25 juillet 2008

Regards

Des yeux qui se croisent, qui se fuient ou qui se fixent, des sourires qu’on voudrait partager mais qu’on n’ose pas exprimer.

Des joues qui prennent le teint rose, des cils qui s’abaissent tant par désir de charmer que par timidité. Des mains qui se cherchent sans se toucher, un soupir qui s’envole quand l’autre passante disparaît à son arrêt de bus. Le vieil homme qui s’installe en face de soi, qui scrute par la fenêtre et qui probablement rêve d’abolir la solitude. Des mains fripées qui se joignent sur les genoux, une casquette qui fait de l’ombre au regard fatigué. Il s’accoude à la cloison, le visage se reflétant dans le grand panneau de verre feuilleté estampillé sécurit.

Une jeune fille prend sa place avant le terminus, elle hoche la tête au rythme endiablé d’un baladeur qu’elle secoue avec frénésie dans sa main amoncelant fanfreluche et pacotilles. Couleurs improbables tant pour la peau maquillée que pour les vêtements, elle s’agite, les yeux fermés, prisonnière dans son monde intérieur, libre du monde extérieur. Je souris, scrute et me demande si d’ici une dizaine d’années la gamine sera encore aussi enjouée, si la fin de la vie étudiante, les premiers chagrins d’amour et les premières tristesses d’adulte lui briseront son enthousiasme de la jeunesse qui s’épanouit. Ironie ou bien chance d’être quelqu’un d’autre, pour le moment c’est du futur lointain, du lendemain qui ne compte pas encore à l’heure des premiers baisers et des rencontres dans les boîtes de nuit.

On descend tous, certains me suivent et grimpent dans le même bus que moi. Correspondance, regards rapides à la pendule, aux affichages impersonnels alignant horaires et destination où chacun identifie sa route, son logis ou son néant personnel. Certains s’assoient sur un banc de plastique, d’autres directement sur le bitume, les derniers font le pied de grue ou s’adossent à la cloison de l’abri en verre dépoli. Les visages pivotent, les yeux cherchent le bus qui n’arrive pas encore. Des regards se croisent à nouveau, certains anonymes, d’autres déjà aperçus hier, avant-hier, un jour ou bien il y a quelques secondes. Certains espèrent que ce n’est pas par inadvertance, d’autres s’enfuient et se détournent. Lueur du soleil qui réchauffe l’asphalte et échauffe certains esprits impatients. Conversations mêlées, certaines intéressantes que l’on voudrait suivre et même intervenir pour y ajouter son grain, d’autres d’un ordinaire déprimant, du prix des pâtes qui augmente ou de la voisine qui fait trop de bruit avec son gosse en bas âge. Les yeux dans un livre, j’oublie, j’attends, je m’enfuis comme tant d’autres.

Il est là, il s’aligne avec le quai. Cohue, course pour une place assise. Face à une jeune femme je redresse mon bouquin comme un soldat de l’ancien temps redresserait son bouclier. Elle en fait autant, protection si fine et si impénétrable. Que lit-elle ? Curiosité en quête d’un regard amical ou véritable intérêt pour un ouvrage inconnu. Peur d’être déçu par un roman de gare ou d’être hors course avec un titre incompréhensible ou trop technique pour soi. Quelle importance ? Ses prunelles ne se soucient pas de celles des autres, je me noie à nouveau dans les lignes de ma lecture, oubliant presque sa présence. Vit-elle le même dilemme, montrer qu’on cherche une compagnie même fugace, un moment d’humanité au milieu du bétail d’hommes ?
Sentir le regard d’autrui, se sentir écorché, détaillé et même scalpé par des yeux impitoyables. Est-ce moi qu’elle observe ? Aucune idée, lever les yeux ce serait avouer qu’on ressent un besoin de répondre, ne pas le faire serait une lâcheté invisible, une marque d’indifférence protectrice et puérile. On cède, on regarde et finalement il n’y a personne. Descendue à l’arrêt précédent, personne en face et très peu dans le bus lui-même. Encore des kilomètres à circuler, à se moquer du temps qui passe, à se dire qu’une journée de plus est passée et qu’on posera un regard identique et pourtant un rien différent demain soir sur les gens, en se demandant si elle, ou une autre, ou un homme, un gosse qu’on a aperçu y sera à nouveau. Sera-t-on encore timides ou bien fut-ce par accident que je croisai ces yeux splendides et si distants ? Qui sont-ils tous ces visages fermés comme des portes en hiver, qui sommes-nous, ces monstres qui s’acharnent à refroidir la chaleur humaine à coups de regards assassins et de paroles sans finesse. Marcher, se taire, fuir l’entrevue… puis voir la violette, la fleur dont on rêve tous d’avoir envie… Rêve ? Réveil… solitude.

1 commentaire:

Thoraval a dit…

Beau texte.