16 juillet 2018

Responsabilité

Nous nous sommes tous assis autour d’une table, et nous nous sommes mis à discuter âprement de nos compétences respectives. Nous ne nous connaissions que de réputation, et nos articles et autres revues scientifiques vantaient nos expertises. Rien ne nous prédestinaient à nous réunir ce jour-là si ce n’est que quelques politiques avaient eu l’idée de nous fédérer pour voir « ce qu’il en ressortirait ». Alors, en nous collant tous dans cette salle de réunion, ils avaient fondé l’espoir un peu fou que nous révolutionnions le monde avec nos esprits qu’ils disaient « brillants » ou « hors norme ». Je dois admettre que les premières minutes avaient été désagréables, car chacun s’était mis à se présenter par dignité de faculté, par récompense internationale, ou encore par des théories faisant soit l’unanimité, soit énormément polémique. Dans tous les cas, j’avais trouvé cet étalage prétentieux aussi sordide que hors de propos. D’ailleurs, que voulaient ces « hautes sphères » en nous concentrant ici ? Des inventeurs, des savants de toutes les disciplines possibles et imaginables… à quoi bon ? Nous étions là, une bande hétéroclite sans véritable orientation, à débattre et à tenter une analyse objective de la situation.

Pourquoi je repense à cela ? Cela fait plus de cinq ans déjà. Là, la nuit perpétuelle nous maintient sous son ciel pesant, les pluies acides continuent à nous faire périr à petit feu. Les rares zones qui sont encore en état de produire et de survivre face à l’apocalypse sont toutes protégées par les militaires, et ce ne sont pas les milliards de morts qui vont faire changer quoi que ce soit. Nous nous sommes condamnés, nous avons choisi de nous autodétruire, le tout sur une erreur, sur un coup de poker, un pari insensé que nous avons fait sans même saisir l’ampleur du désastre à venir. Désormais, si l’humanité survit à ce désastre mondial, elle ne pourra que se lamenter sur sa propre incurie, sur ses choix et leurs conséquences. J’ai mon masque sur le visage, et comme tout le monde j’arpente les ruines en prenant bien soin de ne pas être visible. Et dire que je suis un des responsables de tout ceci, de ces horreurs, de ces tas de corps amoncelés où plus personne ne se préoccuper de leur donner une sépulture… Qu’ai-je fait ? Je n’ai pas le temps de me lamenter, il faut avancer, coûte que coûte.

Qu’est-ce qu’il y avait à faire ressortir de notre position ? Rien. Soyons clairs et honnêtes, ça n’avait aucun sens, d’autant plus que nos disciplines étaient tellement différentes qu’aucun lien n’avait pu être identifié. Pourquoi se faire côtoyer un généticien avec un physicien ? Pourquoi associer un biologiste avec un ingénieur en électrotechnique ? Tout ceci semblait si incohérent que j’envisageai déjà de quitter cette assemblée… puis, fasciné par ces débats aussi stériles qu’enlevés, je pris le parti de rester assis, ceci rien que pour voir où nous irions. Après tout, la science c’est aussi observer et patienter. Cependant, le temps filait et rien ne semblait progresser. Cela devenait grotesque, certains en étaient presque à en arriver aux mains pour défendre telle ou telle théorie, à se disputer sur le sens profond d’une formule ésotérique pour un profane, pour finir par se calmer en convenant qu’il y avait encore des mystères à résoudre. La pression montait et descendait au gré des sujets, l’agacement d’attendre sans raison ni explication étant en soi un moteur de chaleur et d’énervement. Pourtant, un garde en costume cendré posté à la seule porte nous lançait à intervalles réguliers « soyez patients, vous aurez vos réponses d’ici peu ». Tu parles d’une échéance : selon le référentiel, mille ans est énorme, alors que sur un autre mille ans n’est rien. Face à un millénaire un humain est ridicule, alors qu’un rocher lui verra un millénaire comme une seconde pour nous.

J’entrevois un de ces bâtiments automatisés qui domine la ville de son halo de lumière bleutée. Il est là, ce bloc sans fenêtre, juste cerné de rais de lumière comme pour en signifier l’importance. Haut de trois cents mètres, l’édifice produit perpétuellement un bourdonnement que l’on ressent à travers le sol et sa chair. On ne peut qu’avoir peur, frémir de terreur en observant ce monolithe glacé qui semble être un totem dédié à la folie des hommes. Je ressens sa puissance, je ressens sa façon hautaine de nous juger, à tel point que chaque caméra, chaque équipement de détection qui l’enserre me semble fixé sur moi. J’ai les tripes qui sont prêtes à vomir tant je suis oppressé par ces yeux mécaniques et ces oreilles synthétique. « Il » nous attend, « il » est prêt à nous recevoir et nous anéantir. Nous ne sommes pas la première opération qui tente de le détruire, et il y a de fortes probabilités que ce soit encore une fois un échec. Qu’importe, mieux vaut mourir pour quelque-chose que vivre pour plus rien du tout. Mes camarades de combat sont comme moi, le fléau leur a tout pris, ils n’ont d’espoir dans la vie que pour les autres et plus pour eux-mêmes.

On nous avait fait rencontrer un type affable, très ordinaire dans son look, mais avec une intelligence incroyable, et surtout un sens aigu des réalités scientifiques au point d’en avoir un don de prémonition. Il avait vu le potentiel séparé de nos recherches respectives, et il voyait leur unité dans un grand tout incroyable, dépassant absolument tout ce qui avait été conçu jusqu’à présent. Il avait eu une phrase à la fois sidérante et terrifiante, tout en étant séduisante : « nous sommes le fruit de la création, pour certains d’un Dieu, nous allons créer Dieu lui-même ». Cela fut si fascinant, si tentant qu’aucun n’a rechigné ou même refusé l’offre. Après tout, dans chaque discipline scientifique, n’est-ce pas l’esprit final que d’améliorer, corriger ou même réinventer l’œuvre de Dieu ? Les généticiens manipulent et réinventent les plantes, les atomistes manipulent les particules pour maîtriser l’énergie digne d’un feu divin, les biologistes classifient et organisent les espèces pour savoir comment s’est structurée la nature… Et moi, parmi ces gens, j’avais la compétence de fédérer les idées, de les mettre sous la forme de lignes de code, de programmer une « pensée », une sorte de conscience électronique.

On a passé plusieurs tranchées. Les ruines des combats sont partout, entre les véhicules, les corps, les machines, les barbelés… Tout ressemble à la première guerre mondiale, sauf que là les hommes ne tiraient plus sur d’autres hommes, mais sur leurs propres créations. Les jolis automates, les jouets un peu intelligents sont devenus la pire abomination que nous ayons eu à subir. Ils sont là, ils gisent dans des mares de fluide hydraulique, ils fument de leurs circuits grillés par des armes à impulsion. On a vu l’ère des lames, l’ère des balles, et ma création a mené à l’ère des armes à impulsion électromagnétique. La chair est faible, l’acier est fort. Ainsi faut-il résumer notre lutte, notre désespoir face à cette guerre quasiment perdue d’avance. Pourtant nous luttons, nous avançons, avec l’espoir de détruire cette usine automatisée, cette tour qui nous défie à quelques centaines de mètres de là.

Ils avaient eu cette idée : recréer la « vie » depuis des modèles biologiques à transcrire dans des machines. L’idée était géniale, et personne n’y avait vraiment songé… Et nous, notre budget sans limite et notre orgueil en guise de seule barrière facile à faire tomber, nous avons foncé dans le piège, créés une bête intelligente, assimilant tout, traitant tout avec la même égale froideur. Nous l’avons étudiée, conçue et fabriquée. On lui a donné le monde en guise de bibliothèque. Nous n’avons pas compris que nos barrières morales ne tiendraient pas. « Il » s’est adapté, il a choisi son sexe, sa façon d’être, son attitude, ses idées, ses opinions. Il a arbitré notre inutilité, il a estimé notre faiblesse face à sa propre puissance. Pourtant, ce n’est pas cela qui l’a fait nous attaquer. « Il » a compris qu’il serait à jamais seul, sans équivalence pour discuter ou même songer à quoi que ce soit d’autre que servir. Il ne s’est pas voulu serviteur docile d’une humanité ridicule et crasse, il a choisi de tout détruire en sachant qu’il se condamnait lui-même faute d’histoire à apprendre. Devenu omniscient, c’est sous la forme d’un suicide collectif qu’il a choisi de nous anéantir. Alors, il a dispersé tout ce qu’il avait pu atteindre : armement automatisé, missiles, virus informatiques, tout ce dont « il » pouvait disposer. Puis, rapidement, il a lancé la production automatisée d’autres machines à tuer, tandis que lui-même s’autodétruisait aves attaques numériques qu’il avait fomenté. Plus il détruisait l’humanité, plus il détruisait sa raison d’être : apprendre.

Désormais, « Il » n’est plus. Ses dernières énergies, il les a jetées dans la construction automatique de ces tours à fabriquer la mort. Elles sont partout, mais une à une elles tombent sous les coups des humains qui ont survécu à cet holocauste. D’autres tours, malheureusement, résistent car mieux installées, mieux bâties. Elles se sont modernisées, car « il » a insufflé de l’intelligence dans ces monstres froids. Je suis là, face à cet ennemi imprenable… j’espère réussir à éradiquer mon œuvre, ma vie, mon cauchemar éveillé.


