07 décembre 2009

La liberté du voyou

Le voyou fascine, il séduit, il plaît à la « bourgeoise » qui le veut comme amant, il est haï des maris des dites bourgeoises, et la police lui court systématiquement. C’est assez amusant de se dire que le voyou, le vrai, enfin… celui d’opérette qui nous est vendu par le cinéma et la littérature polar peut être un véritable héros. Paradoxal, si l’on songe au fait que le dit voyou ne respecte pas la loi, triche, vole, et même tue en toute impunité. Alors, qu’est-ce qu’il a de si fascinant, ce foutu braqueur ?

Tout d’abord, demandons nous si le voyou n’est pas tout simplement l’archétype de l’anarchiste. Hé oui, sous ses dehors de mauvais garçon, il semble tout simplement affronter l’autorité et la société ! « Non à l’ordre établi ! » pourrait il hurler à pleins poumons au pied d’une banque, symbole du capital et de l’exploitation des masses laborieuses. Si l’on s’appuie sur ce principe, c’est probablement une des raisons qui rendent un Spaggiari sympathique : voler aux riches, fuir au nez et à la barbe du juge d’instruction, et vivre une cavale digne d’Hollywood. Grandiloquent, provocateur, le personnage a séduit toute une génération de hippies et de crypto anars post mai 68. Alors, le voyou en justicier, le Robin des bois moderne, difficile de ne pas l’apprécier !

Ensuite, s’il est un autre fait évident qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est le côté liberté d’action de ces personnages. Qu’on fantasme leur existence de cavale, de planque et de magouilles, ou qu’on soit honnête et qu’on regarde cette vie comme étant sans avenir, se dire que le voyou n’a ni repère ni barrière est très séduisant. Travailler ? Les autres cons de prolos bossent pourquoi se fatiguer ? Le mariage ? Une donzelle par port, c’est bien suffisant et sans risque de se retrouver dans un appartement miteux de HLM, avec la pointeuse, la pétanque du dimanche, et l’apéro avec les autres abrutis de la cage d’escalier. Le voyou, c’est donc l’image du voyageur, qui navigue d’un immeuble de passe à la maison d’une bourgeoise docile, ceci sans se préoccuper du lendemain.

Pourtant, est-ce vraiment idyllique ? Les clichés ont la peau dure, et l’on distingue à tort le voyou roublard et le braqueur violent qui tue sans pitié. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est certainement pas le panache qui prime, mais avant toute chose l’appât du gain. Pour vivre, il faut de la fraîche, et un braquage est un moyen comme un autre d’y parvenir. On n’a jamais vu (en dehors du cinéma) de braqueur se délester du magot pour une œuvre de charité, et encore moins accepter sans rechigner de filer sans le pactole ! Celui qui prend la voie du crime sait assez rapidement où cela peut mener : dix piges en centrale, avec en prime le traitement de faveur du système pénitentiaire. Et puis, si vous ramenez le gain à la durée d’enfermement, en partant du principe que personne n’ira croquer le bénéfice, ce sera alors de diviser le magot par le nombre de mois à tirer. Un exemple ? 100.000 sur 60 mois de détentions, ça fait un petit 1667 Euros qui reste en poche… en espérant pouvoir se gaver des 100.000 en question à la sortie ! Et puis là il ne s’agit que de cinq piges, pas dix, auquel cas le gain devient encore plus misérable. Faut ce qu’il faut…

Question violence aussi, on peut tourner la chose comme l’on veut, mais se voir menacé par une pétoire par un excité qui veut faire les coffres, ça n’a rien d’engageant. Bon, Stockholm et son syndrome aidant, on finit souvent par être tolérant et même amical avec le bandit, mais de là à tout lui pardonner et le trouver séduisant, y a du boulot. Me concernant, m’entendre dire par un type cagoulé de coller ma tronche contre le lino de la banque, ça ne m’excite pas des masses ! Ajoutez à cela qu’en cas de bévue, les policiers comme les braqueurs peuvent en venir à utiliser leurs flingues, et là bonjour l’angoisse. Toujours aussi excités par la vie de voyou ?

Cette vie de bohème, est-ce si séduisant… Errer d’un point A à un point B en ayant toujours le doute d’y voir vous y attendre un inspecteur un peu zélé, ou encore de se trouver porte close et barillets changés, c’est tout sauf enthousiasmant. Et que dire du côté sordide de se voir un jour fauché comme les blés, ne plus pouvoir tenir le standing, et donc se mettre à faire des expédients comme vendre de la contrefaçon ou de la fauche bas de gamme… Non, c’est franchement le fond de l’abîme, la « way of life » façon looser. Et puis, il y a toujours Fleury et Centrale pour l’hébergement d’urgence, même si les appartements sont du genre exigus et mal fréquenté. Il ne faudrait pas que le braqueur professionnel aille fricoter avec le voleur de bagnole, le violeur, ou le crétin qui a cru que les caisses de l’entreprise l’employant étaient les siennes.

Clichés vous dites ? Je ne comprendrai jamais la fascination qu’on peut avoir pour des types qui risquent leur peau pour trois bouts de papier imprimés par la banque de France, pas plus que je ne comprendrai un jour celui qui s’échine, jour après jour, à tourner en rond en espérant vainement décrocher « la timbale », Ze plan, celui qui le rendra riche sans souci et sans risque d’être pris sur le fait. Les prisons sont pleines de ces types trop optimistes, et les cimetières regorgent de fosses communes où l’on pourrait faire graver « Ci-gît X, ayant supposé à tort qu’il courait plus vite que les balles ».

04 décembre 2009

700!!! Et Réfutation de la politique sécuritaire sur le Web

Pour l'article étiqueté "numéro 700", voici une réflexion certes un peu longue, mais je crois indispensable, sur l'avenir du web.

Merci à ceux qui sont fidèles à cette page, et j'espère leur fournir un service régulier pendant encore quelques années.

A l’ère de l’information circulant sans véritable contrôle, et qui plus est avec la multiplication des possibilités d’affichage des dites données, il s’avère que les politiques de toutes les nations se penchent en urgence sur la problématique élémentaire de la sécurité intérieure des états. Jusqu’à il y a peu de temps, l’utilisateur du réseau se voyait affublé d’une image emprunte de clichés sur l’informatique (le boutonneux souvent puceau sans véritable envergure), d’une incroyable légèreté en terme de capacité à s’exprimer (« qu’ils parlent, ce n’est que du blog ! »), et surtout à avoir un auditoire attentif. Or, c’est strictement le contraire qui se produit, au titre que l’extension exponentielle du nombre de connectés permet le développement de solutions de plus en plus abordables pour les utilisateurs (« user-friendly philosophy », la philosophie d’être amical avec l’utilisateur), et donc de toucher de plus en plus de néophytes en informatique, et d’autre part de créer de véritables tribunes pour le tout à chacun. Dans les faits, c’est autant l’explosion temporaire du « skyblog » (que je déteste cordialement de par le contenu indigent, et le contenant sale et mal présenté), que celle de sites plus sérieux (dont je parle de temps en temps soit en référence, soit insidieusement en recoupant les informations de plusieurs sites). Et là, bien évidemment, nul gouvernement ne saurait fermer les yeux sur cette nouvelle possibilité de fédération et de confrontation des idées.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est l’absence de régularisation qui a permis l’émergence du Web, mais également le bénévolat de nombre de ses concepteurs et architectes. Ce que nous vivons aujourd’hui comme quelque chose d’ordinaire s’est bâti sur la bonne volonté, et sur la totale dissociation entre restitution de l’information (la publication) et le flicage éventuel (ce qu’on appelle dans la presse la « ligne éditoriale »). De fait, les outils de censure et de régulation n’ayant pas été mis au point, ceci probablement de par l’esprit communautaire ayant animé les premiers acteurs du Web, nous sommes arrivés à une toile arrivant à une période charnière. Jusqu’à présent, le désintérêt et le manque de poids médiatique d’Internet rendaient celui-ci insensible aux quelques craintes des gouvernants. Là, le Web va devoir choisir sa voie, et définir si, oui ou non, il va rester un espace totalement ouvert et dépourvu de frontières.

