30 mars 2008

Le visage dans la lunette.

A toutes les époques le régicide fut employé pour changer le cours de l’histoire soit pour que ce meurtre permette une nouvelle autocratie, soit dans l’espoir d’un peu plus de démocratie. Quoi qu’il en advienne, cet acte extrême d’éliminer un chef d’état est souvent autrement plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, si la cible est un personnage aussi puissant, peut-on facilement admettre que sa mort soit un véritable changement ? Est-on en droit d’éliminer un tyran sans se poser la légitime question du « Et après ? ».

L’Histoire comme je le disais recèle quelques exemples de meurtres perpétrés au nom d’un changement d’orientation ou bien de maintien d’une situation au profit d’un successeur : César, Cléopâtre, Henri IV, Sadi Carnot, Paul Doumer, Hitler, Kennedy, De Gaulle, Indira Gandhi, la liste est longue pour ces cibles gouvernantes dont certains eurent la vie sauve. Certains me feront remarquer qu’au milieu de cette liste rares sont ceux qui n’ont pas été des bourreaux de leur peuple, et étrangement ceux qui survécurent aux tentatives ne furent pas forcément les plus populaires, loin de là. Observons donc avec un regard glacé les conséquences de ces assassinats : combien menèrent à de véritables changements radicaux ? Combien purent se targuer d’avoir remis un ordre « nouveau » dans la politique du moment ? A mon sens aucun, tous furent perpétrés avec un manque flagrant de considération pour le changement, ou alors justement doit-on en déduire que jamais le changement ne fut visé ? Ce serait donc que le régicide n’est pas un acte révolutionnaire mais au contraire un conservatisme forcené ?

Entre causes et conséquences il est important de faire une distinction très précise. En effet, des causes identiques ne mènent pas nécessairement aux mêmes conséquences, et qui plus est la plupart de ces meurtres (ou tentatives, j’y viens par la suite) sont majoritairement le fait non pas de décisions mûrement réfléchies mais au contraire d’actes d’idéalistes voire de fous espérant que la mort d’une tête puisse faire périr l’hydre gouvernante. Sottise, surtout si l’on prend patiemment le temps d’analyser les évènements : César était encore en pleine guerre, cela changea à sa mort ? Henri IV fut traité comme le bourreau des protestants, la tolérance revint-elle à l’honneur pour autant ? L’attentat manqué contre Hitler en 1944 aurait-il fait cesser les combats plus tôt ou l’Union Soviétique aurait-elle roulée jusqu’à Berlin ? De Gaulle, en périssant, aurait-il cédé la place à un « modéré » ou bien au contraire le pouvoir aurait-il été pris par l’armée ? Enfin, lorsque Kennedy mourut à Dallas en 1963, fut-il abattu pour la fin du conflit au Vietnam ou au contraire pour le maintenir ? Toutes ces questions nous orientent donc vers une difficulté plus profonde encore à savoir que, si c’est un pouvoir et non un fanatique qui œuvre pour la mort du gouvernant, comment les services de sécurité supposés protéger la personnalité ne se rend pas compte de ce qui se trame ?

Il m’est très difficile d’admettre qu’un chef d’état ne soit pas entouré de personnes compétentes pour assurer sa sécurité, et qui plus est tout un pan des services secrets pour maintenir sous surveillance l’entourage proche du président/dictateur/roi. Un peu de lucidité voulez-vous ? Tout gouvernement se doit de préserver son image en maintenant sous bonne garde son propre chef de manière à éviter tout débordement. Un chef d’état accessible c’est une victime potentielle tant pour le fusil d’un fou que celui d’un professionnel. Il n’y a pas d’idéologie dans les services secrets, il n’y a que la fonction de servir l’état, quelque soit sa forme. N’oublions pas non plus que les présidents passent, mais les hommes de l’ombre demeurent. Dans ces conditions, soit il y a laxisme, soit une volonté délibérée de laisser passer le moment opportun. Recadrons : une enquête récente a démontré que César était au courant pour ce qui se fomentait et qu’il a sciemment choisi de se sacrifier pour que les ambitions des comploteurs soient anéanties. Il aurait tout aussi bien pu les faire tuer… et devenir alors un tyran, chose qui ne convenait pas à l’image qu’il avait bâti à Rome. C’était donc un suicide assisté pour que le pouvoir reste en place et que pardessus tout ceux qui attendaient au portillon soient déboutés. Encore plus étrange : avec une Gestapo et le SD (SicherheitDienst ou sûreté intérieure) omniprésente dans l’armée, on ne peut que croire qu’il y eut une décision de laisser faire les comploteurs pour voir Hitler mort, et ce non pour changer de direction mais simplement pour qu’il n’interfère plus dans les actions menées par l’armée. Et que dire de Kennedy ? Certes Oswald fait un coupable trop parfait et la théorie du complot menée tambour battant est séduisante, mais je me demande s’il n’était pas réellement derrière le fusil et simplement sacrifié par ceux qui ont fait en sorte de le mener à la lunette.