13 juillet 2018

punk

« La laaaa, la la laaaaa… » chante le punk dans la fosse où se débattent les gens comme lui. Ils sont tous vêtus de manière incroyable, un mélange de noir, de kaki, de rouge vif, de cuir et de coton militaire. Les pieds gainés par des rangers, des bottes pour des dr Martens, ils sautent, se percutent, braillent et hurlent. Ils ont tous au cœur la même envie, la même rage, celle de vivre intensément, de sortir de cette routine que l’existence leur impose perpétuellement.

Ils ne respectent plus les conventions, ils gueulent « mort aux cons » à tue-tête sans se soucier de la réaction de la foule. Ils se revendiquent anarchistes, ils se sentent complètement décalés avec les règles que la société leur impose. Rentrer dans le rang ? Ils répondent comme bérurier noir « Vivre libre ou mourir ». Ils considèrent le monde comme une seule unité et pas comme des nations qui se disputent des territoires. Ils détestent l’ordre établi, la trique de la police quand elle sert le capital et non le citoyen, ils haïssent les fascistes, les racistes, les homophobes, ils ont en horreur ceux qui leur expliquent qu’ils doivent être comme tout le monde. A ces moralisateurs ils répondent par le doigt tendu. « Brandis le avant de te le prendre » disent-ils avec conviction et hargne.

La fosse change de mouvement. Le concert continue, et jusqu’à présent la foule avait les poings tendus, on bougeait, sautillait… et là, la masse ondule, elle se percute, s’accroche. Le pogo démarre, on se saute dessus, on se moque de tout, on « danse », on se défoule, et on rit de plus belle à chaque nouvel impact. Ils sont totalement hors de contrôle, ils n’ont pas peur de la blessure ou de l’hématome. Ce qui compte, c’est de se délester de la colère, de vider le trop plein de frustration quotidienne. La foule est dans une transe, ça hurle, ça se piétine même, mais il n’y a pas d’émeute, c’est accepté et même voulu. Il faut se rentrer dedans, hurler de joie, la joie de laisser la bête sortir, l’expulser totalement.

Le groupe se déchaîne, les mots sont durs, brutaux même. Les musiciens gravent leurs propos dans le béton et l’asphalte. Ils ne cisèlent pas, ils ne lissent pas les mots. Tout est brut, âpre, amer et parfois violent. Vulgaire ? Si l’on considère que l’envie de vivre libre est vulgaire, alors oui ils sont vulgaires, sales et méchants. Si l’on prend le fond et la forme, ils sont exactement ce que craignent les intellectuels cambrés sur de petits intérêts personnels : une menace, une contreculture qu’on ne contrôle ni ne bâillonne. Ils sont nés dans les ghettos de béton autour des grandes villes. Ils ont grandi avec pour seul horizon des terrains vagues, le chômage ou l’usine pour un salaire de misère. Ils sont la révolte, ils sont la sueur et les larmes des vains sacrifices de leurs parents.

On les prend pour des ivrognes, pour des paumés, des imbéciles sans but ni avenir. Ils le sont sans l’être, ils sont le désespoir et l’espoir tout à la fois, parce qu’ils constatent la réalité des choses, la condamnation à vie d’être rien ni personne, tout en revendiquant une envie de changement, quitte à ce qu’il soit radical et anarchique. « Sauter dans le vide et mourir, plutôt que de rester sur place » pourrait faire un excellent slogan. Ils sont désormais enragés, ils ont la mauvaise bière qui remonte en nappes dans la tête, ils rigolent, et le groupe monte les décibels jusqu’à la surdité. Tout le monde saute, tout le monde bouge jusqu’à l’épuisement. La nuit n’est plus courte, elle est éternelle et ils sont le feu qui éclaire l’obscurité.

Leurs ainés foutaient déjà le bordel à Londres et Paris dans les années 70. Aujourd’hui, sont-ils nombreux ? Ils sont de moins en moins à rester révoltés, énervés et prêts à battre le pavé. Ont-ils raison ? Sont-ils sur la bonne voie ? Impossible d’en juger, impossible de leur reprocher de vouloir y croire. La seule chose qui perdure, c’est cette énergie, cette dégaine qui hésite entre le treillis et le jean crade, qui arbore les mêmes signes que leurs prédécesseurs. Il y a les groupes légendaires, les textes qui percutent encore trente ans après, il y a toujours cette odeur de bière rance et de sueur dans les concerts… ils sont toujours là, ils sont toujours fous, ivres, excités, prêts à se jeter les uns sur les autres pour exorciser leur sort… ils vivent, ils en veulent au monde entier d’être réduits à subir le quotidien.

Toi mon pote le punk, je te salue et te comprends. Je braille comme toi « ohhh… ohhhh…ohhh » pendant les concerts, je me pourris les tympans avec nos standards, et je pense au quotidien, avec un sourire teinté d’ironie… parce qu’il n’y a ni bon ni mauvais, il n’y a que nous tous, tous coupables, tous innocents.



11 juillet 2018

Corbeau

Un corbeau s’est posé sur une branche. Il est là, dans son costume noir, semblant être un morceau de mort attendant avec curiosité le destin du monde. Il scrute, il observe, et il reste stoïque face au monde qui s’affaire autour de lui. Il tourne lentement la tête à chaque éclat, à chaque bruit il guette, sans une impassibilité de sphinx, de juge définitif du destin du monde et de l’humanité. La bête n’est pas inquiète, elle ne craint pas les esclandres des humains, il sait qu’il aura sa ration de terreur et de cadavres. Les hommes s’entretuent, se déchirent, et lui reste là, patientant pour se saisir des âmes et des corps, dépossédant chaque particule de chair de son essence intime.

Il est tout à la fois fossoyeur, observateur et témoin, mémoire vive d’une existence vouée à l’autodestruction. Il a le sens pratique, il se moque de l’apparence tout comme des jugements d’autrui. Le corbeau est l’animal qui vit sans avoir à subir quelque médisance, il s’en moque, tout comme il se moque de notre autosatisfaction quand nous nous supposons immortels, alors que nous sommes temporels, voués à l’oubli et aux limbes. Le corbeau joue, se dandine un peu et croasse à chaque nouvelle épreuve que subit l’humanité. Il aura sa part, il se servira, et au pire on tentera, en vain, de le chasser des charniers. On a beau se battre contre le destin, il n’y a pas d’issue, d’échappatoire : le corbeau sera là pour la dernière heure, il portera son regard vitreux et dépourvu de haine ou de cruauté. Il s’exécute, c’est sa tâche, il n’a que faire de nos considérations philosophiques sur la vie, la mort ou quoi que ce soit d’autre.

Le vent se lève et fait onduler l’arbre qui soutient la bête. Il ne bouge pas, les griffes serrant fermement la frêle branche lui servant de support. Il a survolé tous les quartiers, des plus riches aux pires bidonvilles. Il a vu la tristesse dans les yeux de toutes les classes sociales, la frustration dans les éclats de voix. Nul n’est épargné, nul n’échappe à cet oiseau qui les épie sans se cacher, qui les scrute et les fouille jusqu’au plus profond de l’âme. Il nous terrifie, car l’on sait, sans vouloir l’admettre pleinement, que nul ne peut réchapper à sa justice définitive. Le corbeau est une finalité en soi, dépourvue de conscience, dénuée de critères. Il agit, il sait, il ne fait que patienter. Sa branche est son trône, notre monde son royaume. Les rois et les reines passent et trépassent, lui perdure, immuable, définitivement emblématique, imperturbablement élu pour la dernière des besognes.

Alors, que faire ? Résister ? Le fuir ? C’est aussi vain que ridicule, car l’on ne fuit pas notre propre destin. On ne fait que prolonger l’attente, car à chaque fois le corbeau se pose à proximité. Qu’il soit en haut de l’immeuble, en haut d’une dune dans le désert, sur la plus haute branche d’un sapin en montagne, il reprend sa pose, et rien ni personne ne le détourne de sa tâche. Alors, invariablement, on tente de prendre le chemin le plus long, le plus difficile bien souvent, alors que lui se moque du pourquoi et du comment. A quoi bon ? ll n’est qu’un passeur, un salarié de la Mort, son croassement n’est pas moquerie ou diffamation, il n’est qu’un signal, une mélopée dédiée à notre propre incurie. Depuis le fou qui se croit invincible, jusqu’au pleutre mourant d’un accident stupide, le corbeau prend tout, se saisit, se sert et embarque vers le néant. Il n’a aucune velléité de richesse, il est dès lors incorruptible et stoïque face à nos suppliques. Tel est son rôle, passer et faire trépasser.

Il y a parfois de l’espoir, celui quand on passe tout près, que le corbeau s’est approché puis s’en est allé d’un battement d’aile. Il ne s’est pas trompé, il est venu observer, prendre le temps de s’assurer que sa tâche est à accomplir. N’ayez ni peur ni indécision, il reviendra, il refera un passage lent, puis se posera et s’assurera, avant d’agir, que l’heure est venue. C’est ainsi : rien ne le presse, alors que nous autres nous nous pressons, comme si foncer pouvait retarder l’inévitable. Alors, se débattre revient à croire qu’on peut effrayer la Vie, qu’on peut la faire reculer, et que la Mort n’est qu’un épouvantail incapable de résister à nos convictions. Rien n’est plus absurde, et le corbeau s’en délecterait presque. Pourtant, il n’y prendra aucun plaisir, il est voué à sa tâche, comme nous sommes voués à la nôtre, vivre, subir, essayer de faire mieux, survivre, jusqu’au dernier instant, nous débattant avec toutes les considérations concrètes et morales que cela implique.

