31 janvier 2008

Entretien avec le pire.

Assis dans une salle d’attente, j’observe ceux qui, comme moi, font acte de patience face à la grande porte sombre qui mène vers le cabinet d’examen. On se regarde, on toussote légèrement, chacun y va de son excuse polie et forcée quand il s’agit de se saisir d’un magazine. Etrangement point de presse bas de gamme, au contraire voilà que des ouvrages classiques sont posés là, sur la table basse : depuis la bible rédemptrice jusqu’à l’enfer de Dante, tout semble fait pour nous offrir une vision plus « philosophique » des choses. Moi, étonné de me voir patienter je ne sais quoi avec des je ne sais qui, je n’arrive pas à m’empêcher de regarder qui me côtoie. Oh ! Horreur ! Ils ressemblent tous à des portraits dont mes livres d’histoire savaient m’abreuver : Vlad l’empaleur ! Et lui là, le rondouillard… il ressemble à Musso… non ! Ce n’est pas possible ! Et puis celui-ci ne serait-ce pas l’empereur… Oh mais qu’est ce que je fous là !?

La porte noire s’ouvre, un homme râblé, tremblant et moustachu en sort. Il semble perdu et est mené le long d’un couloir dont je ne vois pas la direction. Il essaie de se rebeller contre ses deux cerbères en blouses blanches qui l’emportent. Il les menace avec pleins de propos dans une langue peu familière. C’est au suivant : le médecin a un visage sympathique, presque jovial malgré son regard qu’on sent expert et acéré. Il appelle : « Ceauşescu, c’est vous ! ». Je remarque l’homme se levant est dégarni et son costume passablement abîmé et même troué à plusieurs endroits. La porte se referme dans un lourd grincement sinistre, de ceux qui n’augurent jamais quelque chose de bon dans un film…
Mon voisin de droite, pas très grand et à l’air sévère semble faire la moue comme quelqu’un ayant mal quelque part. Il se tient le ventre d’une main posée à plat, l’autre jouant péniblement sur son genou. Il m’observe et me souffle discrètement « Vous êtes qui ? ». Qui je suis ? Mais un anonyme, je ne sais même pas comment j’ai atterri ici !
- En tout état de cause je ne sais rien de vous jeune homme.
- Et moi je ne vous reconnais qu’à grand-peine. Vous avez une ressemblance…
- Ressemblance !? Ces maudits peintres, incapables de faire un portrait acceptable de ma personne ! Je suis Empereur des Français jeune homme !
- Heu, pardonnez ma remarque, Empereur, mais techniquement Je suis né 160 ans après votre règne.
- Que le temps passe ! souffle-t-il en réajustant sa redingote. Allons mon garçon, comment va la France à présent ?
- Elle va, démocratiquement parlant, pas si mal, et puis elle applique encore certaines de vos lois. Toutefois…
- Des guerres ?
- Aucune.
- Quel drame. Ils n’ont plus d’ambition de nos jours ! Et ces salauds de l’alliance ?
- Nous sommes en paix avec une seule et même monnaie.
- On a été envahis ! Seigneur ! La France sous le joug des Allemands !
- Non ! Nous sommes alliés au contraire !
- Misère… Pardonnez moi, c’est à moi.

Et Ceauşescu suit le même trajet que le patient précédent… mais de manière plus résignée, comme convaincu qu’il s’agit là de l’inévitable chemin à prendre. L’homme se prenant pour un empereur prend sa place, et moi je me gratte la tête en voyant la dizaine de patients qui m’entourent. Bon sang de bon sang, s’ils sont ce que je crois qu’ils sont, et que nous sommes là où je crois que nous sommes, ça veut dire que j’ai passé l’arme à gauche et que là j’attends gentiment mon jugement dernier. Mais il y a un truc qui cloche quand même : pourquoi poireauter aussi longtemps ? Même en pensant que l’autre avec sa toge est celui que je pense… 2000 ans bordel, c’est long ! Finalement comprends mieux pourquoi on nous a foutu des classiques et des pavés à lire : ça prend du temps, de passer devant le toubib des âmes !

Pas de montre, aucun repère, pas de fenêtre pour dire si le temps passe. Je me suis lancé dans la lecture de guerre et paix. Après tout, ce sont les deux seuls états que connaissent les nations, autant en comprendre les mécanismes. L’occasion fait le larron… il paraît.