Dans un premier temps, posons nous la question fondamentale de l’identité de l’internaute. Si l’on se base que sur l’aspect technique, l’internaute est présenté, à l’instar d’un passeport, sous la forme d’un adressage. Je n’irai pas faire de cours plus avancé sur le sujet, mais pour les béotiens, imaginez vous simplement que votre connexion à un site est assimilable à un numéro de téléphone : vous composez l’appel (la fameuse adresse IP qui peut disposer d’un « nom de domaine » comme www.google.fr), le site répond, et vous échangez. Dans ces conditions, l’internaute est universel, sans nation ni même frontière physique, puisque chacun a une identité unique sur le réseau. Cet aspect -très simplifié- définit donc que chaque utilisateur n’a, en principe, pas à se soucier où il va, ni d’où il vient. Seulement, plusieurs choses heurtent ce raisonnement, et les préciser n’est pas anodin pour pouvoir apprécier les problématiques identifiées par les gouvernements.
Tout d’abord, il est possible de se rendre quasiment anonyme, ceci en prenant une identité qui n’est pas la vôtre. Je m’explique succinctement : vous ne possédez pas réellement l’adresse IP que vous utilisez, c’est votre fournisseur d’accès qui vous en met une à disposition. De ce fait, vous passez dans « son » réseau, obtenez une adresse (soit fixe, soit temporaire, donc avec potentiellement une nouvelle adresse à chaque reconnexion), et allez sur le web ainsi paré d’une adresse correspondant au portefeuille d’adresses dont dispose votre fournisseur. Alors, pour pouvoir se prémunir d’un suivi de votre « identité », certains serveurs offrent un service qui se résumerait à cette phrase : « passez par moi : en amont, on ne verra que moi, en aval, on ne pourra pas remonter au-delà de moi ». Ce serait -grossièrement- comme si vous rouliez en voiture, et que celle-ci changerait d’immatriculation à chaque fois que vous allez sur la route. Pratique pour se cacher, inacceptable pour ceux qui veulent savoir ce que vous faites. On peut également ajouter à ceci des outils permettant de crypter les communications, voire de créer des réseaux dans le réseau (ce qu’on appelle VPN, c'est-à-dire en bon français : réseau privé virtuel), donc de s’affranchir de la surveillance d’un tiers.
Second point, votre identité n’est pas une numération aléatoire : chaque morceau correspond à des zones géographiques, à des opérateurs de télécommunications, et, ainsi, si vous voulez interdire toute connexion depuis ou à destination d’une nation, il sera évident que ce sera cette identité qui sera contrôlée. Prenons un exemple : vous êtes en Chine (royaume de la censure). Vous voulez vous connecter à un site en France. Si la France est interdite, alors les équipements permettant l’interconnexion des réseaux mondiaux diront « utilisateur chinois, pays cible France. INTERDIT ». A l’inverse, un utilisateur voulant venir sur un site en Chine aura le même genre de déboire à l’entrée sur le territoire : « Internaute français, site en Chine. INTERDIT ». C’est une méthode passablement efficace pour bloquer les communications et censurer de fait des millions de pages. Il est possible d’affiner, en interdisant localement l’accès à des noms de sites, à des réseaux entiers, donc à fragmenter à travers des frontières politiques un réseau supposé dépourvu de barrières. Le droit est local, le Web est mondial, d’où la contradiction.
Troisième point, et non des moindres, l’absolue invalidité du concept de liberté totale. Il est bien entendu impensable de croire à l’innocence des utilisateurs. Chacun sait qu’il est possible de télécharger illégalement de la musique, de partager des programmes piratés, ou pire encore, de promouvoir des choses sordides comme la pédophilie. Or, ce sont bel et bien les mêmes outils qui permettent d’accéder tant à du contenu légal qu’à des zones infâmes du Web. Le Web est un peu comme une librairie : vous pouvez acheter un magazine people, un quotidien satirique, ou un mensuel pornographique, ceci dans la même boutique ! Rêver à l’honnêteté totale révèlerait un manque de bon sens très dangereux pour chacun d’entres nous.

Où en sommes-nous dans la validité de l’information ? Au même point qu’il y a des décennies, si ce n’est des siècles. La multiplication des sources d’information ne permet plus réellement d’obtenir un recoupement légitime, au contraire même, elle favorise la désinformation et la paranoïa. La démocratisation d’un outil aussi sensible que l’Internet permet donc à des populations mal renseignées, mal éduquées, mais aussi à des gens mal intentionnés, d’obtenir des réponses au mieux incomplètes, au pire totalement fausses et créées pour faire le jeu d’une propagande. Les débats sur le sujet vont bon train : on doit donc censurer les méchants, et aider les gentils ? Belle illusion. Délocalisez la responsabilité sur les hébergeurs et les gestionnaires de sites, et vous obtenez l’effet police privée qui appliquera la « loi » selon son bon vouloir, sans contestation possible. Le censeur va donc avoir trop de pouvoirs entre ses mains, car il pourra tant supprimer les propos d’un utilisateur, que bloque l’utilisateur lui-même, ceci sans qu’il puisse se défendre. J’estime que toute expulsion d’un forum, d’un site, ou de quelque endroit que ce soit sans justification écrite est un déni de liberté fondamentale. A contrario, la solution du flicage institutionnel est également infaisable. Vu l’offre pléthorique du Web, impossible de censurer, réguler et contrôler l’information. Notez également un problème très révélateur de l’esprit rétrograde de nos censeurs : comment agir contre un forum à caractère xénophobe hébergé hors des frontières de l’état ? En demandant à l’état hébergeant le tout de réagir ? C’est un rêve, et certainement pas une réalité. Bloquer l’accès ? Il existe, grâce au système d’anonymat par serveur interposé, des solutions pour s’affranchir des filtres mis en place. Pourtant, il serait judicieux d’avoir des méthodes, en tout cas c’est le discours tenu par les états.

Le virage de la véritable mondialisation d’Internet est délicat. A mon sens, il est impossible d’affirmer qu’il est nécessaire de poser des bases telles que les lois LOPSI, DADVSI, ou encore HADOPI. Celles-ci n’interviennent pas sur les vrais acteurs des réseaux terroristes ou pédophiles, mais sur les utilisateurs qui se verront donc surveillés dans leurs faits et gestes. Actuellement, les grosses entreprises voient dans ces lois un moyen de tenter de sauver leurs dividendes, mais très rapidement ce raisonnement va s’évaporer, car même ces sociétés trouveront des modèles économiques viables pour subsister sur la toile. Seulement, les lois, elles, vont donc perdurer sans être démantelées ou rectifiées. On aura donc ouvert la porte à la surveillance systématique, et ce pour de très mauvaises raisons. Que celui qui affirme « je n’ai rien à me reprocher » se souvienne que la sécurité n’est qu’une notion temporaire, tout comme le respect des droits des citoyens. Si un gouvernement parvient à instaurer une dictature, ce n’est pas la majorité des internautes qui trouvera la faille pour continuer à s’exprimer malgré la censure. De la même manière, ce n’est pas la majorité d’internautes en colère qui réagira face à ces lois liberticides. Au contraire même, les moutons trouvent juste des moyens d’aller pêcher ailleurs les fichiers qu’ils désirent. Tenez, HADOPI est déjà un fiasco avant même son démarrage : la cible était le P2P (Peer to Peer. Pour ceux qui ne connaissent pas, le partage/téléchargement à travers des outils comme Vuze, Kazaa, Emule, ou, en son temps, Napster), et les gens se sont rabattus sur le streaming (la diffusion en temps réel des médias audio et vidéo). Cible ratée, loi acceptée, donc porte ouverte sur votre vie privée !

Je réfute la politique sécuritaire sur le Web au titre qu’il n’est pas possible de croire que les censeurs pourront agir efficacement. La géographie même du réseau rend impossible toute action réellement efficace contre les internautes, et seuls les non avertis seront les cibles et les crucifiés des lois et mécanismes créés pour l’occasion. D’autre part, je réfute l’institutionnalisation du Web, ceci au titre qu’il s’est créé et progresse grâce à des volontés non politiques et non organisées. Chacun peut apporter sa pierre, bâtir un édifice, et l’offrir à la communauté pour améliorer les performances globales du réseau. Notez de plus que je suis toujours circonspect quant aux intentions des géants comme Google qui, sous couvert de gratuité, deviennent réellement envahissants : système d’exploitation (Chrome OS), navigateur (Chrome), outils divers et variés… autant Google semble être acceptable, autant j’ai de gros doutes sur la pérennité de la non ingérence du géant. N’oublions pas que Google s’est permis d’être l’outil de censure et de traque des internautes en Chine. Google est une société qui fait des bénéfices, pas une œuvre caritative. Ne perdons jamais cela de vue. Au fait, pour les critiques pouvant me dire que je suis idiot d'héberger mes textes sur Google, je leur concède sans sourciller qu'ils ont raison. Seulement, je n'ai pas le temps matériel (ni l'envie) de me compliquer l'existence à chasser l'hébergeur compétent, de trouver des outils adéquats et complets pour la mise en ligne, et puis j'archive tout. Qu'ils censurent, je republierai tout ailleurs!

La politique sécuritaire est également handicapée du fait que les utilisateurs trouvent des solutions, des outils, et même des nations propices aux exactions telles que le piratage de masse, l’hébergement de fichiers douteux (au sens large du terme), le tout protégé par des lois locales laxistes et permissives. A l’opposé, devenir trop restrictif n’aura pour seul effet que la fuite de la donnée vers ces « paradis numériques ».