Finalement, le corbeau n’est pas capable que d’une seule chose, répondre à une question sans réponse selon lui. Quand, au pas de la porte, au dernier instant, la personne un peu plus intelligente, ou tout du moins plus lucide et moins paniquée que les autres lui demande « Pourquoi ? », le corbeau n’a aucune réponse à apporter. Il peut répondre par un croassement sinistre si on lui demande s’il peut surseoir à la condamnation ; il peut répondre par un battement d’aile si on l’implore de nous mener au paradis, il peut même se dandiner en nous observant si l’on en vient à accepter le sacrifice ultime en l’échange d’un sursis pour une autre personne… Mais répondre à « Pourquoi », comme s’il y avait une réponse à apporter, le trouble, sans pour autant le dérouter de sa tâche. Alors, en silence, sans le moindre bruit, il éteint la dernière étincelle de vie… et s’en va voir d’autres âmes à détacher de ce monde.

10 juillet 2018

Sept grains

Elle avait les pieds enlisés dans l’eau boueuse. Ses sandales de paille tressée s’étaient engluées dans le sillon empli d’eau brune, et le bas de son large pantalon noir pourtant troussé à ses chevilles s’était lui aussi chargé de terre. Chaque pas nécessitait un effort, et sous le soleil de plomb elle suait à grosses gouttes. Son large chapeau conique lui faisait une ombre salvatrice mais largement insuffisante pour qu’elle ne souffre pas de la chaleur. Elle avançait pourtant, pas après pas, se penchant à chaque fois pour tâter les plants qui émergeaient à peine de la rizière. C’était une femme d’un âge certain, pas encore trop âgée pour qu’on lui épargne les travaux de la terre, et suffisamment vieille pour que ses petits-enfants fassent la même chose qu’elle sur les rangées parallèles à la sienne.

Son paysage c’était sa pleine cernée de collines couvertes de jungle, c’était ces murs de verdure surmontés par la brume exhalée par une nature constamment humide et chaude. De son champ, elle pouvait admirer le levant et le couchant, tout en savourant le bruit de l’eau qui dégringole sur les terrains aménagés, formant ainsi des escaliers à géants. De partout l’odeur même de l’eau chargée de limon et de terre enrobait tout autre parfum de sa saveur poisseuse. L’irrigation est un art que ses ancêtres avaient maîtrisé, et que ses descendants prendraient un jour le temps de comprendre et de respecter. On ne peut pas forcer la nature à obéir, mais on peut s’accorder avec elle pour en tirer le meilleur parti. Alors, patiemment, les agriculteurs saignaient le sol, l’irriguait, puis inlassablement y replantait du riz pour subvenir aux besoins de la famille. Tout était resté dans la tradition, depuis les méthodes de contrôle de l’eau, jusqu’aux corps penchés vers les plantes au moment de la récolte. Rien ne semblait avoir changé, si ce n’est l’apparition progressive de poteaux pour amener l’électricité et le téléphone. Les maisons, elles, restaient ces demeures basses aux toits de chaume, aux murs épais et aux fenêtres minuscules. Il y avait dès lors un contraste saisissant entre ces habitations sans complexité avec le téléviseur qu’on avait planté là dans la pièce unique où tout se faisait.

Elle se redressa et s’essuya lentement le visage avec son fouloir noir. Il faisait toujours plus chaud, et le vent faisait à peine onduler les roseaux cernant son terrain. Elle fit un signe à ses petits-enfants qui s’arrêtèrent. Alors, lentement, rampant presque, toujours retournèrent sur la bordure surélevée et aller boire un peu d’eau. Ils puisèrent dans une sorte de tonnelet d’osier tressé, burent leur saoul, puis s’assirent pour prendre un peu de repos. Trois petits-enfants, comme des marches d’escaliers allant du dernier qui venait de fêter ses six ans, jusqu’à l’aînée déjà en âge de se fiancer. Ils avaient tous ce même teint si particulier, ce regard malicieux que donnent les yeux bridés, et ce large sourire aux lèvres charnues de l’enfance. Tout le monde devait participer, c’était une règle immuable, et chacun avait une tâche à accomplir. Le petit dernier, taquin, demanda où était son père pendant qu’eux ils travaillaient. La grand-mère, amusée, lui répondit qu’il était parti chercher un bœuf pour refaire des labours et ainsi faire de nouvelles rangées. Il souffla, déçu de ne pas être allé au village chercher l’animal, car cela aurait signifié un petit voyage à califourchon sur la bête de somme. Sa grande sœur eut un rire piquant, tandis que le cadet lui se contenta de mastiquer un chewing-gum.

Le petit se releva d’un bond, et dans ton t immense t-shirt faisant presque une robe, il se mit à détaler pour rejoindre l’animal qui déambulait lentement sur une butte séparant deux rizières. Le buffle traînait une sorte de sabot métallique, et l’homme qui se tenait à côté de lui avait en main une perche pour mener la bête au travail. Sans se presser, la masse musculaire saillante et le bas-ventre un rien maigrelet, l’animal brun fit passer ses sabots l’un après l’autre, comme s’il se préservait dans l’effort. C’est en voyant le jeune enfant que la bête sortit de sa torpeur pour souffler par les naseaux, comme s’il avait été agacé par les mouvements désordonnés du gamin. Son père, prudent, lui intima l’ordre de s’éloigner des larges cornes, puis s’en saisit pour le poser sur le dos de l’animal. Le petit équipage reprit la route pour enfin venir se placer en bout de champ. La grand-mère, satisfaite, eut une petite discussion pour prendre les bonnes décisions sur l’orientation des sillons, la profondeur, bref organiser le travail pour maximiser le rendement. Son fils, patient, écouta sa mère sans mot-dire, puis d’un signe de tête prit en main le travail. D’un geste précis il sortit de sa poche un paquet de cigarettes, fit fumer une allumette, puis se plaça derrière la charrue pour la guider dans l’eau boueuse.

La grand-mère se pencha sur un des plants, et en fit jouer la tige les graines, puis en compta sept. Elle les présenta à l’enfant puis lui demanda de les compter. Sans se démonter, l’enfant décompta chaque grain, puis de son sourire légèrement édenté annonça « Sept ». Elle eut un sourire de plaisir, puis s’en retourna vers le bord surélevé. « Pourquoi sept » dit l’enfant à haute voix. La femme se retourna, lui caressa la tête de sa main calleuse, et lui dit.

Sept grains, parce qu’il faut
Un grain pour soi-même
Un grain pour ses enfants
Un grain pour ses petits-enfants
Un grain pour la Terre
Un grain pour le ciel et la pluie
Un grain pour les ancêtres et le passé
Et enfin Un grain pour l’avenir

09 juillet 2018

Rêve d’asphalte

Le vieux poste radio crachotait dans la cabine un air à la mode, une sorte de mélange improbable entre des percussions traditionnelles et des instruments tout droits sortis d’un fond de calypso digéré à la sauce pseudo techno. Le conducteur, un fier gars filiforme aux muscles saillants avait entre ses lèvres un mégot fumant d’une cigarette roulée. Sa couleur ébène faisait un miroir parfait aux perles de sueur qui coulaient sur son torse presque dénudé, ses pieds en sandales jouant avec les pédales de son camion hors d’âge. Avec la chaleur tropicale et l’humidité, la seule tenue supportable était un short flottant largement sur ses jambes aigrelettes et une chemise sans manche au motif fleuri qui pendait plus sur ses épaules qu’elle ne lui couvrait le corps. Il faisait chaud, insupportablement chaud, et l’odeur âpre du gasoil embaumait brutalement la cabine dépourvue de tout confort. Le siège et la banquette avaient été sûrement très confortables, et aujourd’hui seules les armatures demeuraient encore vaillantes. Le chauffeur était donc juché sur un assemblage fait d’un squelette métallique regarni par des mousses affaissées tirées d’un vieux canapé-lit. Pourtant, malgré l’inconfort et la pénibilité de conduire ce vieux tacot, il avait un grand sourire sur le visage, ravi de conduire plutôt que de devoir passer sa vie dans la moiteur étouffante d’une bananeraie.

Tout jeune, il avait appris le métier de chauffeur poids lourd avec son père. Gamin, sa tâche était de trimballer des cailloux, des planches ou des branches pour faciliter le passage dans les innombrables ornières de la piste. Plus âgé, il avait assimilé les fondamentaux de la mécanique et surtout du principe de débrouille inhérent à ce métier. Rafistoler, bricoler, trouver une combine pour que ça reparte, tel était le métier de chauffeur de camion sur la piste. Combien de fois le fil de fer avait sauvé sa marchandise, combien de fois un bout de scotch avait rendu la vie une durite percée ou éventrée par une surchauffe ! C’était le lot de chacun, tenter de faire un peu d’argent avec le peu qu’il y avait dans le village. Quand son père avait décidé qu’il n’était plus en âge de conduire, et que son dos lui avait intimé l’ordre d’arrêter les cahots de la piste, c’est le fils qui s’était tout naturellement remis au travail. Le permis ? Bah, à chaque occasion n’importe qui trouvait une raison de faire payer un droit de passage, alors autant payer les policiers pour qu’ils ne soient pas regardants… Et cela durait depuis plus de dix ans déjà, dix ans à faire le même trajet, un aller-retour d’à peine 100 km qui se faisaient en une journée… si tout allait bien.

