurant d’un pays tropical réclamant son steak frites beaujolais ? Quoi de plus désagréable que l’abruti qui soutient que la nourriture locale est dégueulasse, tandis que des gosses font la manche pour pouvoir avoir de quoi manger ?

Le tourisme, c’est comme se balader dans une bibliothèque. On peut s’arrêter au rayon des grands philosophes, ou bien faire le pied de grue dans le rayonnage des romans de gare. Celui qui arpente une ville à l’histoire chargée peut dès lors autant visiter un monument, découvrir une culture, que faire le sport des bars parallèles sans se préoccuper le moins du monde des beautés qui l’entoure. Quel drame que de constater qu’un touriste parvient à vous dire « ah bon, y avait tout ça à voir ? Moi j’ai vu que le bar de l’hôtel, la piscine de l’hôtel, la bouffe de l’hôtel… ». Si l’on y songe, ce pauvre type a donc économisé sur tout pendant un an, pour s’offrir des prestations qu’il aurait pu avoir à dix kilomètres de chez lui. Navrant et même insultant pour les populations locales. Mais, dans le fond, ça n’est que le reflet de celles et ceux qui voient le reste du monde non comme une source d’enrichissement, mais uniquement comme une source de loisirs et d’oisiveté. Le « boy » n’est théoriquement plus d’actualité, mais la femme de ménage de l’hôtel de Cancoon n’est finalement pas si éloignée que ça de la case de l’oncle Tom…

Alors quoi, je hais les touristes ? Non, ce n’est pas le touriste qui m’horripile, parce qu’il n’est jamais simple d’intégrer les us et coutumes du pays qu’on visite. Au demeurant, cela sous-entendrait de s’informer avant de voyager, ne serait-ce que pour ne pas faire d’impair dans le pays hôte. Qui dit s’informer dit s’intéresser, qui dit s’intéresser suppose une démarche intellectuelle préalable. Or, les voyages, on les consomme désormais comme on consomme un plat prétendument asiatique alors que l’usine qui le produit est à deux ou trois pâtés de maison du domicile du consommateur final. C’est l’ironie de la mondialisation : plus on a accès aux choses, moins en fait quelque-chose. Si ce n’était comique de voir un pigeon se trimballer avec son T-shirt « I love NY », cela aurait des aspects finalement tragiques. La comédie et le drame sont deux frères trop proches pour qu’on les dissocie, et quand on a fini de se moquer du comédien, on en vient à le plaindre tant le grotesque s’empare de son existence. Je ne hais donc pas le touriste pour ce qu’il est, car il dépense, finance des pays, maintient une activité économique. Non, celui que je hais, c’est l’imbécile, l’arriéré, le consommateur irrespectueux, celui dont la curiosité s’arrête au prospectus de l’agence de voyage.

Il y a un côté gâchis dans cette frénésie de déplacement. On a créé des compagnies « low cost » pour assouvir et asseoir ce droit à consommer du voyage à outrance. Les gens s’entassent comme du bétail dans des avions aux sièges trop serrés et trop petits, ils se jettent sur la première bonne affaire parce « ouais on veut voir du pays ». Dites, les pigeons, vous avez vu votre propre pays avant d’aller emmerder nos lointains voisins ? Je ne dis pas qu’il ne faut pas voyager, je dis simplement que, comme pour la nourriture, il faut savoir savourer son voyage. Je trouve insultant de rester dans une ville sans en avoir humé l’air et goûté les saveurs ! Je dis qu’il est cruel de passer devant un musée et de revendiquer « m’en fous c’est pas mon style, je veux voir le stade de foot ». Crétins, abrutis, je n’ai pas d’épithète assez rude et méchant pour décrire mon aversion pour cette engeance prétentieuse.

Alors oui, j’admets volontiers qu’il y a des lieux où c’est la beauté des paysages qui attire, ceci faute d’autre chose. On ne va pas dans certains coins du monde pour y découvrir des livres où des lieux culturels, mais pour autant goûter à la cuisine locale, faire marcher le commerce des petits artisans, ce sont des actes simples, parce que la cuisine est autant culturelle que peut l’être une cathédrale ! C’est quoi cette vision étriquée des choses ? En quoi la bouffe de tel pays est infecte ? Parce qu’elle n’est pas ressemblante à la nôtre ? En ce cas, cessez de trouver avenante une femme au physique d’un autre continent, arrêtez de dire qu’un gosse métisse est vraiment la preuve que le monde se doit d’être un mélange, parce que c’est faux-cul d’une part, et parce que vous êtes dès lors en contradiction avec vous-même. Sous vous êtes ouvert, soit vous êtes fermé (ou bleu comme le dirait… et voilà, je radote !). La curiosité et la tolérance ne sont pas à géométrie variable…