J’ai le bon sens de croire qu’il est urgent non pas de réguler le trafic à travers des outils de répression, mais de créer une véritable charte des droits et devoirs de l’internaute. La CNIL (Commission nationale de l’Informatique et des Libertés) dispose de pas mal d’outils pour protéger votre vie privée contre les entreprises et même l’état, mais s’avère malheureusement trop faible pour répondre aux perspectives de l’avenir du Web. Les télécommunications (médias, téléphonie, informatique, jeux…) convergent vers la toile, au point qu’il va devenir improbable qu’une autorité puisse y maintenir un rôle policier. Je crois qu’il nous faut des mécanismes permettant à tout internaute (tant privé que professionnel) de réagir légalement soit face à la censure, soit au contraire de censurer en légitimant l’action. Certains sites communautaires commencent déjà à rédiger des « droits de l’internaute ». Je proposerais que la réflexion soit mondiale, de sorte à ce que toute personne soit libre de circuler sur la toile, tout en se sachant protégée par des droits universels, mais également susceptible d’être mise face à ses responsabilités pour ses propos. Ce n’est certes pas dans l’intérêt des nations qui, au demeurant, son incapables de comprendre les mutations que la Web provoque sur la société, mais cela pourrait devenir aussi un grand pas vers l’universalité de la notion d’humanité. A aujourd’hui, l’humanité se définit plutôt par états ou continents, du fait que les dits états s’insupportent mutuellement. Tenez, je doute qu’un Américain puisse réellement considérer un Iranien ou un Mexicain comme étant de la même humanité que lui… Alors que là, dépourvu de l’aspect physique, le Mexicain, l’Iranien et l’Américain seraient égaux en droits, en tout cas sur la toile.

Demain n’est pas si loin : on peut dès aujourd’hui communiquer avec le monde entier, sans fil, sans frontière autre que celles instaurées par les nations. De ce fait, il faudra alors accepter que le Web ne soit plus une terre d’anarchie, mais une nation mondiale où chacun aura les mêmes prérogatives et obligations morales. Ce virage est aujourd’hui réfléchi par les états qui constatent à leurs dépends que le Web est un contrepoids monstrueux pour les entreprises (impact économique non négligeable) et les gouvernants (impact politique et impact d’image non nul). L’après demain, avec la connexion permanente au réseau de votre mobile, votre voiture, votre ordinateur, et même votre enfant rendra alors inévitable une réflexion à l’échelle mondiale. Pour le moment, les frémissements sont infimes, mais ils provoquent de grandes vagues : expulsion, puis réhabilitation d’un politique sur Twitter, diffusion vidéo des propos mal interprétés -ou non- d’un autre politique sur Youtube, les exemples sont légion. Nous en sommes donc à médiatiser de petits évènements, sans se rendre compte qu’ils stigmatisent réellement l’avenir du Web. Je suis persuadé qu’il nous faut, et en urgence, un moyen commun d’établir un outil capable de nous encadrer sans en faire une arme de dissuasion ou de censure. Espérons que je ne suis pas le seul à penser ainsi.

03 décembre 2009

Boum boum, tsoin tsoin

J’ai toujours été fasciné par l’étrange impact des percussions sur l’homme. Contrairement au miaulement ahurissant de la cornemuse déchirant les tympans des non avertis, la grosse caisse, les cymbales, bref tout ce qu’on tape comme des brutes pour émettre un son se révèle hypnotique pour l’humanité. N’ayons pas peur des mots : l’homme aime les percussions, et elles sont révélatrices de son tempérament potentiellement brutal. Ah, le tambour de guerre violenté au moment de l’assaut des barbares, les peaux tendues qu’on martèle pour annoncer l’assaut, ou encore la fanfare qui réussit à guider une population hallucinée dans les carnavals…

Qu’on ne se méprenne pas sur cette réalité : c’est le rythme qui est le catalyseur plus que le tintamarre de la batterie. C’est flagrant quand vous avez le malheur d’offrir un jouet qui fait du bruit à un gosse : plus il en usera avec plaisir, plus cela vous gonflera, et si, par malheur, cela vous amène à l’énervement, le mioche se posera en victime, puisque c’est vous qui lui avez offert l’objet du délit ! On peut donc exclure le rôle sonore des percussions, et s’orienter sur la régularité. Il est plus digne de faire passer des caisses claires en rythme lors d’un enterrement militaire, que de suggérer l’usage du fifre ou bien de l’orgue de barbarie, non ? L’ordre, la régularité des percussions font autorité, et elles arrivent même à se passer d’un orchestre, tandis que d’autres instruments, eux, en sont incapables. Tendez donc d’obtenir un tube de l’été avec un cor de chasse ou Bontempi et on en reparlera (quoique : les années 80 furent prolifiques en terme de « chansons » composées sur ce pseudo synthétiseur bas de gamme).

Le rythme peut nous ramener à des nations, voire des continents très différents. Les tambourins des Indiens, les percussions Africaines, ou celles Japonaises sont toutes aussi différentes qu’elles semblent identiques de prime abord. Mais tous ces styles, toutes ces formes ont en commun une capacité à transmettre une histoire et des vibrations propres à exalter l’imagination. Faites un rythme lourd, des roulements très lents et graves, et a contrario quelque chose de saccadé et très rapide, et vous percevrez des histoires très différentes. L’émotion de la percussion se fonde alors sur la vitesse et sur la vibration, alors que d’autres instruments iront aussi chercher la mélodie, les bémols et trilles infaisables (ou presque) sur une percussion. Fabuleux, et insidieux à la fois. Et la samba… j’aurais presque oublié les rythmes endiablés qui vous emmènent jusqu’aux excès que vous n’auriez jamais imaginés une heure avant !

Je m’amuse énormément avec la musique, notamment lorsque j’écris. Si je veux me faciliter la création, je choisis avec soin quelques morceaux collant à ce que je désire retranscrire comme sensations et émotions, et globalement, un peu à la manière d’un film intérieur, je me laisse porter par l’environnement sonore. C’est le jeu du « si ça colle à l’action, peut-être que l’action s’appuiera aussi dessus ». Cela dépasse même le cadre du cinéma : n’est-on pas ému quand une chanson sait nous faire vibrer par toute sa richesse, ou au contraire par son dénuement calculé ? Le sourire qui naît en soi quand une belle mélodie vous transporte, c’est une richesse et un cadeau du compositeur, en tout cas je prends ce sourire comme tel.

Après, la chanson peut devenir aussi un outil nocif de propagande, d’entrain pour aller se faire piler la tronche au gros calibre, et même (si si !) nous inciter à devenir nous-mêmes des bourreaux. Notez que tout pays a un hymne, une chanson étendard, et que la plupart ont une connotation si ce n’est guerrière, au minimum fortement historique. Et tiens, c’est amusant, les percussions y sont souvent très présentes… Ce n’est sûrement pas un fait du hasard. Vous ne voyez pas ? Pourtant c’est élémentaire : prenez n’importe quel illettré, collez lui une caisse claire, deux baguettes, et passez deux trois heures à lui faire répéter le morceau. La qualité sera au mieux médiocre, mais suffisante pour les non mélomanes du peloton… renouvelez l’expérience avec une trompette, et passez l’unité horaire en mensuelles ! Eh oui : la percussion plait parce qu’elle est métronomique, tout en étant abordable (pour débuter uniquement, cela devient ensuite vraiment complexe)

Bon c’est décidé : demain je me mets aux cymbales. Au pire, je pourrai faire le singe, au mieux j’emmènerai la colonne des révoltés pour dresser une potence à une lanterne… Et merde ! On n’a jamais vu une révolution menée par un type cognant deux bouts de bronze l’un contre l’autre !

02 décembre 2009

L'aventure des plantes

Vous avez plus de trente ans?

Vous vous souvenez d'une émission sur les plantes, avec un type assis à l'ombre d'un bulldozer?

Ne cherchez plus, c'est ici que cela se passe, et c'est à l'INA que l'on doit le stockage et la diffusion des 26 documentaires nommés l'aventure des plantes.

Profitez de cette playlist, c'est du pur bonheur!

Vérité bicéphale

Résumer les choses au terme Vérité est une des pires erreurs qui puisse être commise par l’Homme. En quête de réponses, nous courons après l’illusoire et dangereuse vérité unique, celle qui serait supposée immuable et universelle… Or, c’est strictement l’inverse qui se produit, car c’est pour cette vérité maudite que nous avons tué, envahi, massacré et détruit le monde et les hommes sans pitié ni vergogne.

C’est séduisant d’avoir un raccourci intellectuel ou moral, notamment quand les questions sont d’ordre métaphysique. Si l’historien admet plusieurs visions de la même situation, si le scientifique s’appuie sur des théories parfois contradictoires, le théologien par exemple sera le chantre de l’universalité de ses réponses. Universelles ? Où cela ? Si l’on prend les questions fondamentales comme ne pas tuer, ne pas tromper, ne pas voler, on pourrait espérer des choses très proches d’un aspect juridique, mais l’on constate, au fur et à mesure des lectures, que ce n’est pas le respect de la vie ou d’autrui qui prime, mais le respect de sa propre foi. Meurtres, tromperies, les ouvrages « sacrés » regorgent donc de réponses qui se voient infirmées par les écrits eux-mêmes, mais le tout avec la réconfortante affirmation que l’homicide peut être commis pour une bonne cause. Une Vérité en somme.

