17 juillet 2018

Le pub

La casquette souple à damier de traviole sur la tête, il sirotait sa brune dont l’écume blanche venait s’accrocher à sa moustache. Il avait l’œil un peu mou, sans véritable volonté, et son corps maigre et allongé s’était un peu affaissé contre le zinc mis en valeur par des clous cuivrés. Juste son nez les deux tireuses n’arrêtaient pas de déverser un flot bière odorante et forte, tandis qu’à sa gauche comme à sa droite deux gars robustes et passablement enivrés avaient, eux aussi, le nez planté dans leur grosse chope. Ils étaient trois frères, trois gaillards aussi habitués aux travaux manuels qu’à la castagne. On les connaissait par leur nom de famille : O'Reilly. Les trois têtes de pioche, toujours prêtes à se servir de leurs poings avant de discuter, toujours prompts à rentrer dans la mêlée sans qu’on le leur demande. Pourtant, ce soir-là, ils n’avaient pas envie de cogner. Le pauvre gosse au milieu, Bobby de son petit nom, avait été largué par sa copine. Il soignait son mal au cœur par la brune dense qui avait presque oublié qu’une bière se doit d’être gazeuse… tandis que ses deux frères, Robby et Johnny, eux, n’étaient là que pour le soutenir dans l’épreuve. « T’en fais pas » disaient-ils en boucle tandis que la femme en lame de couteau au visage buriné enchaînait les pintes pour les clients. « Alors les O’Reilly ? On a un frangin qui a du mal ? Allez bois, celle-là est pour moi ». Ben voyons… autant finir la tête totalement vide et rincée à la bonne bière brune aussi dense et lourde que de la crème fraîche…

Les trois bonhommes s’apprêtaient à quitter le pub enfumé et bondé pour aller se coucher quand trois policiers entrèrent. « Des british » cracha Johnny en donnant un coup de coude à chacun de ses frères. Les trois gars, ivres l’instant d’avant, dessaoulèrent presque instantanément. Il y avait des choses qu’ils aiment pardessus tout, et casser de l’anglais faisait partie de leurs jeux favoris. La patronne s’alerta sur le champ et lança aux policiers « Dites, vous pouvez pas attendre dehors ? J’ai pas envie que mon pub soit démoli ! ». Celui qui était sûrement le chef du groupe lança avec un accent ignoble « T’as rien à dire, on fait comme on veut ici. Contrôle d’identité ! Sortez vos papiers tas de saoulards ! » A ces mots, les clients frémirent de colère, car tous savaient que si le type était aussi à l’aise et arrogant c’était parce qu’il y avait des soldats dehors. Alors, un à un, ils s’alignèrent en rang, rongeant leur colère, grommelant et serrant le point sur ces foutus papiers qu’ils maudissaient pardessus tout. « Citoyen de la couronne »… Ah bon ? être « citoyen » quand on est envahi, c’est une cruauté supplémentaire à ajouter aux vexations religieuses, morales et culturelles du quotidien… mais quand on a des militaires en face, on subit et on attend son heure…

Pendant ce temps, les trois frères se mêlèrent à la foule, espérant clairement passer à travers. Ils étaient connus, et la moindre occasion était bonne pour la police pour les recoller au trou pour quelques jours, avec en cadeau une bonne raclée. Mais là, les trois frères avaient envie de bagarre, de coups, et quitte à prendre une rouste autant qu’elle soit justifiée ! Alors, lentement, ils prirent place et attendirent de voir comment les trois cognes tenteraient de les arrêter. Tous les hommes présents savaient ce qu’il risquait de se passer, alors les moins courageux quittèrent les lieux, tandis que les plus hardis, eux, firent mine de vouloir rester en s’agglutinant dans un coin du bar, tout en prenant soin de repousser soigneusement le mobilier. Peu à peu, le jeu se préparait, et le parquet allait devenir une arène propice aux coups. Il n’y a pas de règle dans une bagarre si ce n’est cogner et coucher aussi vite que possible son adversaire.

Tout à coup, le chef de la brigade repéra Robby et lui fit signe de s’approcher. « O’Reilly ?! Tiens toujours à traîner dans les bars au lieu de bosser ! C’est ça les irish, des alcooliques et des fainéants ! ». Les deux autres policiers éclatèrent de rire tandis qu’ils serraient avec fermeté leurs matraques. Ils voulaient que le sang coule, que l’on se frappe, et qu’ils aient un prétexte pour tabasser du catholique. « Tiens, le bulldog veut mordre ? T’as le droit aux patrouilles maintenant ? A qui t’as pas léché le cul pour devoir à nouveau sortir du commissariat ? ». Tous les irlandais éclatèrent à leur tour de rire, et, écarlate, le policier brandit sa matraque pour être le premier à lancer les hostilités. « Tu connais la chanson ? Viens dehors pour te battre ! ». Et là, tout le monde se mit à chanter à tue-tête… Le son de la chanson fit frémir les sens des trois frères. « Oh, venez-y, les "black and tans", Venez-y et battez-vous comme des hommes ».