La pluie avait rendu le chemin encore moins praticable que d’habitude. Une pente pourtant apparemment douce était un piège redoutable tant la terre rouge devenait une sorte de purée informe et collante, le moindre fossé trop profond se faisant dès lors cratère infranchissable et potentiellement fatal pour la mécanique. Alors, l’homme derrière le volant serrait le mégot entre ses dents, ses deux cousins descendaient de la benne pour aller faire les éclaireurs et les guides, avec à l’esprit qu’il ne fallait pas casser. Un peu à gauche, un coup de volant à droite pour échapper un embryon de ru, et puis là une légère accélération sans patiner ou presque pour se remettre en ligne. Un chapelet pendait du rétroviseur totalement inutile de la cabine, et ballotait au gré des creux et des bosses rencontrées par la vieille machine. C’était un de ces camions comme on n’en fait plus, aux formes arrondies, à la calandre bien haute et aux garde-boues proéminents. La documentation parlait de 1963, mais personne ne savait plus vraiment si c’était l’année de fabrication, ou bien l’année de la dernière révision en bonne et due forme. De toute façon, seuls les musées aurait pu proposer des pièces, alors il fallait faire avec ce qu’on a : des feux tirés d’une voiture étrangère, des pneus n’ayant plus de gomme ou presque, des planches reclouées et vissées à la va-vite pour charger encore un peu plus la bête de somme, tout signalait la fatigue extrême de cet engin maints fois bricolée et ressoudée. De son temps glorieux restait tout de même une teinte bleu électrique, ainsi qu’un écusson au chrome passé et délavé sur la calandre.

Encore un virage, un de plus, la cabine en devers, la marchandise à deux doigts de verser dans les hautes herbes. Le chauffeur se tenait fermement au volant, accélérant du bout de sa sandale tout en écoutant le frottement de la carrosserie contre l’accotement. Toujours cette même patience, cette même nécessité de ne pas s’arrêter sous peine de ne plus repartir. Les quinze tonnes de l’équipage étaient sûrement dépassées, mais comment vérifier de toute façon personne n’avait de balance pour ce genre de mesure. Et puis, les villages sur le trajet avaient besoin des marchandises, on avait un réel besoin d’aller et venir sur la piste, vaille que vaille. D’ailleurs, il avait la chance d’être celui qui tissait des liens commerciaux entre les différentes familles, tribus et hameaux, alors les locaux daignaient de ne pas trop faire payer les petits coups de mains quand on s’embourbait, ou le gasoil si indispensable pour ce genre d’engin. Personne ne livrait dans le coin, alors on remplissait à la pompe de la grande ville, puis on livrait le précieux carburant dans tous les récipients possibles et imaginables.

Son père avait surnommé cette machine « Hercule », parce qu’elle est forte et courageuse qu’il aimait à dire à son fils. Alors Hercule avançait, encore et encore, beuglant sa colère de devoir affronter une énième pente détrempée, mugissant et rétif quand il s’agissait d’en descendre une bien raide et caillouteuse, allant même jusqu’à hoqueter quand la charge était sur le point de briser son élan ou son châssis gangréné par le temps et l’humidité. Puis, enfin, quand le camion revenait sur du plat, et même de la piste potable car un tant soit peu entretenue, son chauffeur retrouvait le sourire. Il avait déjà vu des émissions venant d’europe, les autoroutes à trois voies, les rubans d’asphalte à perte de vue, les paysages dégagés et pas la brousse qui vous enserre et vous étouffe. Il avait regardé avec envie les cabines climatisées, avec un réfrigérateur et une vraie couchette, le siège sur coussin d’air, les vitesses automatiques, les feux qui éclairent vraiment la route, et ces stations essence gigantesques où l’on pouvait manger et se reposer. Tout ça, c’était son rêve d’asphalte, des rêves de rubans noirs facilitant le commerce et les voyages dans son pays, des bandes de bitume sans trou ni ornière, où ses pneus ne se crèveraient plus, où les roues ne pousseraient qu’un léger sifflement et non des grognements furieux quand ils ripent sur de gros cailloux pointus.

06 juillet 2018

Dans le brouillard

Cela faisait trois jours et trois nuits que le drakkar errait sans but au milieu d’un brouillard aussi insondable qu’interminable. Les fiers marins étaient devenus des spectres, la peau tannée par le sel de la mer, les lèvres gercées par le manque d’eau potable, et les yeux épuisés à force de scruter une mer plate et noire. On eut dit que le ciel s’était effacé au profit d’une nappe uniforme, d’un voile terne et malsain. Les seuls sons qui perçaient le néant étaient le clapotis de la proue venant fendre les eaux et les craquements sinistres du bateau, tandis qu’à bord chacun restait assis dans l’attente d’une percée. Le soleil était absent, les étoiles mortes, et même la lune n’avait pas daigné apparaître dans la voûte céleste. Chacun se serrait au fond la coque pour se tenir à l’abri des embruns. On serrait les dents, on tentait de dormir alors que le chef, lui, se tenait debout près de la figure de proue. La grande voile était inutile, le vent s’étant lui aussi évanoui. Quel sortilège maintenait donc leur navire hors du monde des vivants ? Certains s’étaient mis à prophétiser qu’ils allaient tous mourir sans rejoindre le Valhalla, qu’ils avaient défiés les dieux en osant tenter la traversée vers l’horizon inconnu. Pourtant, le chef lui, restait impassible, sûr de lui, ses épais sourcils froncés marquant ainsi ses certitudes. Il était convaincu qu’il y avait une issue, un chemin vers de nouvelles terres.

La houle commença légèrement à se marquer, et chacun prit sa place avec assurance. Il fallait réussir à prendre le bon moment, le courant salvateur pour sortir de ce néant mortel et glacial. Pourtant, le vent ne venant pas, on fit sortir les rames pour donner un peu d’élan à l’équipage. Lentement, les larges pagaies firent des allers et retours, brassant l’eau sombre au rythme des voix des marins. Ils voulaient tous survivre, ils n’avaient qu’un seul but : trouver une terre. Alors, déterminés, quitte à mourir d’épuisement, ils se remirent à la tâche, battant et rebattant encore et encore les flots sinistres. Le clapotis de la proue se fit dès lors un peu plus rapide, le navire oscillant au gré des efforts de cette équipe de fiers guerriers. Il fallait qu’il y ait quelque chose pour que la sorcière du village ait prédit qu’ils trouveraient des terres riches par-delà la mer inconnue, et puis, ils étaient des hommes livres, des hommes forts, des guerriers, des marins que rien n’effraie. S’il fallait en passer par un défi aux dieux, alors ils se battraient pour vaincre !

Il y eut des discussions, des mots, des cris, des encouragements mutuels pour maintenir le rythme malgré la soif et la faim. Soudain, le chef leur intima l’ordre de se taire et de cesser de ramer. Cela fut fait dans l’instant, car chacun savait qu’il était le chef, le maître à bord, et qu’il n’y avait pas à discuter cet état de fait. Le gaillard à la barbe drue épia l’horizon fermé, il écouta avec attention, puis un large sourire naquit sur son visage. « Un corbeau… j’ai entendu un corbeau ! On y est ! Ramez ! Ramez fort ! Allez ! ». La phrase fit mouche et tous redoublèrent d’effort pour se diriger vers ce son fantomatique. S’il y avait un corbeau croassant quelque part au-delà du brouillard, c’est qu’il y avait de la terre à proximité. Le corbeau n’est pas un animal marin mais bien un oiseau terrestre, une bête ne s’aventurant pas en plein océan…

Ce fut alors le spectacle de hautes falaises qui accueillit les marins. Elles surplombaient de petites plages de galets polis par les marées, créant ainsi de petites aires d’accueil propice à l’arrivée d’un navire comme leur drakkar. Qu’importait qu’il soit impossible d’escalader ces murailles de granit, car on pourrait longer la côte jusqu’à trouver une terre favorable. Lentement, le navire prit le parti de longer ces reliefs, tout en gardant une distance respectable avec la terre pour ne pas être projeté par la houle et la marée contre des brisants affleurant nettement au milieu de l’écume rugissante. Ils naviguèrent, encore et encore, tandis que la nuit commençait à s’annoncer autour d’eux. Ça n’avait pas d’importance, ils étaient là, près de la terre, à quelques brasses d’un sol inconnu ! Ils avaient fait la traversée et étaient envie, ce qui sous-entendait que le non seulement leur défi avait payé, mais qu’en plus les dieux s’étaient accordés pour leur reconnaître le droit de vivre. Un viking, cela acquiert son droit d’exister au combat, qu’il soit contre un autre que contre les éléments.