Ceux qui sont ressortis sont tous partis vers le couloir à droite, aucune exception, pas même l’obèse parlant vite et vociférant à qui veut l’entendre qu’il est « Duce ». D’autres sont arrivés entre-temps : un type à l’air mauvais vêtu d’un jean et d’un t-shirt, tiens une femme à l’allure effrayante de veuve sans âge, et puis ces trois gamins dont les yeux transpirent l’envie de faire des conneries. Je ne suis plus si à l’aise, finalement l’autre empereur était plus agréable comme voisin de fauteuil ! On me fait signe, c’est à moi… j’entre… et là, surprise, ou plutôt absence de bizarrerie dans le cabinet médical, ce qui est encore plus surprenant en soi. Je sais, même moi je m’y perds dans le raisonnement. Le médecin m’ausculte, me regarde, vérifie mes oreilles et mes yeux, puis commence à bavarder de tout, de rien, de mes goûts musicaux, de mes lectures… mais rien sur mon sort.
- Dites docteurs, qu’est-ce que je fous là ? Ose-je demander timidement en remettant mon pull.
- Ah parce que vous ne savez pas ? Voilà qui est fâcheux jeune homme. Apparemment vous êtes là pour avoir toute votre vie été un criminel. Voleur, menteur, assassin, tout y est passé. Il y a même une indication pour torture dans votre dossier.
- Navré mais je ne suis pas celui que vous croyez ! Moi ? Un assassin ? En rêves éventuellement, mais sûrement pas…
- Allons, pas de panique, c’est normal de renier ses penchants surtout quand ceux-ci vous coûtent le paradis et vous donnent le droit au voyage vers l’enfer.
- Regardez-moi bordel !
- C’est déjà fait. D’un point de vue anthropométrique vous êtes exactement celui de la fiche.
- A croire que vous êtes une administration.
- Ah ça, fonction publique qu’est la Mort mon cher. La faucheuse est une bonne conseillère et surtout un agent efficace quand il s’agit de récolter les âmes. Ici on trie l’ivraie, celles qui brûleront à jamais.
- Mais merde, aucune chance d’y couper ? Aucune rédemption ? Je dois donc me résigner ?
- Je le crains.
- Et vous, si on vous auscultait, vous passeriez la visite avec succès ?
- Très probablement.
- Tu parles ! Encore un qui se dit « pur » et qui juge les autres. Estimer le mal fait par autrui est subjectif, se juger soi-même objectivement nécessite par contre du courage. Et si vous aviez fait des erreurs ? Hein ? Vous y pensez à ça ? A ces âmes dévorées pour rien, en pure perte.
- Quantités négligeables.
- Rien ne vaut une vie mon cher toubib !
- Et rien ne saurait te sauver lamentable humain de peu de foi !
- J’ai la foi en l’esprit humain, pas en l’Homme.
- Et pourquoi pas le contraire ?
- Pour donner du poids à celui se comportant comme un barbare au détriment du génie rédempteur des fautes ? Vous êtes simplement trop imbu de votre compétence pour voir que la pureté ne se juge pas au poids des erreurs mais à légèreté de l’âme qui a su se repentir…
- Foutez moi le camp !
- Avec joie ! Et je n’irai pas à droite.
- Et tu crois que le paradis c’est mieux ? Les gars, au paradis ! Et en vitesse !

Réveil, migraine… je suis au milieu d’autres gens faisant la queue devant une autre porte mais toute blanche. Dans la foule j’aperçois un moustachu élancé discourant à propos d’une petite souris de dessin animé, un type avec un bonnet rouge, un autre faisant la morale à qui veut bien l’écouter, et puis là, un type avec un béret noir et un pardessus sombre. Si c’est ça le paradis… Hé, les mecs ! J’veux descendre ! J’vais pas faire la queue ici moi ! Pas question ! Devoir supporter ces soi-disant propres sur eux, non merci ! Tant que vous y êtes, et pourquoi pas devoir me coltiner toute la bibliothèque verte ! Satan ! Satan ! Enflure ! Embarque moi !!!

Et merde je me réveille à nouveau… foutue migraine. Je m’extirpe de mon lit en m’étirant avec difficulté. Il fait encore nuit… tout est normal. Un cauchemar, rien de plus.
« T’en es sûr gamin ? » Lance une voix d’outre tombe.


ARGHHHHHHHHHH !!!!

2 commentaires:

Thoraval a dit…

Merci pour ce moment de lecture. Un regret toutefois, que ce ne fût plus long, car je m'installais dans l'histoire. Bonne chute, elle me fit bien rire. Merci.

MCH a dit…

Toujours aussi bon avec des problèmes existanciels!