La provocation ne pouvait rester impunie, mais refuser le défi serait aussi une forme d’humiliation. « Que les O’Reilly sortent, on va voir s’ils sont encore aussi courageux quand ils sont seuls ! ». A ces mots, Bobby leur jeta un « Ah mais les black and tans on n’attendait que ça ! ». Tout le monde put voir la détermination des trois jeunes hommes, des trois gaillards qui se dirigèrent d’un pas décidé vers la rue. La porte s’ouvrit et l’on put voir qu’une dizaine de paramilitaires attendaient à l’extérieur. Le chef leur fit signe de s’éloigner, tandis que les trois policiers, matraque à la main, tentèrent de prendre en traitre les trois frères. Grossière erreur : même ivres morts, les trois bonhommes évitèrent l’assaut et ce fut une pluie de coups de poing, de coups de pied, de coups de tête qui arrosa les trois policiers. Rapidement, un premier fut à terre et reçut plusieurs coups de pied, tandis que le deuxième, la bouche en sang, s’éloigna pour ne pas finir dans la même situation. Les paramilitaires voulurent s’avancer, mais ce fut les hommes du pub qui vinrent les accueillir, tabourets, manches de pioches et chopes de verre à la main. Ils avaient beau être armés, les militaires surent qu’ils ne pourraient pas faire le poids sauf à tirer dans le tas. Alors, lentement, ils reculèrent vers leur véhicule blindé.

Les trois frères avaient eux aussi reçu beaucoup de coups. Qu’importe, ils étaient fiers de se battre, de cogner sur les rosses, de démolir un chef de ces unités qui venaient les harceler sans cesse. « Tu vas respecter les O’Reilly, ou sur ma vie je vais t’écrabouiller ! » jeta Robby en relevant le chef qui n’était plus en état de se battre. Couvert de tuméfactions, le policier avait du mal à ne pas sombrer dans le coma tant il avait été cogné fort. Johnny saisit le bras de son frère. « Le tue pas, tu veux qu’on te pende ? Maman ne le supporterait pas ! Bah, on va aller en taule, ça les calmera ». Alors, ils trainèrent le policier vers ses collègues, ils tendirent les mains pour se faire menotter, et, dans un ultime défi, se remirent à chanter « Oh, venez-y, les "black and tans", Venez-y et battez-vous comme des hommes », et toute la rue réveillée par le bruit se mit à chanter. On entendit l’air sonner depuis les fenêtres, depuis le groupe d’ouvriers, des portes ouvertes et chacun se fit un devoir de chanter plus fort que son voisin. C’est avec ce chant qu’on les vit s’éloigner dans le véhicule blindé, direction la prison, direction la cellule où ils seront battus jusqu’à risquer de les tuer.

Pour la liberté d’un peuple fier, en souvenir de mon indéfectible amitié pour un irish. A toi mon ami Thoraval, je lève ma pinte à sa santé
COME OUT YE BLACK AND TANS
I was born on a Dublin street where the Royal drums do beat
And the loving English feet they tramped all over us,
And each and every night when me father'd come home tight
He'd invite the neighbors outside with this chorus:

chorus:
Oh, come out you black and tans,
Come out and fight me like a man
Show your wife how you won medals down in Flanders
Tell them how the IRA
Made you run like hell away,
From the green and lovely lanes in Killashandra.


Come let me hear you tell
How you slammed the great Parnell,
When you fought them well and truly persecuted,
Where are the smears and jeers
That you bravely let us hear
When our heroes of sixteen were executed.

Come tell us how you slew
Those brave Arabs two by two
Like the Zulus they had spears and bows and arrows,
How you bravely slew each one
With your sixteen pounder gun
And you frightened them poor natives to their marrow.

The day is coming fast
And the time is here at last,
When each yeoman will be cast aside before us,
And if there be a need
Sure my kids will sing, "Godspeed!"
With a verse or two of Steven Beehan's chorus.
Venez-y, les "Black and Tans"
Je suis né dans une rue de Dublin, où battait le tambour du Roi
Et où les aimables pieds Anglais nous piétinaient
Et chaque nuit, quand mon père rentrait bourré
Il invitait les voisins à sortir avec ce refrain :

refrain:
Oh, venez dehors, les "black and tans",
Venez-y et battez-vous comme des hommes
Montrez à votre épouse comment vous avez gagné vos médailles dans les Flandres
Dites-leur comment l'I.R.A.
Vous a fait vous enfuir comme si vous aviez le diable au trousses,
Des vertes et merveilleuses ruelles de Killashandra.


Venez-y, et écoutez-moi vous conter
Comment vous avez écrasé le grand Parnell,
Quand vous les avez si bien battu et vraiment persécuté
Où sont les calomnies et les railleries
Que vous nous avez courageusement sorti
Quand nos héros de 1916 étaient exécutés.

Venez nous dire comment vous avez massacré
Ces braves Arabes deux par deux
Comme les Zoulous ils avaient des lances et des arcs et des flèches,
Comment vous avez massacré chacun d'entre eux
Avec votre obusier de seize livres
Et comment vous avez glacé les sangs de ces pauvres indigènes.

Le jour approche
Et l'heure est enfin là,
Où nous rejetterons tous les valets de la Couronne,
Et s'il le faut
Je suis sûr que mes enfants vous chanteront, "Bon vent!"
Avec un couplet ou deux des coeurs de Steven Beehan.



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