Celui qui croit qu’une seule réponse convient oublie forcément d’observer le monde tel qu’il est. Moi, comme chacun d’entres nous, j’ai le doute qui m’assaille, l’hésitation aux tripes, et l’envie de ne pas faire le mauvais choix. Or, le choix s’impose à l’homme et non le contraire. Choisir de survivre, choisir de se battre, ces questions se posent à nous, et nous réagissons pour le mieux, avec toujours la possibilité de se tromper, et ce de manière dramatique. Le dogmatisme, qu’il soit politique ou religieux, est une arme terriblement puissante car elle affirme une seule voie de réflexion, et la rend facile à assimiler. Ne croyez pas qu’il s’agisse là que de fascination pour un dictateur charismatique, ou pour une symbolique forte d’ordre et de discipline. L’homme aime que tout soit clair, bien rangé, bien trié et ordonné. Et quand on vous explique de manière caricaturale le monde, mais que cela devient une « vérité », alors soyez en certains, il y aura énormément de gens prêts à avaler les plus grosses couleuvres.

L’honnêteté personnelle est impossible, car nous fondons notre existence sur notre perception de soi, et ainsi sur un fond qui est teinté d’expériences, mais aussi et surtout de préjugés. Faire abstraction de nos idées déjà formatées est d’autant plus difficile quand le sujet nous touche personnellement. La froideur est une tare sociale, et même une maladie mentale (le sociopathe). De ce fait, c’est à la lumière des idées contradictoires, des débats, des analyses que nous devrions pouvoir raisonner sur la vérité, et en tirer le plus de conclusions possible. Seulement, c’est demander à certains de revenir sur des fondamentaux personnels, et c’est souvent inacceptable. L’exemple très connu est celui des pilotes de bombardiers de la seconde guerre mondiale, ou plus récemment au Vietnam. Tous savent pertinemment le résultat des raids, les civils, les morts, les brûlés, mais tous se réfugient dans le devoir, le respect de l’ordre donné, bref, derrière la seule vérité qu’ils ont admis à l’époque : l’ordre doit être suivi d’obéissance aveugle. Ainsi, l’armée, dans ses pires moments, devient tout aussi dogmatique que n’importe quelle secte utilisant ses adeptes pour des tâches terribles.

Où se cache la Vérité ? Derrière les écrits, les analyses, les paroles ? Comprendre l’instant présent, c’est tout aussi difficile que de comprendre le passé. Nous ne savons que ce que nous recevons en héritage de nos ancêtres, et tirons des conclusions que sur des fragments de vérités éparses et surtout, modelables. Le livre écrit par Jules César sur la guerre des Gaules avait évidemment un but de propagande, et ne recense que quelques moments d’échecs. La perfection n’étant pas de ce monde, le livre relate des « faits » à la manière d’un livre d’aventure, entretenant le suspens à coups de demi échecs, ou de l’arrivée de nouveaux protagonistes. Malgré toute la suspicion d’exagération et de déformation que porte l’ouvrage, il n’en demeure pas moins une référence sur laquelle s’appuient des milliers de thèses et autres analyses. Alors, vérité temporelle ? Ce que l’on comprend du passé dépend forcément de l’instant présent. Une chose est sûre, notre vision des choses ne peut être séparée de notre conscience (politique et morale), et donc déformée.

C’est sûrement pour cela que je ne crois pas en la réponse unique, en la solution parfaite. Le doute et la contre expertise se doivent d’être circonstanciées pour permettre une plus large vision des choses. Prenons un petit exemple : le droit à l’avortement. Aujourd’hui, cela semble (plus ou moins) entré dans les mœurs, et nul ne s’offusque plus quand une femme prend la pilule. Mais à l’époque, la réaction a été terrible, Simone Veil traitée ouvertement de « pute » et j’en passe. Notre regard se pose sur ce passé comme si nous pouvions nous croire plus évolués qu’eux à l’époque. Sauf que nous avons tous des discours aussi rétrogrades aujourd’hui encore sur d’autres sujets : le mariage homosexuel, l’adoption par ce même couple… Et ce ne sont que deux perspectives qui se doivent de progresser. Je crains que cela ne se fera que très lentement, alors que nous prétendons être des progressistes. Fumisterie de la « vérité » à une seule facette, seule « vérité » que nous acceptons d’entendre : nous sommes des intolérants qui se mentent grossièrement en trouvant des excuses invalides, mais utilisant des doutes légitimes. Espérons que nous saurons faire fi de cet acharnement à jouer les passéistes.

Echanges de courrier avec Corbier

Chouette, une rime dans le titre, je vais pouvoir faire le malin et apparaître « culturé » ! Eh oui, le titre est explicite : j’ai eu le grand plaisir de pouvoir échanger quelques propos avec monsieur François Corbier (voir le texte de la veille), et ainsi pu avoir quelques précisions de sa part. J’ai été flatté qu’il prenne le temps de me répondre de manière aussi complète et circonstancié, et heureux de pouvoir admirer sa culture et ses connaissances.

Je vous préviens toutefois, j’ai remis le tout sous forme de « questions réponses », de sorte à rendre le tout lisible et agréable pour vous, chers lecteurs. Si vous souhaitez une transcription exacte, il suffira de le demander par le biais des commentaires. Je précise également que c’est avec l’accord de monsieur Corbier que je diffuse cet échange ci-dessous !

(Bordel, que je suis content !)

Voici la première partie de l'échange.

JFPALF : Tout d'abord la sempiternelle forme de politesse... Bonjour, ou bien bonsoir!

Bercé des années durant par les voix et les exubérances du "club Dorothée", je me suis un jour retrouvé face à un doute étrange: est-ce que ce chanteur barbu était autre chose qu'un pitre promis à l'oubli ou à la nostalgie de bas étage, ou bien, au contraire, quelqu'un de bien plus riche et complexe qu'il n'y paraissait. C'est en errant sur la toile que je suis tombé sur le site de "François Corbier", et que je me suis attardé sur les chansons. Et là, stupéfaction, magnifique découverte: un chansonnier! "Diantre, regarde donc et lis donc cette plume agile!" (oui, il m'arrive souvent de me parler à la deuxième personne du singulier, schizophrénie de l'Internet je suppose).

Je dois apparaître comme un de ces obséquieux qui font courbettes et ronds de jambes pour flatter l'ego de l'inconnu en privé et personnage en public, mais je ne saurais taire un seul mot: merci. Tout d'abord merci pour ne pas être, comme trop de gens sortis du petit écran, aigri ou amer vis-à-vis de ce que fut l'émission. Je n'ai ressenti aucune amertume ou déception, au contraire même, une certaine fierté (que je trouve légitime) du passé, tout en déclarant sans hésitation "c'est du passé.". Ensuite, le second merci va au côté entier. Rares sont ceux qui parlent honnêtement, plaisantent du monde et d'eux-mêmes. C'est une qualité rare, et j'en apprécie d'autant plus toute la portée quand j'observe le cirque quotidien des sérieux constipés à coups d'informations bourratives, de propagande vomitive, et de publicité dégoulinante de mauvaise foi.

JFPALF : Merci à vous
F.CORBIER : Merci pour ce long mot bien aimable et tout à fait plaisant.

JFPALF : Tout d'abord merci pour ne pas être, comme trop de gens sortis du petit écran, aigri ou amer vis-à-vis de ce que fut l'émission. Je n'ai ressenti aucune amertume ou déception, au contraire même, une certaine fierté (que je trouve légitime) du passé, tout en déclarant sans hésitation "c'est du passé.".
F.CORBIER : Non je n'ai pas d'aigreur vis à vis de mes années télé. Juste un peu de lassitude d'y être sans cesse ramené. Les nostalgiques sont bien plus nombreux qu'on ne saurait l'imaginer et le besoin de se rassurer encore bien plus fort qu'on ne le pense. Mais je ne suis ni le père Noël, ni une fée et je ne peux pas ramener toutes ces personnes à leur enfance. Et c'est très bien comme ça !

JFPALF : Trève de flatteries, ce qui m'amène à vous écrire, c'est probablement l'envie de comprendre un peu mieux ce qui peut modeler un texte. L'univers que je découvre à travers les vidéos, les extraits est si vaste que je me fais l'impression d'être un tout petit bonhomme face à un adulte qui a "roulé sa bosse". Qui est François Corbier?
F.CORBIER : Qui je suis ? Un type assez ordinaire qui lui un peu, de moins en moins parce que mes yeux sont abimés par le diabète, je suis comme bien des gens un sportif devant la télé, j'aime la cuisine raffinée et les voyages. A cet égard je suis assez gâté. Je parcours la France en long en large en diagonal pratiquement sans arrêt et je m'en porte bien. J'en profite pour chanter mes chansons là où je suis invité à le faire, et ça aussi c'est du bonheur. Qu'on permette au vieux bonhomme que je suis devenu de continuer à faire l'andouille sur scène, et qu'on me paye pour, c'est plus que de la chance surtout quand je vois les difficultés qu'ont les jeunes pour se faire reconnaitre.