J’ai failli oublier les faux touristes. Par « faux », j’entends ceux qui profitent d’autrui pour voyager, qui se servent des ficelles du système pour vadrouiller à l’œil ou presque. Parmi les « faux » touristes, il y a cet emmerdeur qui pense que voir le monde c’est lever le pouce et compter sur la générosité d’autrui. Le hippie m’emmerde, il me gonfle profondément, parce qu’il dissimule derrière sa fausse pauvreté sa vraie volonté de ne surtout pas faire fondre ses capitaux. Ce petit con (car majoritairement on parle de jeunes adultes rompus à l’art de se faire plaindre et donc assister) aime qu’on le prenne en charge, à la limite qu’on lui offre des clopes voire un café à la prochaine station-service. J’appelle ce gus la tique du routard, l’inutile qui vous squatte la banquette arrière comme le personnage de Coluche qui se plaindra du carrosse qui a pourtant la générosité de le prendre en charge. En un mot : un pourri.
Ce squatter de bagnole a un frère siamois tout particulier, à savoir le voyageur qui vient vous tenir la jambe, parce qu’il profite de l’avion/train/bus pour trouver un psychothérapeute à vil prix. Ce sale con, ce chieur, cet empêcheur de roupiller en rond, je le maudis, je le hais ! Il est là, prétendant s’ennuyer, sans vous demander si lui ne vous ennuie pas naturellement, et vient dès lors chercher une pseudo conversation. Tôt ou tard, la discussion -quand il y en a une- glissera vers son ex qui l’emmerde encore et encore, ses gosses qui sont assis au bout du wagon, le temps qu’il fait, le prix du baril auquel il ne comprend rien, la santé du pape, ou la politique internationale de X ou Y dont il ne parvient même pas à bredouiller correctement le nom. Ceux-là méritent le bâillon, le scotch salvateur sous les naseaux. J’en viendrais même à lui grogner « ta gueule », bien que la bienséance en communauté me l’interdise formellement. Et pire que tout, si j’en arrivais à lui jeter cette demande de silence, on me taxerait d’égoïste, d’asocial aigri, de mauvais voyageurs… Mais vos gueules merde, je prenais le train, pas un billet pour devenir le confesseur d’un imbécile en manque d’oreille à gaver !

Suis-je un mauvais touriste ? Assurément. Je n’ai aucune envie de voyage organisé, de bétaillères à crétins arpentant des chemins touristiques déjà vus mille fois, pas plus que je ne désire me taper un ersatz de repas local revu et corrigé par tricatel ou toute autre chaîne d’hôtellerie spécialisée en escroquerie culinaire. Laissez-moi mon temps de vivre, de me faire une grillade dans un stand, de sentir l’odeur du marché du coin, d’être un passant, un quidam à qui on n’ira pas dire « t’es un gros con de touriste toi ». La carte postale ne vaut rien, rien ne vaut le souvenir, l’image intérieure, le moment partagé… D’ailleurs, cette ère technologique du mitraillage photographique a un côté ironique : plus le touriste voit du pays, moins il voit les pays puisqu’il ne le voit plus qu’à travers l’écran de son téléphone/appareil photo. Douce ironie ! Comme quoi, il y a une justice…

28 mai 2018

Relancez la pellicule les gars, ça tourne à nouveau!

Ça y est, j’ai trouvé un peu de temps pour reprendre la plume. Curieusement, la fin du printemps se fait propice à l’écriture, parce que le calendrier de mai est tout particulièrement creusé par les fissures des jours fériés et des « ponts » que s’emploient à prendre les salariés de France. Alors, forcément, qui dit absences dit une légère baisse de l’activité, ce qui pour une fois ne m’est pas désagréable. De fait donc, je reprends ma plume pour m’amuser, m’offusquer et même me moquer de ce monde qui est tant le mien que le vôtre, au grand dam de mes détracteurs, et, je l’espère, le plus grand plaisir de mon (mes ? Vous êtes combien à lire mes élucubrations ?) lecteur(s) (et lectrices j’espère, point de sexisme ici).

Donc, j’ai un triste constat à faire. Non, je n’ai pas « célébré » les trente ans de la disparition de Pierre Desproges. On ne célèbre pas les dates de décès, si ce n’est celles des despotes ou autres bourreaux dont l’Histoire est constellée. On n’oublie pas un monstre ou un despote, alors qu’on arrive fort bien à oublier les grandes âmes, nombre de grands artistes, et le génie individuel finit relégué aux pages obscures d’une encyclopédie fermée, garée sur l’étagère poussiéreuse d’une bibliothèque où, semble-t-il, de moins en moins de personnes daignent aller traîner ses guêtres. Et là, en feuilletant cette littérature passablement élimée, on peut trouver tout un tas d’auteurs, peintres, caricaturistes, fabulistes dont l’existence même paraît désormais comme « Ah bon ? C’est lui qui a gribouillé ce truc ? ». Hé oui Maître Desproges, vous n’êtes pas encore remisé parmi les « Ah, c’est lui qui a dit cette connerie », mais plus dans les « Ah… c’est lui qui a eu le cran de dire ça… ». Le culot caractérisait sa prose, le plaisir d’agacer les consciences faisait le sel même de ses diatribes, ce qui en fait maintenant un écrivain à manipuler avec précaution. Ah, la bonne conscience collective qui refuse qu’on puisse rire de tout, et surtout d’elle-même ! Elle a tant et tant censurée les artistes qu’elle est maintenant le tout premier rempart à renverser avant même d’envisager l’étape médiatique. De là, célébrer une disparition qui à chaque année se voit de moins en moins être rappelée pour rétablir le souvenir d’un grand penseur, c’est donc fêter qu’on finisse, tôt ou tard par oublier le personnage indispensable à ma culture personnelle… ce que je me refuse obstinément. Je lutte donc pour sa mémoire en rabâchant que j’aime cette plume au présent, en espérant que je pourrai apprécier, au futur, qu’il y ait encore des gens pour encenser ces écrivains aussi subversifs qu’amoureux de l’homme minuscule face à la bêtise Humaine majuscule.

