24 mai 2007

La nostalgie scolaire

Le hasard, ce savoureux dessein de l’existence qui a pour seul but de rendre les choses aléatoires amène parfois son lot d’agréables surprises. Le sourire grimpe, s’imprime sur vos traits comme l’empreinte de main d’un gosse sur la porte du réfrigérateur et fait remonter des souvenirs qu’on croyait tous morts et enterrés. Et oui la providence a mise sur ma route un ancien collègue de lycée, le profil type du bon ami qui se rappelle de vous quinze ans après. Poignée de mains, prise de renseignements sur le présent et l’éventuel futur quand il y a lieu de le faire, c’est alors que fusent les souvenirs en paquets, sans autre tri que leur netteté dans vos esprits.

Pour ceux qui ne me connaissent pas assez, voire pas du tout, et étant donné que je n’ai pour le moment laissé aucun indice me concernant car je préfère le voile pudique de la discrétion à l’ostentatoire démonstration des clichés en abondance, je signale donc que mes études sont celles d’un - attention à la pompe du titre - Technicien en productique, ex BAC F1 pour ceux qui ont un souvenir plus net de ces appellations, puis un brevet de technicien Supérieur (s’il vous plaît !) en Mécanique et Automatismes Industriels. Rien que le libellé peut mettre sur la voie les passants : mécanique, machines, dessin industriel, huile, graisse… enfin tout ce qu’un atelier d’usinage peut avoir de charme, toute proportion gardée s’entend. De fait, on peut qualifier ces sections techniques de repères de garçons étant donné l’absence quasi-totale du « sexe faible » dans leurs rangs. D’ailleurs, la majeure partie de cette scolarité fut exempte de toute féminité, chose qui ne fut guère rattrapé en dehors, mais passons…

Ainsi, ce cher collègue et moi reprîmes nos souvenirs en riant : entre le professeur acariâtre, les élèves plus que fumistes et l’ambiance absolument déjantée, les anecdotes coulèrent à flot. « Te souviens-tu d’un tel ? » laissant place au « Quand j’y pense on était cinglés ». Qu’il est bon de caresser les souvenirs en les lustrant de la patine de l’âge ! Cependant, peu à peu ressortirent aussi le côté parfois sordide et pathétique des années lycée, les crises des adolescents en quête de révolte vaine et par trop revendiquée, les heurts inévitables entre les sections « poubelle » et celles qualifiées « d’élites », rien ne manque au panorama de ce microcosme souvent bien plus sombre qu’il n’y semble. A vrai dire, certaines des situations les plus tristes sont pour moi celles vues dans le huit clos malsain de ces bâtiments. Si je devais citer tous les regrets, les échecs de chacun ou les situations sociales explosives je doute qu’une seule brève saurait être à la hauteur, et puis dans un souci d’anonymat et de respect je vais me contenter de décrire et non spécifier les lieux et les gens. Après tout mon regard n’est pas plus pointu qu’un autre et mes souvenirs pas forcément moins déformés que ceux de mes collègues de l’époque. Et pourtant…
Après mûre réflexion et des années m’octroyant un recul suffisant, je crains que les classes où je fus orienté de mon propre gré servaient de réceptacle à tous les inadaptés de la scolarité technique : niveau insuffisant en mathématique ou physique pour faire électronique ? En mécanique. Tu ne veux pas redoubler ? Mécanique… de fait, la majorité atterrissait là plus en désespoir de cause que par volonté propre. Je leur laisse par conséquent le bénéfice du désespoir pour expliquer la forme de révolte et le désintérêt total pour les cours. Que ce soit la beuverie ou même la prise de stupéfiants, une majorité s’adonna sans complexe à la défonce pour fuir tant le quotidien sordide d’avoir été mis là que pour se trouver un point commun avec les autres. Rapidement les groupes se formèrent, ceux qui étudient plus ou moins, et les autres. Triste bilan.