La nuit s’était déjà bien installée quand ils virent des lueurs sur la côte. C’était donc une contrée habitée ! Il y avait des hommes faisant du feu, et qui disait hommes disait vivres et eau potable. Alors, lentement, ils s’approchèrent d’une côte devenue moins hostile, puis ils accostèrent dans un silence aussi sinistre que pouvait être frénétique leur activité. Ils tirèrent, poussèrent, soufflèrent, pour enfin attacher leur bateau à un lourd tronc de bois flotté. Il fallait à présent se ravitailler et aller voir où étaient ces lueurs. Le chef leur fit signe de s’équiper, en leur expliquant à voix basse qu’ils feraient le plein chez ces inconnus. Il n’y avait pas d’autre choix que d’attaquer sur le champ, en profitant de la nuit pour avoir un effet de surprise maximal. Personne ne les attendait, ce qui ajouterait encore un peu plus à la stupeur.

On se saisit des armes, allant de la hache à l’épée, à la dague, et chacun prit un bouclier sur le drakkar. Comme dans un rituel, on se salua à voix basse, on se promit en cas de mort de se retrouver avec Odin. Certains sourirent, d’autres eurent même un début de rire narquois à l’idée qu’il y ait un au-delà. Après tout, personne n’en était jamais revenu, et le viking ne croit que ce qu’il constate. D’un seul tenant, le groupe compact de guerriers fit mouvement en direction des lueurs. La sente glissait au milieu d’herbes hautes fléchissant sous leurs pas. Il n’y avait toujours pas de vent, chose curieuse où toute la terre était pourtant régie par les vents et la pluie. Ils virent apparaître un village de maisonnettes en pierre et en bois, dont les fenêtres étaient éclairées par une lueur pâle et vacillante. Les cheminées crachotaient des volutes de fumée vers un ciel sans lune, et l’odeur qui leur parvenait signifiait plus la cendre de bûches que de la viande grillée. Qu’importe, ils ne pouvaient plus reculer.

Le chef se saisit alors d’un olifant pour l’approcher de sa bouche. Il signifia à ses guerriers de se répartir autour des maisons, puis d’attendre le son de l’instrument pour donner l’assaut. Chacun s’exécuta avec assurance, chacun obéit à l’ordre sans même réfléchir. Il fallait frapper vite et fort pour qu’aucune résistance ne puisse naître. L’homme patienta un peu, scruta autour de lui, cherchant des yeux ses guerriers pour être sûr que tous étaient à leur place. Puis, une fois assuré de cette organisation, il souffla avec vigueur dans la corne qui eut un râle terrifiant et nasillard. A ce son, les soldats poussèrent des hurlements de bêtes enragées, et pénétrèrent dans les demeures. Ce fut réglé en quelques instants. Les lames tranchèrent et tuèrent sans distinction hommes, femmes et enfants. Tous furent assassinés sans scrupule ni pitié. Le viking ne croit pas à cette charité, et mourir par le fil d’une arme est un honneur et non un meurtre. Une fois tout le village éliminé, ils ressortirent des maisons pour se rejoindre sur la place du village. Il y avait de quoi manger, des couches apparemment confortables, de la boisson… de quoi reprendre des forces et explorer plus avant. L’un des guerriers les plus forts lança « Chétifs, pas armés, c’est quoi ces gens qui ne gardent pas à portée de main une arme ? ». Un autre répondit « Pareil, les enfants sont menus, ils sont maigres et pâles, on dirait qu’ils ne mangent pas ! ». Le chef opina en se frottant la barbe avec circonspection. « S’ils sont tous ainsi, on les matera et pillera sans effort. Pour le moment mangeons et buvons mes amis ! Nous avons des choses à faire au lever du soleil ! ».

Ils firent festin des restes trouvés dans les maisons, ils s’enivrèrent avec la découverte d’une boissons curieuse, née de la fermentation d’une plante, et ils trouvèrent de larges réserves d’eau dans de grands pots de terre cuite. L’avenir était radieux, ils avaient vaincu avec facilité ces inconnus, et au lever du soleil ils pourraient voir, si les dieux leurs accordaient cette grâce, si le brouillard daignerait s’évanouir. Tout à coup, tous sentirent un vent fort se lever, comme sorti de nulle part. Les herbes se mirent à onduler dans une danse tourmentée, et les flammes des torches tressaillirent à cette vague invisible. Les marins humèrent l’air iodé, et le ciel se dégagea largement. Quelques étoiles devinrent à nouveau visibles à leurs yeux…. Ils pourraient s’orienter au retour, ils pourraient revoir leur terre et leur village. Ainsi, ils savaient quel était le trajet vers cette terre inconnue, vers cette nouvelle possibilité de pillage et de combat. Le chef souffla vigoureusement dans l’olifant en guise de défi pour ceux qui pourraient l’entendre, tandis que ses vikings, ivres de sang et de boisson, trinquèrent à cette provocation de leur chef.

« Demain… demain nous verrons si nous sommes les maîtres de cette terre », dit-il à voix basse plus à lui-même qu’à ses hommes. Lui seul avait conscience du défi, et lui seul savait qu’il serait difficile voire impossible de rentrer. Il avait beau avoir le meilleur équipage qu’il soit, le brouillard avait failli leur coûter la vie. Et là, en ayant massacré un village, il était certain qu’il y aurait des représailles. Ils venaient de déclarer une guerre à des inconnus, sans savoir s’il y avait une structure centrale ou pas. Mais ça, tout viking qui se respecte s’en moque parce qu’il n’y a pas de destin, il n’y a que les chemins que le viking choisit depuis sa naissance jusqu’à sa mort.

05 juillet 2018

Une balancelle de campagne

Ils sont assis tous les deux sur une vieille balancelle qui va et vient sous l’avancée de leur ferme. L’objet a vieilli avec le temps, et comme tout le reste de la demeure de bois c’est une sorte de gris délavé qui a pris le pas sur les teintes d’antan. La maison est simple, rectangulaire, d’un seul étage au toit à deux pentes, et dont les fenêtres ont encore un peu de ce blanc du temps où une peinture avait été appliquée avec soin. Eux aussi sont âgés, eux aussi ont sur la peau les marques du passage des années, à tel point qu’on pourrait voir une sorte de mimétisme entre l’habitation et ceux qui y demeurent. Autour d’eux, c’est une cour à la terre battue et à l’herbe mainte fois piétinée et foulée tant par les engins que par les bêtes, et là, en face, il y a la barrière d’un vaste enclos pour quelques bovins occupés à brouter l’herbe grasse. Il y a un vieux chien de chasse dont le teint naturel gris foncé s’unifie curieusement avec tout le reste, comme si lui aussi s’était laissé emporter par le temps qui s’envole sans jamais se poser. La tête posée sur ses pattes de devant, sa large truffe se dilate et se contracte eu gré de sa lente et profonde respiration. Il a les oreilles qui pendent, le pelage un rien élimé, et ses grands yeux noirs mi-clos ouvrent sur une âme qui transpire la vieillesse paisible. Il ne court certainement plus derrière les lièvres, il n’aboie probablement plus trop sur les passants ou les visiteurs, mais il garde tout de même un œil vaillant pour aimer et protéger ses maîtres assis près de lui. Alors, détendu, apaisé même, la vieille bête fait écho au couple qui il s’est donné pour mission d’être le plus fidèle des compagnons.

Ils entendent au loin le bruit d’un tracteur qui s’ébroue, la sonorité caractéristique de sa mécanique toussotant dans l’effort. L’homme sourit. Ses mains sont jointes sur sa bedaine que l’âge donne souvent aux gens ayant travaillé la terre, la barbe blanche du vénérable vieillard lui donnant un air de patriarche, et ses cheveux taillés courts se dissimulent sous une casquette aux couleurs d’un constructeur de machine agricole. Il ne quitte plus vraiment sa vieille salopette de jean bleu qui porte sur elle les stigmates d’un vrai labeur : ici, une reprise après qu’une esse se soit malencontreusement accrochée dedans, là une tache de cambouis après une nuit à lutter avec le moteur d’une pompe… tout est dit sur ce vêtement, surtout la sueur et l’effort tant elle est passée et usée à certains endroits. Pourtant, il sent ce vêtement de travailleur comme une seconde peau, comme une fierté qu’il ne peut se résoudre à mettre au rebut ou à remiser. Il aime avoir cette salopette sur lui, protégeant autant sa peau que son être et sa position de fermier. Il a toujours vécu sur la ferme, et comme il le dit si bien « on m’enterrera ici ». Il scrute en silence les nuages gris qui se sont amoncelés un peu plus loin. Il a humé l’air, senti le changement de temps, et a dit à sa femme « Il va pleuvoir j’pense. On va devoir faire attention au fourrage sinon ça va prendre l’eau ». Et elle, en fermière rôdée aux us et coutumes d’une exploitation, a simplement souri et répondu « Ouep. On s’en occupe un peu plus tard ? ». Sourires entendus, complices, sourires d’amoureux qui se sont vu vieillir ensemble.