JFPALF : Quelles passions hors de la musique guident-elles sa plume et ses doigts sur les cordes?
F.CORBIER : A part ça j'écris. Laborieusement, car je déteste que les mots que j'emploie ne soient pas le reflet de ce que je veux exactement dire. Je mets donc énormément de temps pour livrer mes chansonnettes au public. Depuis 1999 j'ai fait quatre albums, ce qui fait une moyenne de deux ans et demie pour composer chacun. Rien de bien extraordinaire...
A propos de composer. Je suis souvent en butte avec des journalistes, des animateurs de radio ou socio-culturels à propos du terme "Musique". De plus en plus j'entends employer ce mot pour remplacer "Chanson". Or quand on fait de la chanson, on ne fait pas de musque, mais... de la chanson ! La musique se passe aisément des mots... Pas la chanson. Donc je fais de la chanson. Si j'étais Bach je ferai de la musique. Je ne suis pas non plus Rimbaud ni Aragon, ni Hugo... je ne fais donc pas de littérature non plus... Donc ce que je fais, comme 99,99% de mes collègues s'appelle de la chanson et c'est très bien comme ça !

JFPALF : Merci de m'avoir lu... enfin, je l'espère.
F.CORBIER : Voilà jeune et élégant bipède ce que ton mot m'inspire. J'espère que ma réponse sera en adéquation avec tes interrogations, mais si quelque chose cloche ou manque, n'hésite pas à m'écrire à nouveau, je répondrai comme d'habitude et sans soucis.
Je suis à Lyon au Thou Bout de Chant Rue de Thou et si c'est dans ton coin, passe donc me dire bonjour. Je ne mords pas.

Salut.
Corbier, épatant chanteur anthume et guitarimeur.

Puis la seconde:

JFPALF :
J'avoue humblement ne pas m'être attendu à une telle réponse aussi circonstanciée et intime. C'est assez délicat de poser les bonnes questions, d'autant plus quand il s'agit de découvrir une facette d'un artiste accompli à qui l'on a collé une étiquette, sans même se soucier de qui il est.

Effectivement, l'abord à la notion de musique et chanson est quelque chose qu'il fallait préciser. C'est de ma part un abus de langage de parler que de musique, d'autant que la voix et le texte sont les supports principaux de tes chansons (voilà je l'utilise!). J'aime à dire et même marteler à mon entourage qu'une chanson n'est pas forcément qu'une ritournelle entêtante, et qu'elle peut tout à fait se faire chantre d'opinions, de pensées et d'humour. Hélas, c'est le mot humour qui les choque, car pour eux, faire rire en chanson, c'est "la digue du cul" et guère plus. Pourtant, rire de tout et de soi, c'est aussi vital et sain que de savourer un bon verre de vin (sans excès? Quoique...) De ce fait, je te rejoins sur ta façon de percevoir la chanson au sens large du terme.

Ce qui me rend curieux, c'est aussi l'univers musical dans lequel tu es toi-même baigné. La comparaison avec Brassens n'est pas usurpée, mais je suis totalement convaincu qu'il y a bien d'autres jalons, d'autres références auxquelles tu tiens. Il y a, je pense, cette "scène" (que j'ai du mal avec ce terme trop de fois détourné et torturé par les grandes compagnies) un peu décalée qui, malheureusement, n'est pas assez mise en avant, mais quels sont les autres artistes qui font vibrer le bonhomme? Mon univers est aussi multiple qu'il est teinté par ma propre histoire: musique Croate (que je suis par la généalogie), Mano Solo, puis aussi les standards des 70's (ça, c'est mon côté faussement nostalgique), ou encore de la musique Japonaise (ça par contre, c'est mon côté enfantin...).

Alors François (ou plutôt Alain, comme je l'ai appris à travers les articles de presse... mais je ne me permettrai pas d'en user, vu qu'il s'agit là de l'identité du proche et non de l'artiste), qui te mets en émoi?


F.CORBIER : Le plaisir d'être en province passe par le temps accordé. Plus lent plus "cosy" si j'ose le terme. Me voilà dans un bistrot du vieux Lyon Siné Hebdo sur la table. La Lumière est douce les chanson Américaines tout va bien. Tien, si j'ai un mail, je vais y répondre. Enfin s'il en vaut la peine...
Tes camarades ne savent pas grand chose de la chanson. C'est sans importance dans la mesure ou ils se taisent mais puisqu'ils donnent leur avis je peux aussi donner le mien.
La chanson des gens, c'est à dire la chanson populaire ou folk ou folksong est très, très souvent, un récit satirique destiné à se moquer des puissants. ( gouvernants ecclésiastiques armée impôts femmes légères épouse infidèles patrons).. Le plus grand chansonnier du 18eme siècle Beranger fit à cause de ces sujets quelques séjours en cabane et ce qu'il nous reste de ce qu'on appelle "les enfantines" n'a jamais été destiné aux enfants mais à un public adulte qui a perdu la clé et n'a gardé que le superficiel. On est prié non pas d'entendre "il court il court le furet" mais il fourre il fourre le curé"... On peut bien sûr trouver cela puéril et ridicule mais c'est ainsi.
La chanson larmoyante est née avec le 19ème siècle. Avant elle est satyrique rigolarde et dansante. Elle est destinée à égayer les veillée et a tenir éveillé le travailleur qui, on le lui pardonnera, ne cherche pas le sommeil aux champs ni à la mine mais au contraire à le repousser. Il s'invente alors des histoires qui l'amusent. Quoi de plus évident de plus naturel. A la moitié du 20ème siècle après les guerres dévastatrices le besoin de rire et de satires refait surface. Même les chansons "yéyé" sont gaies drôles amusantes et dansantes... Mais hélas peu littéraires et surtout plus américaines que françaises. Les "belles" chansons tristes sont donc plutôt l'exception. La chanson pour être drôle ne plonge pas forcément dans le vase de nuit... Mais le genre existe on ne peut le nier.
Moralité ? La chanson française est d'ordinaire littéraire, peu musicale, car écrite par des non-musiciens, satirique et guillerette. (Pas uniquement on l'aura compris mais c'est un véritable grand volet de notre patrimoine chanté).
Quand on aime rien de tout ça il y a la chanson Norvegienne mais là, je n'y connais rien ! Je n'en dirai donc rien.

JFPALF : Je me coucherai moins con ce soir! Merci encore pour ces réponses! Je pense organiser ces réponses sous la forme d'un Q/R sur le blog, bien entendu si tu m'y autorises...
F.CORBIER : No souçaille. Bon fin de journée. Corb

Que ça fait plaisir autant de simplicité dans le bon sens du terme!

01 décembre 2009

Rendre hommage à Corbier

Non, le bonhomme n’est pas mort d’une cirrhose ou d’une overdose, pas plus qu’il a été enterré après avoir un câlin à grande vitesse au pont de l’Alma. Aux dernières nouvelles, le chansonnier qui a bercé bien des enfances (dont la mienne) de ses pitreries et de ses textes potaches se porte plutôt bien, et n’est pas en manque de verve et de talent. C’est beaucoup par hasard que j’ai retrouvé le personnage sur la toile, et grand bien m’en fit d’écouter ces œuvres qui sont, hélas pour mes oreilles sévèrement réfractaires à la radio actuelle, que trop peu connues et diffusées. Il est devenu aussi rare de trouver un bon parolier qu’un char estampillé de l’étoile rouge aux frontières de la communauté Européenne. Ah, fausse nostalgie, quand tu nous tiens…

Donc, Monsieur François Corbier se porte assez bien (il le dit lui-même), compose et rédige sur sont site des billets d’humeur aussi instructifs qu’ils peuvent être amusants. Je n’ai pas boudé mon plaisir aujourd’hui en faisant tourner ses morceaux dans le casque isolateur, de sorte à ne partager, en bon égoïste que je suis, mon hilarité qu’avec moi-même. Pourtant, je crois qu’on ne saurait trop partager ce rire et cette finesse avec le plus grand nombre. Il dédramatise, rit de tout et de lui, présente son profil à la face des gens avec un sourire qui n’appartient qu’à lui. C’est un grand bonhomme qui écrit bien mieux que je ne sais le faire, qui compose avec un quelque chose de Brassens (sans le roulement bavarois si caractéristique), et ce que je ne sais quoi d’ironique. Lucide ? C’est probablement un terme qui lui sied le mieux tant ses morceaux, bien que teintés par le gloussement de son public, s’avèrent être tous clairvoyants sur le monde qui nous entoure. Nous sommes des cons ? Certes. Des Con-sommateurs ? Plus encore ! Et il en rit ? Oh que oui !

Ma génération, enfin celle des actuels demeurés ayant passé l’adolescence le nez collé au petit écran à dévorer du Dorothée à toutes les sauce, aime à faire vibrer la corde nostalgique. Tiens donc, on devient nostalgique en prenant de l’âge ? Je conviendrais bien du fait qu’on est amusé de revoir ces dessins animés datés et souvent aussi mauvais qu’ils étaient bon dans nos souvenirs, mais de là à pleurer les matinales, les mercredis, et les « comédies » lamentables créées pour entretenir la flamme… Sans moi. Ma curiosité pour ce passé est née par hasard ou presque, en traînant mes guêtres d’internaute sur « Bide et musique ». Qu’est-ce donc que ce truc ? Une radio Internet (ou Webradio, ça fait plus branché) qui permet d’écouter et découvrir (ou redécouvrir) ce que le monde du disque est capable de faire de pire ou de plus potache. Où en étais-je… ah oui, bide et musique. Donc, en errant sur cet OVNI musical, j’ai vu, parmi les œuvres (toussotement poli) un disque de Corbier. « Sans ma barbe ». Tiens, un truc de quand j’étais minot et que je me cognais des heures de télévision cathodique ! Allons voir ce qu’il est devenu celui-là.