D’ailleurs, Maître Desproges, j’aurais jubilé à l’idée que vous puissiez scrute notre quotidien à travers votre monsieur Cyclopède acide. Tenez, vous auriez sûrement émis un rire amical attendri à l’annonce de la mort de Pierre Bellemare. La disparition d’un tel homme, une telle image de la télévision vous aurait poussé à en chroniquer le vide laissé, en suggérant sûrement que le téléachat a perdu son père et son grand chantre, que le blanchi de la boite crânienne a été une icône vivante du grand spectacle télévisuel, et qu’au surplus il sa su imposer une présence débonnaire incitant à la tendresse et à la curiosité. Le grand-père narrant le sordide des affaires criminelles sur le ton du conteur pour marmots fascinés, c’est tout de même marquant, non ? Alors, forcément, le maître Desproges aurait poussé une petite ironie sur le jeunisme du petit écran, sur la mort des dinosaures en attendant, non sans une certaine impatience, la disparition d’un Bouvard qui se fait « enfin moins omniprésent, depuis le temps que je disais que les courts sur patte n’ont que faire à la télévision. La radio a l’avantage de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité… tant qu’on sait articuler ».

Alors, à la suite de cet épitaphe aussi tendre que mordant, Pierre (oui je vous appelle Pierre, parce que j’ai une énorme tendresse pour vous et vos mots) aurait étrillé la manie qu’on les gens à tout enregistrer, photographier, depuis le souvenir anodin d’un anniversaire, en passant par la revue des dernières vacances prédigérées dans un club fermé sur un territoire pauvre « où on n’a pas vu un seul affamé, les médias disent de la merde. Notre hôtel bunker était génial, même si on n’a bouffé que des steaks frites, la bouffe locale étant dégueulasse », pour terminer sur « Tiens, j’ai filmé un type qui s’est vautré par la fenêtre… quelle pitié ! Ne pas savoir tenir debout en équilibre sur une rambarde polie et détrempée. Les gens manquent vraiment de sens commun ». Alors, pour rebondir sur cette idée de l’omniprésence narcissique du cliché et de l’appareil caméra en poche, notre Desproges se serait attaqué à cette foule qui s’est amassée sous un balcon pour filmer un gosse pendu à la barrière, et sauvé in-extremis par un clandestin prenant son courage à deux mains pour aller récupérer le mouflet maladroit. N’est-ce pas là une vraie maladie que de « vouloir préserver le souvenir d’un incident marquant, tout ne prenant évidemment pas la peine de tenter soi-même d’être acteur et non spectateur dudit évènement ? ». Maître Desproges, sur sa station de radio perché, aurait serré entre ses dents le fromage coulant de la morale puante. Il aurait certainement traqué la ménagère ébahie par le courage du sauveur en lui disant « ma bonne dame, qu’il m’est plus marquant qu’un seul parmi des dizaines s’est bougé pour agir », brisé les reins aux spectateurs en leur demandant « vous êtes donc d’excellents cinéastes. Dites, pensez à vous inscrire à Deauville, ils raffolent des bouffeurs de pellicules pédants et obsessionnels », pour terminer sur les médias en grognant sur « quel besoin de diffuser cela en boucle ? Pour le seul plaisir de boucher les trous béants de la programmation, trous laissés par la mort de vos émissions nauséabondes traitant avec condescendance la foule abêtie des ménagères sans espoir pour leur prouver qu’il y a pire qu’elles ? »

Quelle douleur, quelle frustration singulière que de se sentir désespéré par l’Homme parce qu’il n’a d’yeux que pour lui-même. Tenez, je me demande ce qu’ont fait ces photographes de non-presse de leurs clichés du sauvetage. Comme il n’y a plus besoin de développer LA photo digne du Pulitzer, qu’on n’a plus recours à l’album cartonné parce que la tablette/écran/télé/ordinateur fait le boulot sans encombrer les étagères, et parce qu’on n’a rien d’autre à faire que d’engranger des milliers de clichés que personne ne regardera plus jamais… Ont-ils donc glissés ces photos « héroïques » dans leurs propres albums personnels, ceci comme pour dire « j’y étais ». Triste époque où un souvenir d’un Berlin réunifié de 89 avait une valeur sur la pellicule… aujourd’hui c’est la photo de la dernière gourde de la semaine prise en position scabreuse qui fait l’actu. Saint Pierre, priez pour nous… ou pas, vous l’athée, l’amoureux du sens et non du divin, épris d’humanisme là où d’autres idolâtrent des icônes.

Et puis, au fond, la matière de l’humoriste est forcément la bêtise, la folie, l’infâme. L’ironie n’a de sens que lorsqu’elle est forgée avec le métal des armes de guerre, l’humour se construit avec les briques d’une société nécessairement malade d’elle-même, et le chroniqueur à l’œil affûté ne peut que se délecter que son monde est tel qu’il est… « Sinon je ne pourrais plus faire de calembour, et ce à pas moins de deux cents balles la blague. Faut pas déconner, l’humoriste doit vivre de son art, sous peine de ne plus avoir de sens ! ».