En tout état de cause l’assassinat d’un chef d’état ne mène pour ainsi dire jamais à une révolution. Tout président, empereur ou roi se repose sur des subalternes compétents et dévoués, et la mort du chef ne peut qu’inciter un ambitieux de la hiérarchie à prendre sa suite dans la même veine. Franco en mourant dans son lit fut maintenu dans un état comateux par ses proches et sa « cour » pour s’assurer qu’aucun changement brutal ne se produirait. Quiconque aurait pressé la détente contre lui n’aurait fait qu’inciter l’armée à maintenir un statu quo et même à instaurer la loi martiale. Lorsque Gandhi mourut tuée par son garde du corps, les Sikhs furent alors exclus de tous les postes à pouvoir des administrations de l’Inde, aussi bien dans les bureaux que dans l’armée. Ce ne fut donc pas un acte révolutionnaire, mais juste une vengeance : le sang par le sang. On peut donc raisonnablement affirmer que si l’acte est décidé par des gens de pouvoir, cela ne sera jamais dans l’espoir de changement. Que se passe-t-il lorsqu’un personnage aussi influent meurt assassiné ? Il devient une icône, un symbole soit d’une cause ou bien d’une façon de gérer le gouvernement. Kennedy est idéalisé alors que, finalement, on ne peut pas vraiment affirmer qu’il a été un président au dessus de tout soupçon. Hitler, mort par suicide, est encore idolâtré par des fanatiques et ce même après plus d’un demi siècle. Un politique ne tuera que si cette mort lui est profitable et un martyr n’est jamais un bienfait. Alors pourquoi ? Parce que le bilan est alors positif : occupons l’opinion publique avec la mort du président pour que les affaires d’état, elles se gèrent dans l’ombre. L’attentat du petit Clamart ne fut jamais autre chose qu’une revanche de l’OAS, une vengeance dénuée de la moindre efficacité politique. Dans ces conditions, il est même nécessaire de se demander la nécessité de tuer un tyran.

La révolution se fonde non sur le sang mais sur le changement, mais malheureusement le changement se fait bien trop souvent dans le sang. L’assassinat politique peut avoir un dernier aspect très pratique : quand on a un opposant, autant le faire tuer et mettre ce meurtre sur le dos d’un ennemi réel ou supposé. Trotski fut assassiné sur ordre de Staline, mais sa mort fut instrumentalisée à outrance. Les exécutions de ministres, juges, politiques et même de personnes sans grand pouvoir mais avec une influence sur le peuple furent éliminées sans remord, simplement parce que menacer la foule avec la mort d’un leader coûte bien moins cher que d’affronter la foule elle-même. Poussons le vice jusqu’au bout : pourquoi prendre le risque de mettre un professionnel au travail si l’on peut employer un véritable fanatique ? La méthodologie terroriste et l’attentat politique ne diffèrent guère que sur les buts mais les méthodes sont les mêmes. Conditionner pour tuer, former pour exécuter, sacrifier le pion en question pour s’assurer son silence. L’exemple le plus connu demeure Oswald qui fut probablement la pièce d’échiquier la plus connue du monde. C’est d’ailleurs un personnage exemplaire dans son genre : formé à l’espionnage, impliqué dans les basses besognes de la CIA pour assister les réfugiés cubains, puis finalement mis sur le devant de la scène avec l’assassinat de Kennedy. Splendide ! Il fut donc brûlé sur le bûcher, tué à son tour en pleine lumière, l’exemple type du sacrifice du pion aux échecs. Faites le avancer pour qu’il meure et qu’il permette à la reine de vivre…

Souvent le président est éliminé de manière à ce que la résistance s’effondre par manque de leader. C’est pour ça qu’on peut supposer qu’Allende périt dans le palais présidentiel en 1973. L’histoire affirme qu’il s’est défendu jusqu’au bout et qu’il est mort l’arme à la main. Fort bien, je ne conteste pas, mais je peux supposer sans difficulté que personne ne désirait le maintenir en vie. Du changement vous dites, une dictature ? Hélas, la vérité sur Allende fut embellie par la passion communiste d’un état démocratique, mais ce serait oublier le désastre économique provoquée par ses réformes, ainsi que le désastre social qui mena le pays au bord de la famine. Aussi dramatique que cela puisse paraître le putsch fut soutenu par une partie du peuple et non juste par l’armée, révoltée de voir diminuer ses prérogatives. Cynique vous dites ? Alors finalement, le changement fut un échec et donc confirme ce que je disais : tue ton président, tu ne feras que tuer l’espoir.

Un dernier point: regardez cet extrait du film I comme Icare: il est stupéfiant à plusieurs titres. Tout d'abord il est tiré d'un des meilleurs films parlant de l'assassinat d'un président, et d'autre part il étaye l'idée qu'on peut manipuler un homme pour en faire une arme. Ici, c'est l'expérience de Milgram sur la soumission à l'autorité. Regardez... et frissonnez parce qu'il ne s'agit pas de cinéma, la dite expérience est réellement effectuée dans ces conditions. Sachez qu'il y a des gens qui ont poussés jusqu'à la dernière manette à plusieurs milliers de Volts! Vous comprendrez mieux en regardant cette vidéo jusqu'au bout.

1 commentaire:

Thoraval a dit…

Je vous enverrai la copie d'un tableau rosbeefien. Lorsque vous aurez mis un nom sur chaque personnage, vous aurez des réponses à vos questions. J'ai écrit des réponses, non point les réponses.