Stupeur. Etonnement, puis enfin, ravissement.

Il n’était donc pas qu’un pitre mais un chansonnier ! Il n’était pas qu’un personnage construit pour le format, mais aussi un artiste entier et intègre ! Que ceux qui critiquent le fait de faire de l’émission pour enfants se taisent : la priorité dans l’existence, c’est quand même vivre, et la gamelle ne chauffe pas avec de bonnes intentions ou des rêves inachevés. Monsieur Corbier, vous avez fait rire au moins une génération de moutards braillards et irrespectueux, merci à vous pour ce travail qui nécessite quand même pas mal de courage (pour accepter les gags minables d’une production indigente), de persévérance (comptez le nombre d’heures que représentaient ces émissions et vous comprendrez ce que cela peut représente), et le tout sans y perdre son âme. Chapeau l’artiste.

L’autodérision est une qualité rare. On sait se moquer des autres, mais rarement de soi. C’est la différence notable entre humour et sens de l’humour. Celui qui a le sens de l’humour a le sens des réalités, et François Corbier a ce regard doux et acide à la fois sur le monde qui l’entoure. Aigre doux ? Comme la cuisine ? Peut-être, en tout cas je crois que les chansons de Corbier sont de ces plats qu’on aime manger sans ambages, sans excès de cérémoniaux abscons. Le Corbier se déguste en cave, en salle en plein air, sur un disque, dans la bagnole… Mais attention, ce n’est pas un sandwich qui rassasie et qu’on oublie, c’est le pinard qu’on ouvre avec ses potes et qui vous laisse un souvenir impérissable.

Notre capacité à nous croire supérieurs, à nous identifier comme les « gentils » nous rend souvent incapables de nous voir tels que nous sommes… des imbéciles, des bœufs, des gens susceptibles d’être cons, en tout cas plus cons que nos voisins. Et pourtant, c’est tellement évident ! Ne sommes nous pas, tous autant que nous sommes, le con de quelqu’un ? Alors, autant être son propre con, ça évite les engueulades, et ça facilite le recul vis-à-vis de notre environnement. Et ce bougre de clown barbu le dessine à coups de guitare grattée avec entrain et sourire complice. Merci Monsieur Corbier, et à bientôt j’espère. Je vous découvre tel que vous êtes, pas tel que cette télévision de fond de poubelle vous a décrit.

Reportage et extraits de concert sur chtirama.fr

Le site de François Corbier

PS : Prenez le temps d’errer dans les menus, les chansons, la partie blog. C’est un régal multiple et amusant, j’y ai pris grand plaisir !

30 novembre 2009

Œil de l’objectif

L’inhumanité du regard est infernale. A elle seule, cette observation peut vous glacer le sang et même vous terrifier. Nous regardons depuis plus d’un siècle des photographies qui ont pour rôle de raviver les souvenirs : visages de proches aujourd’hui disparus, bâtiments désormais rasés et remplacés, ou encore forêts devenues villes nouvelles, nous laissons le soin aux photos de se souvenir à notre place. Or, le papier glacé porte étrangement bien son nom tant il est distancié des faits. Muet, silencieux, le cliché porte pourtant en lui bien plus qu’un simple instant figé à tout jamais.

La mémoire est fragile et fluctuante. Nous connaissons tous l’idéalisation du passé, la nostalgie, et nous arrivons parfois à changer le mal en bien. Le remord et la tristesse acceptent de fléchir sous l’influence du temps, alors que la photographie, elle, est immuable et cruelle. Il m’arrive même de penser que le tirage d’une photographie peut devenir malsain tant il porte l’aspect voyeur impassible. Images dures, images de violence, de guerre, de mort, mais aussi images d’espoir, de délivrance et de futur, elles sont là, s’imprégnant de sentiments dans la gélatine pourtant supposée neutre. Est-ce un talent que de perpétuer le passé de la sorte ? Nombre de journalistes se sont vus critiqués parce que leurs photos étaient « engagées ». Qu’est-ce qu’une photographie engagée ? Celle qui relate, ou celle qui déforme la réalité en l’affichant toute nue ?

Le photographe est-il voyeur ou informateur ? J’hésite souvent entre dénonciation et nécessité du geste de prise de photographies. Sans appuyer le discours de vérités cinglantes, nul n’aurait eu le souvenir de l’existence de bien des peuples d’Afrique, tout comme nul n’aurait accepté de reconnaître l’impossible des camps de concentration. On a souvent même dit que les images des camps étaient des manipulations de l’opinion publique. Affreuse nécessité que de marteler aux indécis la vérité sous la forme de choses impossibles à contester… tels sont les hommes, incrédules et veules. Bien des images traversent le temps et symboliseront à jamais à quel point nous devons informer et partager la réalité : personne ne peut oublier la gosse Vietnamienne courant nue, brûlée par le napalm américain. Personne ne peut regarder en face sans frémir les visages des détenus derrière des barbelés. Personne ne peut analyser sans ciller les premiers clichés d’Hiroshima après la bombe. Personne ne peut être ému par ces hommes poussant le drapeau Américain sur Iwo Jima.

Je crois que le siècle passé, et surtout le siècle qui s’annonce sont un jalon unique dans l’histoire de l’humanité : celui du réel et non du retranscrit. Auparavant, la peinture servait de support aux souvenirs des évènements historiques, et, bien entendu, de média pour la propagande. Ainsi, les Napoléon, les rois de tous les âges inscrivaient leurs hauts faits dans la mosaïque et l’art pictural. Désormais, la photographie authentifie le dérisoire regard humain sur l’immensité de nos horreurs communes. Regardez ces photographies, ces visages d’anonymes rendus célèbres parce qu’ils s’étalèrent dans les journaux, et ressentez. A présent que l’image s’est imprimée en vous, fermez les yeux, et ressentez à nouveau. L’impact est colossal, atroce, et les mots humains pour définir notre propre infamie deviennent insuffisants. Auschwitz, les tranchées, le Vietnam, Berlin assiégé, Monte Cassino, Bagdad, Jérusalem, mais aussi les SDF dans les rues de Paris, les orphelins de Ceausescu, l’Ethiopie affamée, tous ces instants scellés par le désarroi de l’homme et l’apocalypse du quotidien sont dans la boîte à images.

Témoins sans être impliqués, tels sont les photographies. Elles doivent se contenter de relater et non de juger. C’est même la pire mission qui soit, celle d’observer sans pouvoir aider qui que ce soit. La conscience doit être torturée quand le photographe presse le déclencheur, mais sa morale doit être de crier au monde quelle réalité il voit, et non quelle réalité il veut affronter. C’est à l’opinion publique de s’indigner, et pas seulement à celui qui a pris l’instantané de vie. Sans ce travail, bien des choses sembleraient affreusement ordinaires et sans intérêt. Les gosses des favelas de Rio sont traqués par la police, chassés comme l’on chasserait le sanglier ou le rat. Sans photo de cette vérité, qui s’en serait rendu compte ? Que ces images restent à tout jamais dans nos mémoires, parce que les cacher, c’est déjà accepter et tolérer l’intolérable.


Hiroshima

Auschwitz

Iwo Jima

Un SDF dans les rues de Paris

La famine en Ethiopie

Kim Phuc, brûlée au napalm le 8 Juin 1972

Un orphelin de Ceausescu

27 novembre 2009

Univers

Je trouve dommage que trop de films et d’écrivains dépeignent l’espace et les mondes lointains comme des endroits hostiles, peuplés de monstres agressifs, et qui plus est nécessitant (soi-disant, ceci pour ajouter du piment et de l’action) de se battre pour y survivre. Pourquoi ne pas rêver de mondes oniriques, magiques, où notre réalité faite de grisaille serait oubliée au profit du progrès, d’une nature intacte et respectée, et de peuples ayant appris à vivre en osmose ? Nombre d’espèces animales vivent en symbiose, chacune profitant de l’autre : requin et poisson pilote, oiseaux et hippopotames, et j’en passe. Alors, laissons nous aller à voir un monde de songes, si différent du nôtre, tellement plus proche de ce que nous voudrions connaître.