Merci Pierre, merci de m’avoir enseigné le sens aigu de l’apostrophe, du délié et de la virgule assassine. Merci d’avoir étendu mon vocabulaire au-delà des trois cents mots semblant être une norme, et pardessus tout merci d’avoir éveillé mon esprit à la verve et la vivacité d’esprit. Sans vous, j’en serais resté cantonné à « Prends ce qu’on te donne, ça fera le boulot » à « Surtout n’arrête jamais d’élucubrer, sous peine de perdre ton âme l’ami ». Je ne suis pas photographe de mon monde, j’ai en horreur de saisir l’instant par le polaroïd trop prompt à jaunir. D’ailleurs, dit-on encore polaroïd, ou bien a-t-on remplacé cette marque par selfie ou une autre atrocité technologique du même acabit ? Je me fais vieux Maître Desproges, je tance le jeune de mon importante inexpérience, je me prends à être réactionnaire là où, fut un temps pas si éloigné, je me révoltais autant extérieurement qu’intérieurement. De mon esprit bunker bétonné à coups de murs moraux et hérissés des barbelés tressés par mes opinions, que d’assauts verbaux j’ai pu lancer contre la bêtise humaine. Désormais, je me ferai à nouveau une machine d’assaut, déterminée, roulant sans vergogne sur nos travers, piétinant de mes bottes ferrées par l’humour notre tendance à tout dramatiser et tout mettre en scène.

Le barbare verbal est de retour. Le vandale s’apprête à brûler Sodome et Gomorrhe. Le viking à la blondeur blanchissante a affûté ses haches. Soyez prêts !

30 novembre 2016

Fidel est parti

Tôt ou tard, tous les « grands » de ce monde finissent par disparaître. Qu’on les traite avec égard ou bien qu’on leur fasse un procès posthume, les géants laissent systématiquement une empreinte dans l’Histoire majuscule, et ce parce qu’ils ont agi de telle manière à ce que les esprits reconnaissent en eux des étapes essentielles dans le monde entier. Fidel Castro ne fait pas exception à la règle, et ce à bien des égards qu’il est, selon moi, nécessaire de rappeler afin que les gens n’oublient pas qui il a été, ce qu’il a fait, et pourquoi on prononcera toujours son nom avec une forme étrange d’intérêt mêlé d’incompréhension. Comment définir simplement Castro ? C’est tout bonnement impossible tant le personnage a eu des facettes si multiples qu’il a rendu fou bien des présidents de par le monde.

Tout d’abord, nul besoin de le dire et de le marteler, je n’ai aucune envie d’encenser le personnage car s’il y a eu des actions intéressantes dans sa présidence, il n’en demeure pas moins qu’il fut un despote, qu’il a eu les mains couvertes du sang de ses propres citoyens, et qu’au final l’ardoise qu’il laisse à son pays sera longue et complexe à solder. Une fois cette question évacuée, regardons d’abord ce en quoi ce personnage me fascine. A tout bien considérer, sa première opération de destituer le président corrompu que fut Batista fut une action salvatrice. Le pays était alors une base arrière de la mafia, tant la police que les administrations étaient à la botte des USA à travers les dollars qui affluaient sur l’île, et la gangrène de la corruption et du jeu était telle qu’il n’y avait finalement qu’une solution : un coup d’état. A partir de cette réalité, on peut déjà déterminer que Castro n’était pas un personnage ordinaire : meneur d’hommes, déterminé, pétri de convictions, l’homme a eu tout au long de sa vie pour certitudes qu’un système basé sur le communisme, la centralisation d’état et une collectivisation à outrance pourraient assainir voire même permettre à Cuba une forme de prospérité.

L’histoire prouvera qu’il s’agissait tant d’illusions qu’une forme d’ambition confinant à la mégalomanie.

La seconde posture intéressante de Castro fut de jouer l’opposition idéologique entre les USA et l’URSS. Il s’agit de se souvenir que le pays est au large des côtes américaines, que ce « petit » état a été pour les USA une des pires menaces de son histoire (l’affaire des missiles cubains, je vous invite d’ailleurs à vous renseigner à ce sujet, il y a de quoi se dire qu’on a frôlé la troisième guerre mondiale). De fait, après l’affaire, les USA ont instauré un embargo sur l’île, embargo rompu uniquement par l’aide du frère soviétique. Castro a alors su jouer tant sa position géographique qu’idéologique pour maintenir une forme de pression sur la bannière étoilée, que de récupérer les subsides vitaux du grand frère rouge. C’est un cas d’école en soi : « je suis leur ennemi, tu es leur ennemi, tu es forcément mon ami tu dois donc m’aider à les faire transpirer de colère ». Et là, Castro a été grandiose : entre les provocations médiatiques, les discours fleuve et tonitruants, et les aides aux différentes guérillas communistes en Amérique du sud, Cuba a constamment été une épine dans le pied tant des USA que de la CIA.

Mais l’épine n’était pas aussi « comique » qu’elle pouvait en avoir l’air.

Rappel des faits : on encense le Che, on en a fait un étendard sur les t-shirts des petits bourgeois pétris d’idéaux sur lesquels ils iront pisser dès le premier tiers des impôts arrivé par la poste, mais l’on occulte qu’il a été un guérillero, qu’il a tué, et que Castro n’a probablement pas été innocent dans sa disparition. Est-ce que cela a une importance ? Oui. Castro avait besoin d’une normalisation des relations là où le Che rêvait d’une révolution mondiale, et cela a suffi à les faire s’opposer plus ou moins officiellement. Le départ du Che sur le terrain n’a rien eu d’une sortie en fanfare, et Castro a sûrement été soulagé de se débarrasser d’un allié devenu trop voyant, encombrant et surtout vindicatif. En stratège avisé, Fidel n’a pas retenu Guevara à La Havane, et le fait que le personnage devenu légende ait été si démuni sur le terrain ne doit rien au hasard…

Au-delà de cela, souvenons-nous également de l’oppression politique, de la censure, des interdictions aussi nombreuses que souvent totalement absurdes, une gestion catastrophique de l’économie, la montée de la paranoïa du dictateur à tel point de soupçonner tout le monde de trahison, et l’on a un portrait très complexe de Fidel Castro. L’exemple le plus consistant serait l’éducation sur l’île : c’est un des pays où l’illettrisme a le plus reculé dans le monde, et où le niveau d’éducation est parmi les meilleurs qui soient, mais pour quel résultat, vu l’état de santé global du pays ! Formez des milliers d’ingénieurs, mais ne leur donnez aucune perspective ou industrie où travailler, et vous aurez une idée du contresens cubain : des bonnes idées sur le fond, des mises en place si ineptes qu’elles en sont devenues dangereuses.