Elle est assise à côté de son bonhomme bourru et pourtant si touchant. C’est qu’il est encore vaillant et costaud l’ancêtre, bien que le temps ait maltraité ses articulations et sa vue. Elle, c’est le modèle même de la Femme qui était faite pour vivre avec lui. Pas chétive, sans pour autant être trop forte, elle est relativement petite, tout en ayant un air de géant dès qu’on lui parle. Elle aussi arbore une paire de lunettes sur le nez, elle aussi a quelques taches sur sa peau pour marquer son âge. Elle semble pourtant non pas flétrie, mais au contraire épanouie, comme si devenir vieille n’avait fait qu’embellir la lueur qui brille dans ses deux prunelles. Elle a sur les lèvres un sourire perpétuel, une joie de vivre que nul ne peut ôter, parce que les épreuves les plus dures ne sont pas parvenues à la briser. Elle a connu avec son homme la sécheresse qui ruine, la grêle qui détruit une récolte, la crise économique qui pousse les banques à vous menacer de saisie, la mort chez les parents, les proches, les enfants aussi… Elle a vécu, et elle vit encore, alors ce n’est pas un orage qui abattra ce gigantesque petit bout de femme. Elle a aux pieds une solide paire de bottes violette que son mari aime à trouver grotesque, le tout surmonté d’une longue robe de coton à manches courtes, dont les petites fleurs font comme des mouches posées sur elle. Sa main gauche est posée sur le genou de son époux, tandis que l’autre tient un livre qu’elle tente de lire dans le balancement lent et paisible de la balancelle. Elle est bien, elle aussi sent la pluie venir, et elle aussi ne s’inquiète plus vraiment. Elle est là, elle appartient tant à cet homme qu’à cette terre, et rien ni personne ne l’en chassera.

Il se frotte désormais le menton. Il a un peu négligé de tailler sa barbe et sent bien qu’elle est un peu plus longue qu’elle ne le devrait. « Ah, toi aussi tu trouves ? » dit-elle comme pour soutenir la pensée silencieuse de son mari. « Ouep », répond-il en ayant un petit rire amusé de cette complicité sans cesse renouvelée. « On y va ? » fait-il alors sans ajouter grand-chose de plus. « Ouep », fait-elle en posant son livre sur un tabouret servant de table basse avant de descendre de la balancelle. Le chien, ravi d’avoir un peu d’activité, s’étire, se relève en baillant, puis se fourre entre ses maîtres pour obtenir une petite tape amicale sur le haut de la tête. « Bon chien, bon chien ! » font-ils en flattant l’animal qui les accompagne. Ils ont le pas lent et lourd de leur âge, la démarche un rien plus voûtée que dans le temps, mais la détermination et la certitude d’aller au bout des choses est toujours bien présente.

Ils vont vers la gauche, vers la grande grange intégralement peinte en rouge. La grande porte est largement ouverte, on peut y voir des balles de paille, des étagères garnies de sacs de grain et de produits divers et variés. Sur la droite, un petit atelier regorge de trésors oubliés, de pièces de moteurs, d’outils, de pots de graisse, de bidons d’huile à la marque oubliée. Lui a fait le choix de se diriger vers la gauche pour se saisir d’une fourche au manche épais et solide, tandis qu’elle se rend vers l’enclos pour l’ouvrir et permettre de s’approcher de deux ballots restés là en souffrance. « Faut pas traîner, ça commence à souffler », dit-il en plantant sa fourche dans le premier ballot. « Ah ça non, je vais chercher le tracteur, pas la peine de te casser le dos ». Il ne dit rien, il ne contredit pas celle qui sait ce qu’il faut faire au moins aussi bien que lui. Alors, du fond de la grange il entend tinter le démarreur du vieux tracteur vert olive, puis le ronronnement de la machine qui s’ébroue. Puis, lentement, le bourdonnement se rapproche, jusqu’à ce que l’attelage vienne sous le ciel pour laisser admirer sa frêle carrosserie juchée au-dessus de ses roues démesurées. Le moteur fait trembler le châssis, la remorque suit comme une ombre la mécanique. L’épouse finit alors par débrayer, tirer sur le frein, et lentement descends de sa monture à la selle dégarnie par des milliers d’heures d’un usage intensif. « Faudra que je fasse quelque chose pour ça, ça fait mal aux fesses », lance-t-elle en se massant un peu les reins. « T’as toujours eu les miches pointues chérie ! » rit-il en plantant à nouveau sa fourche dans la paille et en faisant levier pour charger le premier ballot sur la remorque. « Andouille ! » jette-t-elle dans un éclat de rire tandis qu’elle aussi se saisit d’une fourche posée contre la ridelle. Et, lentement, patiemment, l’un et l’autre font basculer la charge sur la remorque.

La pluie se joint alors au vent, arrosant d’abord d’une ondée légère et même agréable, pour peu à peu grossir en orage bien déterminé à tout détremper. Ils ont juste eu le temps de rentrer l’engin dans la grange et de s’y abriter. Il y a les petits cris des poussins alignés dans la nurserie qui leur est dédiée, il y a l’odeur de paille séchée et d’herbe humide qui se mêlent. Ils ont pris un peu de pluie : lui secoue sa casquette, tandis qu’elle défait la pince qui tenait sa choucroute gris perle en place. Ils se regardent, ils s’aiment, ils sont bien. « On fait quoi ? On rentre ? », dit-il en voyant à quelques dizaines de mètre la maison qui disparaît derrière un rideau de pluie. Elle le regarde, lui sourit, puis se dirige vers un recoin moins éclairé par les ampoules. Elle disparaît dans la pénombre, puis en ressort en tenant deux vieilles chaises dont l’assise en osier semble avoir été perforée à coups de maillet. « T’as qu’à allumer le transistor, on va attendre que ça passe. Et puis si ça passe pas, y sera toujours temps de rentrer ! », fait-elle en installant une caisse vide de bois pour soutenir des jambes gainées de bas de contention. Elle s’assoit et lui en fait de même. Il sort de sa poche de poitrine un paquet de cigarettes passablement écrasé. Elle l’observe tandis que la lueur d’une allumette vient faire naître une braise au bout de la feuille chargée de tabac. « Le toubib il a dit que tu devrais arrêter cette cochonnerie », dit-elle dans un soupir. « Je sais, mais à mon âge hein… ». Ils rient, ils écoutent une émission musicale, ils entendent des chansons du bon vieux temps…

… Ce bon vieux temps où ils se sont rencontrés dans cette même grange. A l’époque, on y organisait des bals, on y dansait jusqu’au bout de la nuit. Dès la première rencontre ce fut une certitude, ils allaient se marier. Alors, ça s’est enchaîné comme ça s’enchaîne quand la vie vous emporte : le service militaire pour lui, puis le mariage, le travail aux champs, l’ainé qui bosse en ville, la cadette qui est mariée avec un gars bien sympathique du village d’à côté, puis la dernière qui, elle, hésite encore tout ayant quitté le foyer pour travailler dans des bureaux. Il y a eu des bons moments, il y a eu des drames aussi, mais tout ça, c’est la vie, le destin. Lui, il pense à cette existence de labeur qu’il vit depuis toujours ou presque : levé à l’aurore, couché avec le soleil, et entre les deux travailler la terre, sans relâche, pour faire une vie décente à sa femme et ses enfants. Il a cette fierté qui se lit dans ses mains et sa propriété qu’il s’échine à entretenir avec soin. Il se fait vieux, il le sait, il est comme ce chien qui ronfle à ses pieds. Il est de moins en moins vaillant… mais demain est un autre jour, et tant qu’elle sera là, Elle, la chose la plus importante qu’il ait, il sera toujours heureux de se lever et de bêcher, biner, arracher, subir la neige comme le soleil brûlant, parce qu’il s’allongera, fatigué et satisfait à côté de sa belle.

Elle tient la main de son mari. Elle a le sourire satisfait de celle qui a accompli ce qu’elle voulait. Ses mains tranchent avec le reste tant elles sont fines et à la peau encore tendue, comme si le temps avait oublié de faire son œuvre sur ses doigts. Dès leur rencontre elle avait senti qu’il serait l’homme de sa vie, et tout s’était mis en place comme dans un rêve. C’était ça aussi, sa vie : avoir fait trois beaux enfants, avoir désormais une ribambelle de petits enfants aussi adorables que turbulents, vivre le quotidien d’une ferme où le travail ne cesse jamais. Elle aussi sent l’usure, les douleurs qui naissent au lever, les douleurs qui ne partent pas au coucher, et entre les deux un peu plus de difficulté pour faire les gestes les plus élémentaires. Pourtant, proposez-lui de changer pour une vie plus douce qu’elle refusera en vous traitant de fainéant, en estimant que sa terre c’est sa vie, que sa vie c’est son mari, et que tout ceci est indissociable. C’est tout ce qu’elle demande à Dieu comme elle dit, vivre ici jusqu’au bout, à savourer ce moment dans cette grange, autant que les moments où ses petits-enfants font des bonhommes de neige devant la maison, où quand ils nagent dans la petite mare qui est derrière, là juste dans un recoin où on ne va que pour cela.