Lorsque les premières sondes d’exploration parvinrent à la planète 14, celles-ci prirent des clichés plutôt flous d’une atmosphère assez limpide, et nous fournirent des vues surprenantes d’un patchwork de couleurs au sol. De loin, on pouvait voir de grandes lignes semblant avoir été tracées au sol pour dessiner un réseau assez proche d’un schéma de racines d’un arbre. Pourtant, avec le scepticisme inhérent aux scientifiques, l’analyse qui en fut tirée décréta qu’il s’agissait là de concrétions générées par des mouvements d’anciennes rivières aujourd’hui disparues, et que les grandes taches de couleurs n’étaient que la sédimentation de matériaux probablement aussi classiques que des métaux tels que le cuivre, ou d’amoncellements de roches comme le basalte. Cependant, pour que les certitudes remplacent les hypothèses, il fut décidé d’envoyer d’autres sondes, plus modernes, et comportant des moyens de se poser à la surface de la planète. Avec les 14 ans de voyage prévus pour le voyage, la communauté internationale décida de nommer la planète « 14 », ceci afin d’éviter de heurter qui que ce soit avec une dénomination teintée de culture ou de foi. Ce fut l’objet de débats sans fin, de discussions ridicules où chaque pays alla de sa proposition, critiquant les autres pour leur ethnocentrisme, arguant qu’il n’y avait pas de langue unique sur terre, et ainsi de suite. 14 devint donc le nom de la planète cible.

Les analyses préliminaires étaient en tout cas formelles : la radiographie mentionnait une densité atmosphérique relativement similaire à la Terre, la spectrographie identifiait que le tout était potentiellement respirable, et qui plus est que la température relevée par mesure des infrarouges correspondaient plus ou moins à quelque chose de tolérable pour l’être humain. Alors, on barda la sonde de nouveaux appareils, de divers forets pour réaliser des carottages du sol, de caméras très sensibles pour prendre les plus belles photographies possibles. Tous espéraient sans le dire que 14 serait peut-être un endroit susceptible d’accueillir une mission au long cours, une opération digne du départ des caravelles de Colomb. Lorsque la navette décolla, ce fut un évènement tout à fait anodin, une mission parmi tant d’autres, alors que les plus grandes agences spatiales s’étaient fédérées pour obtenir un résultat. Les barrières politiques de l’ancien temps ayant été bannies par l’histoire, c’est une mission internationale qui mena Voyager III (en mémoire des deux missions précédentes) à son terme.

Les jours passèrent, puis les mois, et enfin les années. L’immense majorité des terriens avaient déjà oubliés Voyager, et n’en entendaient parler qu’à intervalles irréguliers, notamment quand la sonde envoyait un cliché très précis de l’univers. Ces photos firent le tour du monde, s’affichant en pleines pages sur Internet et dans la presse traditionnelle. On fit grand cas d’images disputant à Hubble le titre de « plus jolie photo de l’univers ». Cependant, l’attention retombait dans les jours qui suivaient. Qui se souciait d’un minuscule engin parti depuis des années vers une planète si éloignée qu’aucune mission habitée ne pouvait être envisagée ? Un soir d’automne, les oreilles de la Terre se firent plus attentives. Depuis de nombreux jours, Voyager était resté silencieux, comme probablement perdu corps et biens. Mais le message d’arrivée en orbite parvint aux scientifiques. La sonde prit son orbite, cartographia grossièrement la planète, et transmit le tout à la Terre. Les allers retours durant des semaines entières, ce n’est qu’un an plus tard que Voyager reçut ses ordres finaux de trajectoire et de poussée pour effectuer son entrée dans l’atmosphère de 14. Lentement, l’engin se réorienta, et les ingénieurs et scientifiques en charge du projet se mirent à prier les dieux qu’ils défiaient pourtant par leur science et leur quête de connaissance.

Voyager se posa sans encombre dans une sorte de champ violacé, où les « plantes » étaient d’une forme et d’un développement inconnu sur Terre. Ondulant au gré d’une douce brise, l’appareil mesura les caractéristiques l’entourant. Habitable, présence d’eau dans l’atmosphère, pas de gaz toxique ou d’organismes inconnus. Patiemment, méticuleusement même, Voyager se mit à bouger de ses huit roues, et entreprit le long chemin d’exploration de son environnement sur un kilomètre de rayon. Mètre après mètre, le sol fut examiné, des échantillons furent entreposés dans des caissons étanches cachés dans ses flancs. Les caméras de l’engin saisirent des formes de vies, de tailles, de formes et couleurs diverses et variées. Des « oiseaux » dans le ciel, des « insectes » vivant près du sol… ce fut la stupéfaction sur Terre. 14 était donc vivante, et ces auréoles de couleurs étaient donc des formes de vies complexes, avec une véritable hiérarchie comparable à celle sur la planète bleue. L’excitation fut énorme, à tel point que le seul fait de demander des changements de mission à la machine devint une véritable bataille d’experts : les biologistes voulaient des échantillons, les géologues leur part de cailloux, et l’on voulut entendre les enregistrements sonores provenant de la planète 14. Et là, ce fut magique… Tout d’abord, des crépitements sourds, comme sortis d’un antédiluvien gramophone, puis, en fond, ce fut comme des chants d’oiseaux exotiques. Des piaillements, la brise d’un été, on aurait crû que le tout avait été enregistré dans une forêt d’Europe, ou encore sous les cerisiers en fleurs du Japon.

On ne tarda pas à mettre en œuvre l’idée d’une mission habitée. 14 années de voyage, qui accepterait de voyager aussi longtemps ? L’apesanteur, les dangers multiples, le stock de nourriture, la promiscuité des membres d’équipage, tout fut passé en revue pour savoir s’il était faisable, ou même moralement acceptable de leur faire prendre un tel risque. Ce fut une équipe Russe qui lança une idée de prime abord saugrenue : bâtir un vaisseau d’une taille inconnue jusqu’alors, et d’y intégrer des jardins et des réserves d’eau pour y recréer une véritable oasis spatiale. Délirant, gigantesque, les superlatifs ne manquèrent pas, d’autant plus qu’une énième crise financière mondiale avait ébranlée la confiance des investisseurs. Ce fut alors la Chine et l’Inde qui se proposèrent pour offrir leur compétence technologique et un complément de capitaux pour faire apparaître Voyager 4, la première mission habitée hors du système solaire. Le monde s’était décidé : on enverrait une équipe vers planète 14, en espérant que cette aventure soit une réussite. L’équipage fut construit avec soin, ceci afin d’offrir une grande diversité ethnique et religieuse, on les fit cohabiter un an durant en autarcie pour valider qu’ils pouvaient se supporter, le tout en effectuant des milliers de missions d’entraînement, afin de tester la cohésion et la fraternité des différents voyageurs.

Quand, après quatre longues années de travail, tout fut prêt pour la construction de Voyager 4, la Terre se mit au travail. Chaque nation apporta sa petite pierre, ceci en marquant les pièces de l’immense assemblage du sceau de leur pays. Bengladesh, France, USA, Russie, Géorgie, Chili, tous eurent le droit d’apposer leur drapeau quelque part dans le gigantesque appareil. Fierté universelle, Voyager 4 fut donc le premier et seul fruit d’une collaboration à l’échelle de l’humanité. 14 portait tellement d’espoirs et de rêves qu’il devint impossible d’exclure quelque nation que ce soit. Les plus petites îles donnèrent de l’argent et du temps, et l’on créa même une sorte d’annuaire universel. On fit sceller dans une superstructure de Voyager un caisson contenant tous les noms et prénoms des habitants de la Terre. Bouteille à la mer, ce geste symbolisait une union jamais connue, et même les gouvernements les plus durs se plièrent à cette volonté de représenter l’humanité comme une seule nation par-delà les nations.

Trois longues années de plus furent nécessaires à l’assemblage et au lancement de Voyager 4. Après diverses hésitations, plusieurs accidents, le navire s’éloigna de la planète bleue avec ses 100 membres d’équipages. Le départ eut lieu pour le cinquantenaire du premier pas de l’homme sur Mars.

Pendant le voyage, après six années, Voyager 3 remonta une image incroyable. Non content d’être une planète vivante, 14 abritait une forme de vie intelligente ! La stupéfaction laisse rapidement la place à la peur. Ces êtres étranges, bipèdes à la peau semblant être vaguement inspirée de celle d’un reptilien, s’approchèrent de la sonde et tentèrent de prendre contact avec. Vêtus, équipés de machines inconnues, les premiers sons émis parurent incompréhensibles. Seulement, au lieu de fuir ou détruire la machine, ils se mirent à présenter à celle-ci des panneaux gravés avec des schémas, des symboles bizarres. Perplexes, la communauté scientifique se mit à plancher sur ces images vieilles de plusieurs semaines, avec l’espoir infime d’avoir en face une véritable intelligence. En réponse, Voyager fut programmé pour qu’il restitue au sol à l’aide de ses outils primitifs des schémas de l’espace, des coordonnées de la Terre, de dessins décrivant l’homme ainsi que son monde. L’équipage de Voyager 4 fut informé de la situation, et ce fut tant la liesse que la terreur. Et s’ils étaient hostiles ? On envisagea de faire revenir le navire, mais le capitaine de la mission décréta que fuir n’était pas la bonne option.