La fin de l’embargo, la normalisation des relations entre les USA et Cuba auraient dû survenir bien plus tôt à mon sens. Je crois que la principale erreur des USA a été de s’entêter à maintenir un embargo aussi inutile que toxique pour eux-mêmes. Songeons-y sous un éclairage différent que celui de la ligne officielle de l’époque pour saisir tout le ridicule de la situation. Durant près de 50 ans, Washington a pensé faire mourir Cuba en l’oppressant économiquement. En réalité, cela a incité toute une population à fuir l’île… et s’exiler aux USA ! Le paradoxe absolu ! Là où les USA espéraient voir les cubains destituer Castro, ils en ont fait une icône de la résistance à l’affameur à la bannière étoilée. Pour les autres, ils se sont installés autour de Miami, et m’est avis que d’ici quelques décennies la Floride finira par être cubaine… Comme quoi, opprimer un pays n’a aucun effet notable, que des effets pervers et surtout inattendus.

Fidel, souhaiter à un communiste le paradis ou l’enfer, ce serait aussi intelligent et logique que de dire à un chrétien que l’un comme l’autre n’existent pas. Ce que je peux souhaiter en revanche, c’est que ton peuple tourne la page, qu’il reparte grâce au tourisme, à la libéralisation des échanges, tout en souhaitant que ton pays ne devienne pas une simple annexe touristique comme d’autres pays comme le tien, le tout sous la tutelle des grands groupes à la ACCOR et consoeurs.

Allez, une petite provocation : Vaya con dios Fidel Castro !

01 mars 2016

Quand le feu du ciel tombera sur la terre

L'apocalypse. Ce mot terrifiant, cette idée même de l'anéantissement de toute vie, nous lui avons trouvé un nom, une définition, et par conséquent une possibilité d'exister. Aussi loin que les écrits nous permettent de remonter, nous trouvons des traces concrètes de cette peur de la disparition totale de l'humanité, que ce soit de la main d'un dieu, ou bien d'un monde susceptible de nous détruire intégralement. Nos ancêtres ont pu admirer les pires cauchemars naturels que sont les volcans, les tsunamis, ou encore les météorites percutant la terre. Mes parents ont connu la peur du nucléaire, d'une fin du monde provoquée par la main de l'homme, et aujourd'hui encore le règne de la terreur de l'atome n'est pas sorti des discussions. On ne s'interroge pour ainsi dire plus sur le "si on s'autodétruit", mais sur le "quand on le fera".

Que doit-on penser en observant le flux de l'Histoire? Est-on encore enclin à supposer, comme les anciennes civilisations, que le courroux d'un dieu quelconque nous fera payer notre inconscience et notre incapacité à ne pas transgresser les règles fondamentales de l'existence? La réponse semble simple de prime abord, et les plus athées me rétorqueront que sans dieu, point d'enfer, de paradis, et plus encore de sanction divine. Et pourtant… Nous nous prenons pour Dieu, nous nous prenons pour les maîtres d'un monde sur lequel nous n'avons aucune emprise. Observez donc l'histoire sur les cent dernières années, et comptez les victimes des cataclysmes naturels et artificiels: Tchernobyl, les tsunamis, Fukushima, les deux conflits mondiaux, l'usage des gaz de combat, Hiroshima et Nagasaki… la liste est longue, pléthorique, et je nous trouve encore chanceux d'être sortis vivants de tout ceci. Au surplus, n'a-t-on pas ouvert énormément de boites de Pandore? Depuis l'atome, en passant par la génétique, jusqu'à la conception de produits chimiques et biologiques capables de nous anéantir, nous nous armons plus que nous nous soignons. Nous trouvons plus de budget pour construire des bombes, que nous n'en dépensons pour soigner des maladies telles que la lèpre!

Quel est ce monde incapable de prendre soin de lui-même? Quelle est cette humanité si tordue qu'elle trouve préférable la mort de milliers d'innocents pour enrichir quelques personnes? Où est cette supposée âme dont les philosophes nous rebattent constamment les oreilles? Nous sommes tous en droit de se demander si nous ne sommes pas finalement dépourvus de l'élémentaire conscience individuelle, à l'exception cynique de celle de notre égocentrisme. On ne se sent bien que parce que nous faisons en sorte de ne pas souffrir, d'avoir ce qu'il nous faut personnellement, et le sort de l'humanité, hé bien, nous partons du principe que nous élisons des gens pour en tenir compte, le tout dans un aveuglement aussi malhonnête que volontaire. Qu'on n'aille pas me dire que l'on regarde au détail ce que feront nos politiques, parce que dans le fond, la masse se fout de savoir ce qu'ils feront, tout du moins tant que cela ne nous concerne pas directement.