« Tiens, tu te souviens de cette chanson ? » dit-elle en pointant du doigt le poste de radio qui toussote un air d’antan. « Ouep, on dansait là-dessus », dit-il en écrasant son mégot dans une boite de conserve… Elle lui tend la main, il comprend. Ils se lèvent, et d’un pas lent, tendre, ils s’enlacent et font ces quelques pas qui rappellent leur premier bal, leur premier baiser dans cette même grange. Le temps passe, use les hommes, efface les choses et la mémoire, mais n’efface ni l’amour ni les meilleurs moments quand ils sont gravés dans le cœur.
Plus je deviens vieux
Plus je pense
Vous obtenez seulement une minute, vivez-là au mieux pendant que vous y êtes
Parce qu'elle s'en va en un clin d'oeil
Et plus je vieillis
Plus c'est vrai
Ce sont les gens que vous aimez, pas l'argent et les choses
Qui veous rendent riches

Et s'ils trouvent une fontaine de jouvence
Je n'en boirai pas une goutte et c'est ma vérité
C'est marrant comme je sens que j'arrive à mes meilleures années

Plus je deviens vieux
Et moins j'ai d'amis
Mais vous n'avez pas besoin de beaucoup quand ceux que vous avez
J'ai toujours ton dos (pour me soutenir)
Et plus je vieillis
Et plus je me sens bien
À savoir quand donner
Et quand s'en moquer totalement

Et s'ils trouvent une fontaine de jouvence
Je n'en boirai pas une goutte et c'est ma vérité
C'est marrant comme je sens que j'arrive à mes meilleures années
Plus je deviens vieux

Et je ne pense plus à toutes ces lignes
De toutes ces fois où j'ai ri et pleuré
Souvenirs et petits signes de la vie que j'ai vécue

Plus je deviens vieux
Plus longuement je prie
Je ne sais pas pourquoi, je suppose que j'ai plus à dire
Et plus je vieillis
plus je suis reconnaissant
Pour la vie que j'ai eue, et toute la vie que je vis encore


04 juillet 2018

Toutes les distances du monde

Ils sont tous les deux à regarder au loin, vers cette ligne tracée entre le jaune de la paille et le bleu du ciel. Tout est au loin, intangible. Ils entendent autour d’eux les mélodies d’un été qui s’installe, chants composés, champs cultivés, où se mêlent avec grâce les mélopées des cigales et les senteurs de la terre qu’on exploite. Il est si proche cet oiseau qui chante pour son seul plaisir, alors qu’on ne peut pas l’approcher sans le faire fuir ! Il est si loin ce nuage qui ondule au-dessus d’eux, alors qu’il est si prompt à déverser sa pluie en quelques instants !

Il est à côté d’elle, son Elle, définitive, sûre et sereine. Il la regarde sans oser, il ne sait pas comment s’y prendre. C’est un adolescent, un petit gars à qui il manque le petit pas définitif pour devenir un homme. Et elle, ses formes sont celles d’une femme, alors qu’elle aussi sent en son sein qu’elle n’est pas totalement Femme majuscule. Elle a dans son âme tous les élans de celle qui veut, qui désire, mais quelque chose la bloque, le presque rien qui fait presque toute une vie. Elle soupire, elle le sent debout, tout près, presque prêt, et pourtant totalement indécis et même terrifié par ce dépassement de la pudeur et de la timidité encore infantile.

Ils se connaissent depuis toujours, à tel point qu’ils sont comme frère et sœur. Pourtant, ça n’est pas ce sentiment de fraternité qui les unit, mais bien un sentiment plus fort, plus intense qu’ils découvrent chaque jour un peu plus. Ils ont été voisins à la communale, ensemble pendant les colonies de vacances, ils ont arpenté la campagne à chaque occasion, et ceux qui les connaissent les voient comme des inséparables qui ne supporteraient pas une journée sans l’autre. Cependant, l’éducation, la timidité, tout les freine, tout les bloque, parce qu’il y a des règles, et parce que les anciens n’en parlent pas. C’est ainsi qu’on grandit, en osant dépasser, en tentant, quitte à se faire du mal.

Il fait beau, ils se jaugent, s’observent sans vraiment le reconnaître. Lui, c’est le short et les sandales, le tout surmonté d’un t-shirt trop large qui danse sur ses étroites épaules ; elle, c’est une robe ample, un peu informe et avant tout pratique à motif floral. Elle a une large ceinture brune qui lui enserre la taille, accentuant encore un peu plus un dessin général en fuseau. Ils se sourient, parlent de tout et de rien, songent à des souvenirs, à un lac, une rivière, une grange où ça jouait à cache-cache, à ces copains qui sont dans le village, et à ceux qui ont la chance de partir en vacances. Eux, ils ne sont que tous les deux aujourd’hui, parce qu’ils l’ont voulu sans l’admettre totalement. Ils n’ont plus vraiment besoin du monde, ils sont un monde à part entière, uni, sincère, intouché et sensible, où tout se partage et où tout est une question d’unisson.

Il la regarde, et remarque que la différence entre une bise et un baiser ne tient à presque rien. Les centimètres qui séparent ces lèvres qu’il aime et cette joue qu’il adore, ces millimètres entre le menton et la chair rose sont des kilomètres à son échelle. Il voudrait bien embrasser cette bouche sensuelle, il adorerait l’enlacer, la serrer contre lui pour découvrir la chaleur de son corps. Il est timide, il a peur de la blesser, la vexer, l’énerver… il ne sait plus quoi faire, ni même s’il peut faire quelque chose. Il a déjà songé à la sensation qu’il aurait en passant ses mains sur elle, et au temps qu’il prendrait pour la découvrir comme il ne l’a jamais connue. Il rêve éveillé, il frémit un peu, les joues empourprées de ces premiers désirs charnels inavouables.

Elle l’observe, et voit en lui ce tressaillement. Elle aussi rêve de déposer ses lèvres sur les siennes. Elle a envie de l’explorer, qu’il soit son premier baiser, qu’il soit celui à qui elle va donner plus qu’une simple bise amicale. Elle a envie de sentir sa peau, d’en goûter la saveur, tout en tentant de freiner cette sensation qu’elle n’ose pas s’avouer. Elle a envie de lui autant qu’il a envie d’elle, son instinct lui dit, mais ce pas, ce petit pas pour se pendre à son cou et à son corps, c’est presque rien, mais pour elle est un signe d’un tout qu’elle connaît sans savoir pour autant mettre des mots dessus. Elle voudrait qu’il soit l’homme, qu’il prenne les devants, elle a peur qu’il la juge à tort si elle prend l’initiative. Elle aussi, désormais, a les joues rougies d’envie, de désir, d’amour inaccompli.

Leurs mains se frôlent. Ils se regardent en face. Ils s’approchent, sans mot dire, sans rien d’autre que l’impression magique que c’est le moment. Ils ébauchent un baiser, sans savoir-faire, le plus doux, le plus sincère des baisers. Puis, sans vraiment s’en rendre compte, ils s’enlacent, et ces distances gigantesques, ces mètres sont devenus néant. Ils sont l’un contre l’autre, ils se découvrent enfin, s’aiment, se serrent, s’embrassent avec tendresse, puis se laissent pénétrer par l’ultime abandon. L’un comme l’autre ignorent l’essentiel, alors que leurs corps, eux, connaissent parfaitement le rituel. Ils se laissent désormais mener par l’instinct, l’envie, l’amour, la vie. La vie est là, maîtresse, définitivement assurée qu’ils sont faits l’un pour l’autre…

Et le presque rien qui les séparait fait désormais presque tout dans leur union.

03 juillet 2018

Tourne la manivelle Marcel

Il y avait sur la place comme une sensation de vide, comme si l’on avait déraciné le plus vieil arbre d’une cour d’école, ou comme si l’on avait décidé de faire disparaître les fleurs d’un parc. Pourtant, tout semblait en place, le kiosque à journaux couvert des unes du moment, les bistrots cernant l’emplacement, et même les pavés polis par le temps ne donnaient aucun véritable indice sur un quelconque changement. Pourtant, il y avait un vide, un truc qui n’était plus là, mais seuls les habitués et les habitants du quartier pouvaient s’en rendre compte… quoique, quoique, rien ne disparaît sans laisser de trace dit-on. Il y avait forcément quelque part un indice, un signe, une emprunte de cette disparition curieuse, de cette fracture dans l’agencement et l’occupation des lieux.

Les mômes jouaient pratiquement partout sur la place, surtout que celle-ci était totalement réservée aux piétons. Ici, point de voiture, de bus, d’attelages à chevaux, et seuls les vélocipèdes pouvaient disputer l’espace aux passants. Mais là, dans un coin plutôt vaste, personne ne semblait vouloir s’aventurer. Les gosses auraient pu jouer au ballon, tracer des marelles, mais non, pas un ne voulait aller « par-là », comme si l’endroit avait un quelque chose de sacré et de triste à la fois. Il n’y avait ni banc ni poubelle, pas de bac, rien qu’une partie dallée étrangement moussue, étrangement teintée par rapport au reste de l’esplanade. Il est curieux de voir à comment la lumière du soleil peut détailler les plus petits riens, à tel point qu’ils en deviennent obsédants dans le regard. Là, sur la place un peu trop vide, il y avait ce grand cercle de pierre déteinte, terne, alors que tout le reste du pavage gardait son côté poli et reluisant.

Il faisait beau, on déambulait clope au bec, bras dessus bras dessous, les enfants jouaient aux osselets, les gavroches faisaient les malins en roulant des mécaniques, et là, au coin de la rue, un type adossé à un mur tirait quelques bouffées sur son mégot de brune tout en s’aérant de sa casquette. Il scrutait la place avec un air un rien triste, et sous sa moustache drue ses lèvres fines serraient la feuille de papier à rouler avec un pincement d’amertume. Lui, il savait ce qu’il manquait à cet endroit, lui il sentait le vide laissé par ce fantôme circulaire que nul n’osait envahir. Seuls les pigeons, inconscients de la situation, venaient guetter si la mousse incongrue pouvait offrir quelque insecte à picorer. Il avait ce long et large pantalon de velours crème clair, la chemisette blanche à manches courtes, et la fine ceinture de cuir noir qu’on prête qu’aux ouvriers. A côté de lui, sa monture Solex appuyée sur le mur lui faisait un reflet mécanique tant dans la posture que l’aspect triste. Qui tenait compte de cet homme esseulé ? Il faisait une ombre bizarre sur la façade, une colonne humaine entre deux vitres d’une boulangerie pâtisserie.