Non content de jouer à plein l’absentéisme, bon nombre jouèrent aussi la défiance de l’autorité des professeurs, sans toutefois être insultants ou menaçants. A leur crédit je peux donc mettre une forme étrange de respect, comme si malgré tout le professeur n’avait pas de responsabilité dans leurs naufrages respectifs. Par contre, que de rires, de plaisanteries souvent douteuses et d’idioties perpétrées avec la certitude de se payer une bonne tranche de vie ! Courses de transpalettes dans les couloirs, jouer au frisbee avec un disque de coupe pour machine outil (soit dit en passant, ces disques étaient équivalents à ceux d’une scie circulaire… Dieu qu’on était cons !), sabotages de travaux pratiques en électronique, tout était bon pour rire et se moquer. Bien heureusement la plaisanterie n’est jamais parvenue à la blessure ou l’accident grave. On avait sûrement de la chance…
Le lycée lui-même était en cours de rénovation, que nous avions qualifiés de destruction constructive. Beyrouth… c’était là un surnom évocateur pour ce lycée technique qui avait subi des générations de jeunes banlieusards désoeuvrés, des dégradations colossales (graffitis, tables gravées, brûlées, brisées, mobilier hors d’usage ou presque) et qui pendant les travaux resta ouvert aux élèves. Mélanger la parole aliénante d’un professeur de mathématiques sans pédagogie et le bruit du marteau-piqueur, ça laisse des traces. C’était vraiment un tout étrange, un mélange entre des locaux pourris (c’est le mot), des classes inadaptées, des élèves sans réel espoir de réussite, et puis cette cour des miracles des petits trafics allant du haschisch au jeans « tombés du camion », tout pouvait s’acheter et se vendre, à condition de ne pas être pris ! Seulement, ça a créé aussi une communauté de solidarités, d’amitiés fortes et une forme de respect à ceux qui avaient du courage. A 17 ans le sens de la « loi du silence » n’était pas vain.

Souvenirs, et voilà que le train arrive à destination, on se sépare, on se dit à bientôt, on rit intérieurement de ses propres bons moments, il y en a eu tant de si bons : cette odeur de barbecue dans un terrain vague, le parfum de l’herbe fraîchement coupée dans ce parc où nous passions des journées entières… à sécher les cours, les senteurs crasses du bistrot d’en face, le bruit du baby foot, le tintement de la monnaie dans le monnayeur, les expressions improbables de ce jeu, et puis la saveur du café cigarette de l’adolescent se cherchant un endroit paisible pour un peu oublier le quotidien. Je me souviens encore de la chaleur du dernier printemps, celle des derniers jours avant l’examen du BAC où nous étions allongés à ne rien faire sous l’œil incrédule des surveillants nous ayant décrétés irrécupérables. Après coup je me suis fait une joie de revenir avec mes diplômes suivants rien que pour la joie de les voir être vexés de leur erreur. J’ai réussi… mais tant sont restés sur le carreau. C’était ça, le BAC F1 : tu marches… ou tu crèves. Je ne suis pas resté sur le bas côté…

2 commentaires:

Aiko a dit…

*Fait un timide signe de la main*

Coucou à toi Tim'... les souvenirs d'école... j'en ai plein aussi, mais plus grand monde sous la main pour les évoquer. Fin, je m'en fais d'autre du coup maintenant. Je suis sûre que j'en rigolerais quand j'aurais plus la tête dedans ;).

Si on avait su à quel point on pouvait désespérer nos profs pleins de bonne volonté (pas ceux qui n'en avaient rien à faire hein...). Des fois je me dis que je comprends ceux qui ont renoncé et ont fini aigris. Des fois ce boulot c'est l'enfer...

Misère, je divague.

*Refait un signe de la min et remet sa peau de trolle*

Wicca/Aiko.

JeFaisPeurALaFoule a dit…

Rien n'est plus désespérant que de baisser les bras dans une mission que l'on croyait essentielle et qui s'avère finalement n'être qu'une tour de Babel personnelle, où le sens des choses s'évanouit au fur et à mesure des déceptions...