Ce monde ne peut qu'aller vers le néant, parce qu'il a choisi la voie la plus directe, la moins "humaine". A l'instar d'une locomotive poussée à ses limites, notre société n'est pas régie ni gérée, elle se contente de sa propre inertie, le tout dans un désordre aussi flagrant qu'inévitable. Certains pensent, à tort, que le tout est piloté par des complots, par des entreprises si puissantes qu'elles défient les états. Rien n'est plus faux, rien n'est plus absurde que de s'en convaincre. Il est si confortable de croire qu'il y a un "état supérieur"… La vérité est bien plus terre à terre, sinistrement ordinaire, à savoir que chaque structure, qu'elle soit sociale, économique ou même religieuse, se préoccupe avant tout de sa pérennité. L'importance des interactions n'est jamais prise en compte, pour la simple et élémentaire raison que cela serait admettre qu'il existe d'autres solutions, d'autres opportunités aussi bien économiques que morales. Demandez à un religieux fervent de renier sa foi… Demandez à un capitaliste de renier les fondements même de son système, et vous verrez à quel point on vous haïra. Il n'y a pas d'ordre, mais un ensemble d'anarchies qui semblent tenter de s'équilibrer. A vrai dire, je dirais même que c'est la Nature, et elle seule, qui joue les arbitres. Quand des entreprises se déchirent et s'anéantissent mutuellement, elles ne font qu'appliquer les principes de la prédation. Quand une entreprise meurt seule, c'est globalement par manque d'adaptation, tout comme un animal ne pouvant pas se faire à son environnement. L'humanité en va de même: nous jonglons individuellement au milieu d'une piste de cirque, et chacun tente, à son niveau, de faire tomber le moins de balles possible.

L'ironie là-dedans, c'est que cette anarchie a des conséquences inattendues, et ce même pour les plus attentifs observateurs de ce monde. Quand un pays s'effondre, on pense avoir réussi à tout anticiper, à tout prévoir. Or, rien n'est moins vrai. On peut par exemple s'interroger sur les radicalisations religieuses,, sur les tentatives désespérées de certains peuples à aspirer à "autre chose", et plus que tout sur les conséquences larges qu'ont l'apparition de sociétés privées capables de rivaliser en terme de poids financier, politique et social avec les états. Seront-elles encore là dans deux décennies? Survivront-elles à leurs nouveaux concurrents? Difficile voire impossible à dire car s'il est un fait avéré, c'est que l'économie mondiale n'est jamais stable, pas plus qu'elle a pour faculté à préserver les sociétés. Il y a un siècle, on avait une liste d'entreprises qui menaient le monde. Cette liste n'est pour ainsi dire plus du tout la même. Quand je regarde ces masses financières, ces sociétés, j'ai plus l'impression s'observer une boite de pétri qu'un annuaire de la finance mondiale. A l'instar des bactéries et virus, elles se dévorent les unes les autres, elles vivent au détriment d'un hôte (la nature ou bien l'homme), et ce à tel point jusqu'à le tuer.

Soyons-en convaincus, on peut se mener à la catastrophe aussi bien de manière financière, technologique qu'idéologique. Prenons quelques cas évidents pour bien saisir l'importance du désastre à venir. Pour ce qui est de l'économie, la crise de 29 a poussé le nazisme sur le devant de la scène en Allemagne. Sans crise, Weimar aurait peut-être survécu à l'humiliant diktat de Versailles. Pour l'aspect technologique, Bhopal Tchernobyl et Fukushima sont des avertissements que nous ne semblons pas vouloir entendre; et pour l'aspect idéologique, les poussées extrémistes sont si nombreuses qu'on peut s'interroger sur le devenir de bien des nations. Ce dernier point, un peu moins évident, mérite que je m'étende un peu dessus.

Certains voient de prime abord que la montée de l'islam radical, du terrorisme qui lui s'y accroche, ainsi que l'apparition de guérillas se s'adossant à cette idéologie religieuse. Il n'en est rien, et cela est que trop passé sous silence. On ne veut surtout pas admettre que les chrétiens se radicalisent tout autant, et que les urnes de demain pourraient bien se remplir non plus d'un vote par réaction, mais bel et bien d'un vote en quête d'action. Les cinq dernières années sont une preuve manifeste de cette idée: manifestations "morales" contre le mariage gay, discours de plus en plus chargés de moralisation dans tous les débats (la famille au centre, l'adoption, la structure sociale…), bref on veut recréer une identité nationale par une identité religieuse, ceci afin de s'opposer à l'identité extranationale que nous présentent tant les migrants que l'islam de l'intérieur. Qu'on se le dise: quand un président se voit presque imposer sa présence dans une église, c'est qu'il y a des errements graves dans la façon de concevoir la laïcité. Notez au surplus que bien des conflits actuels et passés (Ex-Yougoslavie pour le plus proche de nous tant géographiquement que temporellement) se sont servis de la religion comme terreau pour faire germer les graines de la haine ethnique.