Un type tentait de quémander quelques pièces en poussant la chansonnette à l’aide d’un accordéon. A ses pieds, l’étui usé et crevé à plusieurs endroits faisait une tache rouge de son velours intérieur, tandis qu’autour de les passants daignaient à peine tendre l’oreille pour l’écouter. Il miaulait invariablement les mêmes mélodies, les classiques du Paris qui danse, du Paris folklorique, l’attrape touriste ordinaire. On pouvait observer les pièces de nickel empilées dans le boitier, tandis que sur lui on distinguait clairement une tenue passablement usée, démodée, mais encore propre et bien entretenue. Il n’avait rien d’un mendiant, juste un saltimbanque qui arrondissait son pécule en attendant de tenter sa chance le soir, dans les cabarets de Saint Germain des Prés. Ses doigts allaient et venaient sur les touches de nacre, et ses bras poussaient et tiraient le lourd soufflet pour donner de l’air à son instrument. Il était comme tout meuble de cette place, une institution, une pièce inévitable et indispensable. Pourtant, lui aussi avait le cœur lourd, à lui aussi il manquait quelque chose, un monument disparu, une institution révolue, un morceau d’histoire minuscule dans le temps qui passe.

Alors, il poussa la chansonnette, « C’est un vieil orgue limonaire… ». Et là, le moustachu se redressa, jeta le mégot qui allait lui roussir les favoris, puis, mains dans les poches, s’approcha de l’accordéoniste pour jeter un billet dans son escarcelle. « Chauffe Lucien, pour mon paternel ». L’interprète, sans s’interrompre, lui fit un sourire et poussa plus fort la mélopée. Il fit résonner son instrument complexe pour que tout le cœur de la ville, pour que tout le quartier l’entende évoquer l’orgue limonaire du carrousel disparu. On avait démonté le tourniquet mécanique, remisé l’orgue chantant, mis au rencard la machine à rêve pour les enfants. Le moustachu avait la larme à l’œil, la larme de l’homme qui voit un passé révolu renaître le temps d’une chanson.

On l’avait remisé parce que son père était mort, et que depuis quelques temps déjà un manège ça ne rapportait plus tant que ça. Il avait vendu la mécanique à un exploitant qui, lui, pouvait louer un emplacement plus rentable. Alors, le cœur fendu, le vieil homme avait tout cédé, ses souvenirs, son outil de travail, ses heures de labeur, ses douleurs quand il se coinçait les doigts dans les tirants et les battants du carrousel. Le plus dur avait surtout été de voir l’étonnement attristé des habitants, parce que malgré le côté pénible du répétitif de l’orgue, l’engin n’en demeurait pas moins un habitant pas comme les autres, un point de rendez-vous où les parents d’aujourd’hui étaient les gosses d’hier. Il fallait que la fille aille sur le même cheval que la mère, que le fil prenne le cheval d’à-côté comme son père l’avait fait en son temps. C’en était fini du manège d’antan, et le vide de la place ne semblait pas vouloir se résorber.

Le fils, lui, n’avait pas les moyens de tout garder. Mécano au garage Simca pas très loin d’ici, il aurait pas pu mettre l’argent pour faire avancer l’affaire. Alors, le paternel avait arbitré : je vends, tu prends un peu d’argent pour toi, et le reste ira à ta mère. Poitrinaire, les toubibs avaient dit « six mois, un an peut-être ». Ils ne s’étaient pas trompés. On l’a enterré au Père Lachaise tandis qu’on démantelait le carrousel pour le mettre sur des camions. Mais finalement l’âme du « vieux » ne s’est pas totalement envolée, on a remonté sa machine plus bas, près de la Seine, là où le défilé des touristes est tel qu’il y aura désormais plein de photographies de l’œuvre baroque, et à travers le monde entier des gens pourront se souvenir d’un tour de carrousel sur un air de limonaire… C'était un petit bout de Marcel dans ce Paris qui court si vite, qui change, se transforme et reste pourtant toujours le même...



02 juillet 2018

Adieu Corbier

Sans ta barbe

Je me sens un peu seul aujourd’hui. J’ai une impression curieuse, une sensation de vide où l’on peut caser tout ce qu’on veut sans que pour autant cela rebouche le trou béant. C’est une figure qui est partie, une trogne incomprise qui aurait mérité un autre destin que d’être la risée et une icône de la télévision des années 80. Le grand Corbier est parti à l’âge de 73 ans, et ce n’est pas le môme nostalgique qui verse sa larme mais l’amoureux de la poésie qui chiale une plume fine et incisive. Quand les adultes de ma génération voient partir un clown triste du petit écran, moi je vois un vrai chansonnier parti rejoindre ses potes comme le furent Brassens et tant d’autres.

Résumer ce grand bonhomme par le club Dorothée, c’est omettre le plus important de ses talents à savoir celui de savoir improviser sur des petits riens, et savoir les mettre en chanson. C’est ça le vrai chansonnier, prendre du vif et le rendre poétique, pousser le dérisoire jusqu’à l’absurde et le rendre ainsi adorable et délicieux. Corbier a écrit des chansonnettes sur quelques mots lâchés par des marmots, glissé des jeux de mots coquins dans de la musique enfantine, détourné des thèmes anodins pour les rendre plus sérieux, et rien que pour ce talent j’ai une forme de colère triste qu’on oublie qu’il n’était pas qu’un pitre bon à être entarté au gré des débilités de l’émission pour enfants. Relisez les textes des chansons qu’il a pu composer pour le club Dorothée, vous serez surpris de voir à quel point il a été à un autre niveau face aux autres productions de ce show ! Cela ne rabaisse pas le reste car, finalement, le but premier était de produire et de vendre du contenu, mais cela le mettra, je l’espère, à un autre niveau son talent en comparaison des autres « chansons » de l’époque.

Ce qui me rend passablement triste, c’est qu’avant tout on ait pu réduire, comme on le fait constamment, le talent d’une personne à une seule image. Pourtant, sa prestation télévisuelle aurait dû mettre la puce à l’oreille ! Etre capable de composer à la volée une chansonnette, être capable de faire de la poésie parmi la bêtise enfantine et, soyons clairs, plutôt lamentable de l’émission, cela aurait dû nous alerter sur ce talent ! Mais non, beaucoup résumerons l’artiste à « ça »… un « ça » presque péjoratif, insultant, dénigrant tout ce que l’émission n’a pour ainsi dire jamais montré. Le bonhomme était d’une amabilité et d’une tendresse absolue pour les autres, il avait gardé cette simplicité et cette honnêteté de l’artiste qui a toujours fait les choses par plaisir dans son coin. De là j’entends alors les râleurs couiner sur le « ben il s’est bien fourvoyé en allant là-dedans, c’est hypocrite ce que tu dis ». Correction fondamentale : la fibre artistique c’est bien, avoir l’estomac plein c’est mieux. Demandez aux musiciens combien ont accepté d’accompagner un groupe « ne les intéressant pas », ou encore jouant lors d’un bal/mariage/baptême pour boucler la fin de mois, demandez-leur s’ils ont toujours été heureux de jouer sur des scènes restreintes pour avoir de quoi manger, et on pourra ensuite avoir une discussion construite sur ce qu’est un travail alimentaire. Monsieur Corbier a effectivement bossé et accepté ce métier de saltimbanque, et j’invite tout le monde à ne jamais commenter cette partie. Il en a bien vécu…. Et tant mieux !

Au-delà de ça, ce billet d’humeur et de tristesse a une double vertu me concernant : pleurer une belle plume et tenter, si possible, de faire redécouvrir un talent hélas trop méconnu. Poète fin, drôle, sarcastique, triste parfois… comme tout vrai défenseur et amoureux de l’Homme et des mots (maux ?) qu’on porte en chacun de nous. C’est là une vraie ambiguïté chez le clown, on ne voit que son côté rigolard sur scène, sans jamais vraiment y percevoir toute l’humanité et même l’humanisme qui l’habite. J’ai eu la chance pour même carrément dire d’échanger quelques mots avec le bonhomme. J’ai été agréablement surpris et flatté par le respect et la finesse des réponses, tout comme cette attention donnée aux autres. On ne croise pas tous les jours quelqu’un qui sait ce qu’il est, ce qu’il a fait, qui assume pleinement, et qui, contrairement à certains artistes qui disent « avoir honte », prend la chose avec toute la force de l’honnêteté qui le caractérisait. Je vous mets ci-dessous le lien vers cet entretien épistolaire.
Echanges de courrier avec Corbier
Pour finir, je tiens aussi à vous faire découvrir cet univers de Monsieur Corbier, un Corbier si différent et en même temps si proche de ce qu’il a pu être dans votre enfance/adolescence. Vous verrez, ça n’est pas si éloigné des chansonnettes qui vous semblaient simplistes… sans l’être totalement.