Cinq ans furent nécessaires pour que la Terre et les habitants de 14 puissent enfin se comprendre. Patiemment, Voyager 3 continua son travail de dessinateur, et tout aussi patiemment, le peuple de la planète continua à présenter des images toujours plus complexes et précises de leur monde. La technologie présente sur place épata l’humanité : projection d’images sans écran, véhicules avec une source d’énergie visiblement abondante et renouvelable, pollution atmosphérique inexistante, et vie en symbiose avec la nature autant aimée que respectée. Ce fut tout à coup le déclic : tant sur place que sur Terre, les alphabets et langues finirent par se recouper, et se traduire mutuellement. Les discussions s’accélérèrent, le petit engin expliqua qu’un vaisseau bien plus gros allait arriver d’ici quelques années, et qu’il amenait des humains à son bord. Ils répondirent que la sonde serait alors comme un téléphone à retardement, et que tout serait prêt pour l’arrivée des visiteurs du lointain. Ils bâtirent un village adapté aux besoins des terriens, réceptionnèrent les schémas de type ADN permettant la compréhension de notre système immunitaire, et en tirèrent les analyses nécessaires pour préserver de toute contamination de ces organismes venus d’ailleurs.

Pendant ce temps les échanges diplomatiques se multiplièrent. Certains envisagèrent de leur demander des renseignements technologiques propres à améliorer l’armement, ce à quoi les habitants de 14 répondirent avec un sourire significatif « nous avons passé le cap de la violence et de la différence ». Nul n’osa s’opposer à ce refus, de peur d’éventuelles représailles contre l’équipage de Voyager 4. Pas à pas, les deux peuples prirent le temps de se comprendre, d’échanger par l’entremise de la machine archaïque des données propres à partager. Le peuple 14 décortiqua le fonctionnement de Voyager 3, et produisit un communicateur pour transmettre le son à la Terre. Ce fut le premier contact audio entre des humains et un peuple extraterrestre. L’accélération des échanges fut phénoménale. Par la voix, on put préciser des normes de transferts de données, décider de méthodes standard d’échange de l’information, et créer le premier réseau informatique interstellaire.

Voyager 3 et 4 provoquèrent donc d’immenses révolutions. Les habitants de 14 (ayant accepté cette dénomination à cause de l’impossibilité des humains de parler leur langue, et donc de prononcer leur nom) transmirent des avancées majeures dans la quête de matériaux dans l’espace proche, des technologies de propulsion pour faciliter le voyage de missions ultérieures, et décrétèrent que seuls les humains feraient le voyage. Pour eux, 14 leur suffisait, et aucune soif de conquête ne saurait justifier quelque voyage que ce soit. Leur société avait déjà navigué dans l’univers, bien au-delà de ce que l’homme pouvait envisager. La seule chose que ce peuple avait gagnée fut la guerre fratricide pour le contrôle de l’univers connu. Dans ces conditions, pour éviter la disparition pure et simple de leur peuple, il fut décidé de ne plus partir dans les étoiles, et de préserver la science du voyage spatial uniquement pour un cas de nécessité absolue. Que les humains progressent, qu’ils apprennent !

Voyager 4 se posa enfin sur 14, sur une piste spécialement prévue pour leur vaisseau. Une foule dense et joyeuse accueillit les visiteurs, ceci de vive voix. Les écoles enseignaient déjà plusieurs langues, et les facultés intellectuelles des habitants leur permettaient d’apprendre environ une langue tous les trois mois terrestres. Les discussions furent riches d’enseignements. L’équipage fut subjugué non pas par les mégapoles auxquelles ils s’attendaient, mais au contraire par cette nature si différente et si préservée. Les habitants de 14 vivaient dans des habitats « naturels », basés sur l’usage réciproque des plantes locales. La météo, clémente, offrait donc un havre de paix et de méditation. Tout d’abord prévue pour être une mission d’exploration, Voyager 4 devint donc une mission d’échange culturel et scientifique, de communication. Le racisme, la xénophobie n’apparut dans aucun des deux peuples, comme si tout allait de soi. L’intelligence fut donc le maître mot.

Quand, au bout des deux ans prévus initialement pour préparer leur retour sur Terre, l’équipage déclara à la Terre « Venez, et apprenez. Nous ne partons plus ».

C’est ainsi que naquit la nouvelle civilisation de l’homme, celle rebâtie sur la culture d’un peuple ayant déjà connu les travers que notre monde auraient connus s’il avait progressé seul Le monde fut bouleversé à tout jamais : nombre de conflits s’interrompirent à la lumière des enseignements du monde lointain, nombre de peuples se retrouvèrent et abolirent enfin des frontières séculaires. Plusieurs dictatures s’effondrèrent lors de révolutions pacifiques, et l’ONU, organisation périmée, fut remplacée par une entité indépendante des états et des influences, fondé sur la communauté des gens se connectant par le réseau. Chacun apporta ses idées, son vote à l’échelle mondiale. On put ainsi décider de produire en masse des navires d’échange avec 14, et offrir de grands territoires pour que des habitants de 14 viennent visiter la Terre. Le voyage fut réduit à quatre ans grâce à la technologie lointaine.

Tout ceci est arrivé il y a plus d’un siècle. Nous voyageons couramment entre 14, la Terre, et une centaine de planètes d’autres systèmes solaires. Le tout en paix… en bonne entente. Nous partageons, nous échangeons enfin sans intérêt ou politique autre que le progrès pour soi et pour les autres.

26 novembre 2009

Bouchon

Tel monsieur Hulot en vacances découvrant la circulation automobile, j’observe parfois le phénomène surprenant du bouchon. Que celui qui n’a jamais goûté aux joies des routes bloquées aille au diable, car il ignore alors toutes les joies et malheurs de ces situations. Tout conducteur hait le bouchon, le maudit et le craint comme peu d’autres choses sur la route. Et pourtant, les dangers sont légion : accidents, intempéries, conducteurs insouciants ou carrément suicidaires, et j’en passe. Pourtant, le chauffeur frémit au mot « bouchon ».

Et il a de quoi.

Les sciences modernes se sont déjà attaquées au phénomène de régulation du trafic automobile, en appliquant moult modèles mathématique, et en y insérant les feux rouges, les ronds points, ou encore la signalisation par panneaux. De là, ces mêmes analystes se sont « amusés » à raisonner sur le coup de l’accordéon, et tentés d’y trouver un remède. Après tout, c’est une voie de recherche qui devient vitale dans les mégapoles, et puis, un peu plus de fluidité dans la circulation urbaine ne saurait nuire. Cependant, le résultat est là, net et sans bavure : on peut vous informer de l’état du trafic, mais pas encore le réguler suffisamment pour ne pas avoir à faire le pied de grue dans votre automobile.

Mine de rien, stagner en plein encombrement peut avoir tout de même quelques avantages, comme écouter paisiblement la radio, réfléchir posément à la réunion qui s’annonce, ou encore se servir du bouchon comme prétexte pour un retard déjà mal engagé. Jusqu’ici, tout va bien, cela ne choque personne… Mais franchement, n’hésitez pas à scruter les autres voitures, et à découvrir ainsi des morceaux de vie : la mère au bord de l’hystérie avec ses deux mouflets qui se battent derrière, le salarié mal réveillé qui baille toutes les dix secondes, ou encore le nonchalant qui lit son canard en attendant que cela se passe. Tout ceci existe dans les bouchons. C’est même la concentration de tout un tas de choses incongrues sur la route : le type qui se rase, la secrétaire qui se ravale le portrait, le couple qui casse la croûte en attendant que ça se passe, ou encore le jeune qui braille une chanson qu’il passe à fond les gamelles dans sa voiture. De quoi faire une étude sociologique, non ?

Et puis, le bouchon a d’autres effets sur l’être humain. Il réveille le prédateur, il lui secoue la fourrure, et le rend agressif et insatiable. Ca ne roule jamais assez vite, c’est constamment les « petits vieux », ou les « conducteurs du Dimanche » qui sont en cause. On se double sauvagement, s’inculte copieusement, et l’on va même jusqu’à se battre, tout ça pour dix mètres de gagné. La civilisation régresse sur le même bitume qui est supposé être son principal signe de progrès. Alors, non content de ne pas être à la conduite, ils s’encastrent les uns dans les autres par inattention, font le bonheur des assureurs et des carrossiers. J’adore sincèrement observer ces imbéciles qui se cherchent mutuellement des crosses, au lieu de se préoccuper d’être à l’heure, ou encore de rentrer tranquillement se reposer.

En ce qui me concerne, j’ai découvert le moyen infaillible de ne pas m’énerver quand je suis bloqué dans un bouchon : s’en moquer ouvertement, tout en écoutant quelques brèves de Desproges, ou un morceau de Calvin Russell. Laissons le bétail s’engluer dans sa propre bêtise, et avançons au rythme imposé par le troupeau. Après tout, ma voiture ne vole pas, ne saute pas au-dessus des autres, et qui plus est je ne dispose pas non plus d’un gyrophare coupe file. Le destin a voulu que je sois prisonnier de la route, alors ainsi soit-il ! Et puis, cela me donne aussi le temps de réfléchir à mes prochains écrits, de planifier un week-end, ou encore d’envisager mes achats à faire. C’est quand même plus constructif que « tu vas avancer ta poubelle, connard !? ».

Allez, bonne route !