Qu'en est-il de l'apocalypse? Elle ne peut que se préparer, ceci avec l'aide monstrueuse que nous lui donnons en ne se préoccupant pas de faire fonctionner autrement notre monde. Le chantage fait aux pauvres n'est plus possible, parce que ce sont à présent les pauvres qui produisent pour les riches, et qui détiennent la machine. La Chine n'est plus une nation esclave, elle est une nation dominante qui nous toise et nous maîtrise par la finance et l'industrie. Il est fini le temps où l'on pouvait se contenter d'écraser les petits sous notre botte, et il n'est pas loin celui où celui que nous avons maltraité va nous mordre en représailles. Pourquoi s'attaque-t-on frontalement aux vieilles nations européennes? Parce qu'elles sont le symbole d'une culture ex-coloniale haïe, parce que nous avons vécu aux crochets des autres, et qu'à présent les autres veulent nous montrer en retour qu'ils ont un autre mode de pensées. Est-ce qu'ils ont tort? L'idéologie est une chose subjective, et ce n'est pas nous qui sommes en position de déterminer qui est a raison. Est-ce que celui qui croit en un Dieu unique a plus raison que celui qui croit en un parterre de Dieux? De quel droit? Nous payons dorénavant notre tentative d'imposer des codes sociaux et moraux, et ceci par la force de notre armée ou de notre argent.

La seule chose qui nous préserve pour le moment d'une violence plus extrême c'est que les hommes qui prennent le pouvoir sur une nation sont confrontés aux impératifs de vivre avec des voisins, de faire circuler l'argent, et par conséquent de composer avec un monde qu'il déteste. Cela nous évite, pour quelques temps encore, que le terrorisme devienne une action d'état, que des gouvernements décident d'aller au-delà du financement de groupuscules plus ou moins identifiés. Le jour où l'économie telle que nous la connaissons connaîtra une vraie crise, alors bien des pays profiteront de l'occasion pour revenir à des guerres de territoire, à des politiques expansionnistes, et bien des conflits pour l'eau, l'énergie et le pétrole vont se déclencher. Par contrecoup, bien des pays riches en paieront violemment les frais. En voulant nous mêler de ces guerres devenues inévitables, nous aurons des représailles soit économiques, soit carrément terroristes et/ou militaire. Pourquoi avons-nous hésité en Syrie? Parce que les Russes nous ont avertis que nous allions droit à l'échec. Pourquoi la Lybie est un échec? Parce que nous n'avions pas voulu, à l'époque, entendre ce même avertissement. Pourquoi notre politique africaine est un naufrage? Parce que nous avons financé des guérillas, armé des despotes sanglants. Pourquoi sommes-nous dorénavant face à l'intégrisme religieux de notre jeunesse? Parce que nous n'avons pas eu le courage d'admettre que nous financions ceux qui les radicalisent… pour peser dans la balance politique régionale. Une anarchie bien menée, parce que chacun tirait la couverture à lui, en espérant que cela ne prêterait pas à conséquence… La Corée du nord en est le plus bel exemple, en sachant qu'elle s'est dotée de la bombe atomique, et qu'elle pourrait à terme être la première nation à en faire usage dans un cadre offensif direct. Cela pourrait déterminer le sort de la région, mais aussi présenter ce à quoi nous allons malheureusement avoir le droit, à savoir des nations de petite taille, surarmées grâce à l'atome, et capables de nous menacer avec aplomb. Qui va aller défier les Coréens aujourd'hui? Plus personne, sachant qu'une bombe atomique peut réduire en cendres Séoul en un instant, voire même Tokyo, ou toute autre ville à portée de tir. Nihiliste? Assurément, mais au même titre que notre bêtise à vouloir croire que nous resterions à jamais les maîtres du monde.

L'apocalypse est possible, et même à envisager, parce que nous n'arrivons pas à admettre que l'homme est ainsi fait qu'il ambitionne de dominer, de régir son prochain, et que cette attitude souvent hautaine, toujours dangereuse, ne peut que mener à la guerre. Nous nous sommes déjà affrontés à un nombre atroce de fois, et avec pour seul résultat des charniers, des carnages, des changements ponctuels de régimes qui, comme tous les autres avant eux, ont fini par s'écrouler. Prenez la France sur deux siècles. L'alternance démocratie-dictature s'est systématiquement jouée sur l'échec d'un gouvernant, ou sur l'émergence de quelques personnages charismatiques poussant à la mort l'ancien régime. Napoléon a poussé l'ancienne royauté dans les limbes le temps d'un intermède; Les républiques se sont vues anéanties par leur incapacité à tenir le pays; les républiques sont mortes de la main même de ceux qui la géraient; En définitive, la vie et la mort des états est dépendante non pas d'une volonté de progrès, mais bien d'une volonté de diriger. Quand le rôle du président de la république a été révisé, est-ce que cela l'a été dans un sens démocratique ou bien républicain? Interrogez-vous sur l'opportunité de mettre un roi par élection au pouvoir, sans possibilité de le démettre durant son mandat; demandez-vous également pourquoi ce même roi élu a le pouvoir d'être le chef des armées, et vous saisirez ce que cela représente que d'élire notre président de la république. "Celui qui ambitionne d'avoir le pouvoir doit à tout prix en être éloigné le plus possible". Douglas Adams, sur le ton de la plaisanterie, a résumé ce que l'ambition humaine peut provoquer: la fin de notre temps, celui de l'homme, celui d'une humanité qui n'a toujours pas trouvé de moyen de s'affranchir de ses propres démons.

07 février 2016

Rétromobile 2016

De quoi se faire plaisir avec des vieilles ferrailles comme je les aime!

Notez que j'aurais aimé filmer le démarrage de la bête de Turin... je n'ai pu qu'en faire de belles photos, mais ci-dessous voici quelques images qui vont vous donner des frissons!


13 janvier 2016

Si Bowie m'était conté

Je hais les nécrologies. Je hais totalement cet exercice de rendre hommage à quelqu'un, qu'on l'aime ou non. J'ai l'impression qu'on aime à martyriser les cadavres des gens dont on parle, et plus encore qu'on veut se valoriser face à l'être qui s'en est allé. Là, je n'ai rien à revendiquer, et encore moins à prétendre face à l'immense artiste qu'est David Bowie. Je parle effectivement au présent, car il est présent et le sera encore très longtemps tant il a su marquer son temps et ses auditeurs. A la différence de la soupe déjà digérée des morceaux formatés pour le grand public, Bowie a marqué chaque auditeur, non parce qu'il était différent, mais simplement parce qu'il savait autant étonner qu'émouvoir, et ça, ce n'est pas à la portée de tout le monde.

Ziggy s'en est allé pour la seconde et dernière fois. Il a quitté la scène après avoir laissé une épitaphe musicale sous la forme d'un dernier album, et aujourd'hui les masses pleurent un artiste improbable. A 69 ans, il s'envole rejoindre l'espace, il disparaît des écrans radar, mais sa musique, elle, va continuer à résonner dans les oreilles. On va longtemps entendre sa différence, et son immense influence continuera à apparaître, çà et là, comme s'il était encore des nôtres sur terre. Et pourtant, était-il humain? Etait-il de cette espèce ou bien était-il un extraterrestre ayant occupé une place à part dans le monde?


David Bowie a exploré tout ce qu'il pouvait, depuis la musique, en passant par la danse, le mime, le cinéma, l'esthétisation à outrance, et ce dans une quête complexe et à mon sens mal comprise d'absolu artistique. Quand un artiste se devait d'être esthétiquement sobre, il se mettait en scène et se créait un personnage. Quand d'autres se sont entêtés à rester décalés par l'apparence, il a recréé son univers et remis en cause tout ce qui avait pourtant fait sa renommée. Quand enfin il a anéanti l'apparence au profit du contenu, les autres n'ont pu que lui embrayer le pas. Toujours en avance, toujours "décalé", comme s'il courait après le temps, comme s'il y avait un empressement à créer et à diffuser ses sensations à travers sa musique. Ce n'est qu'une impression personnelle, mais il me fait encore l'effet de l'alchimiste qui cherche sa pierre philosophale. Il a cherché à tout mêler, tout mélanger, ceci pour révéler au monde la formule secrète de l'or auditif. Il a alors démontré qu'il n'y a pas qu'une école, qu'il n'y a pas qu'une seule mouvance. Il a fondé sa propre université artistique, l'école Bowie, unique, souvent inspiratrice, parfois imitée, mais jamais surpassée dans son style. Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit: il y a cette même créativité qui distingue d'autres artistes, dans des domaines très différents, avec un abord personnel à leur art. Ca ne rend pas Bowie supérieur, juste différent, comme chaque artiste est différent (du moins en théorie…).


J'ai découvert Bowie de la manière la plus étrange qui soit, c'est-à-dire par le jeu vidéo. Oui, vous lisez bien, par le jeu vidéo. J'avais déjà apprécié de nombreux titres, mais la révélation fut totale lorsqu'un magazine m'a vendu du rêve en 1998 à travers le jeu Nomad Soul. Le journaliste avait réussi à me faire ingurgiter que le jeu serait "fantastique", et ce parce que sa bande son serait créée par David Bowie. Intrigué par les images, accroché par le concept, j'ai fini par acheter le jeu en question (que j'ai adoré), et au surplus je me suis rué chez mon disquaire pour me saisir de l'album "Hours". Cet album m'a alors enivré, tant par la créativité de la chose, que par le côté totalement improbable de sa musique. Je n'avais rien écouté de tel ailleurs, et encore moins songé qu'il était possible de manipuler la voix et les sons de cette manière.


C'en était fait, j'étais fou de tout ce disque. Il est devenu, cette année-là, "mon" disque, celui qui m'a accompagné partout, dans la voiture, en voyage, et il était devenu hors de question que cet album ne soit pas à proximité pour m'en remettre un passage de temps en temps.
Pour le jeu lui-même, je vous mets ci-dessous deux choses d'une créativité folle, à savoir son introduction, ainsi qu'une expérience (encore une!), c'est-à-dire un concert virtuel de Bowie DANS le jeu! Qui aurait songé à se servir du média numérique de la sorte avant lui? L'idée fut reprise quelques fois, mais il a inauguré une convergence magique entre la présence de l'artiste et sa musique. La plupart du temps, ce sont des personnages du jeu, désincarnés, qui se font porteurs de la musique. Là, il a été un personnage à part entière dans le jeu… Si ce n'est pas toucher à tout, je ne sais pas ce que c'est!


Sa vie privée? Je m'en fous. Ce qu'il a pu faire en bien et en mal? Il s'est drogué, on l'a insulté pour s'être présenté en androgyne, pour des questions de bisexualité… Mais je m'en contrefous totalement! Qui sont les juges? Ceux qui, s'ils se montraient tels qu'ils sont, seraient crucifiés en place publique pour leurs excès? De ce point de vue, laissons l'art à l'art, laissons la vie privée à celui qui l'a vécue, et rien d'autre.


Pour finir, s'il a inspiré énormément de monde, c'est parce qu'il était un vrai créateur, un véritable curieux là où d'autres se reposent sur des fondamentaux. Ecouter plusieurs albums de Bowie, c'est sans cesse redécouvrir un artiste particulier. Qu'il vous plaise ou non, j'aime ce qu'il a créé, et ça me suffit comme satisfaction.


Merci à vous Monsieur David Bowie.