08 novembre 2010

Birmanie

Qu’est-ce que peut inspirer un pays tel que la Birmanie ? Que sait-on de cette nation ? Demandez aux gens autour de vous, et préparez vous à une mauvaise surprise… Entre ceux qui confondent la Birmanie avec la Thaïlande, et ceux qui ignorent même l’existence de ce pays, il y a de quoi frémir. Pourtant, c’est un état dictatorial sous contrôle militaire depuis un demi-siècle, où l’armée décide, régit, emprisonne, torture, et fait preuve d’une paranoïa dont seule la Corée Du Nord peut prétendre à faire pire. Et pourtant, personne n’en parle, personne ne semble s’offusquer qu’un tel état puisse encore exister de nos jours. Ah ça, pour mettre l’islam en avant, pour faire des nations à majorité musulmanes des ennemis du capital, il y a foule, mais pour parler des états sans importance stratégique et/ou économique, tout à coup les voix sont moins nombreuses.

Et puis, pourquoi se préoccuper des Birmans ? Ils n’apportent rien aux USA ou à l’Europe, la démocratie, c’est pour les riches, la trique c’est pour les pauvres, n’est-ce pas ? Autant le dire honnêtement, et même le revendiquer : on peut serrer la main des tortionnaires tant qu’on a un intérêt à les laisser au pouvoir. Et là, l’intérêt est très simple : aucun, pas d’intérêt majeur à libérer un peuple du joug des fusils et des uniformes. On se préoccupera d’eux quand la Birmanie pourra éventuellement justifier d’une ressource naturelle quelconque… Et encore, on trouvera le moyen de négocier avec la junte, car un despote est plus facile à mettre dans sa poche qu’une démocratie, car la démocratie n’est pas spécifiquement prompte à se vendre au plus offrant. Enfournez quelques millions dans la poche d’un monstre, et vous aurez un allié. Honte à nous de compter de la sorte, honte à nous de refuser d’être aussi fermes avec la Birmanie qu’avec l’Iran par exemple. Est-ce légitime de distinguer deux nations où la dictature sévit chaque jour ? Probablement que oui, si le sol regorge de pétrole, en tout cas c’est le discours sous-jacent de l’ONU.

On fait grand cas de la Chine, tant chez les argentiers du monde, que chez les « démocrates ». On parle aisément de la censure, des déportations, des conditions d’esclavage des ouvriers en Chine, parce que c’est une grosse cible, visible, où plus d’un milliard d’habitants comptent plus que quelques millions de Birmans. Evidemment, les états jouent alors l’ambiguïté : vendons leur une centrale nucléaire, quelques dizaines d’avions, mettons nous d’accord avec eux pour faire contrepoids face au dollar, tout en jouant la carte de la critique du bout des lèvres quand une révolte étudiante est réprimée par les blindés. Après tout, un associé économique, ça se flatte, ça se préserve, quitte à se départir de nos idéaux les plus fondamentaux. Comme quoi, la démocratie, comme je l’ai dit précédemment, on la réserve aux riches, et laissons aux dictatures le loisir de s’enrichir. Alors seulement, on tentera de leur vendre notre pseudo moralité de quatre sous, notre éthique de fond de chaussette. Lâcheté ? Pragmatisme cynique plutôt.

La Birmanie est supposée jouer son avenir sur des élections législatives. Petit vernis démocratique, des « partis » d’opposition sont, pour la première fois, autorisés à se présenter et à jour leur rôle de contre pouvoir. Parce qu’il y aurait donc des fous pour voter pour eux ? Quand un fusil vous accueille au bureau de vote, quand tous les médias, quand tous les affichages vous montrent « la bonne case à cocher », difficile de croire que cela se passera dans une atmosphère de liberté de choix. Soyons lucides : la junte joue ce jeu pour que les autres états acceptent de s’asseoir à une table de négociation économique, et rien d’autre. Tout le monde semble se moquer de la Birmanie, parce que cela ne représente aucun autre enjeu que celui de la liberté. La liberté est une valeur marchande, et nous sommes prêts à la solder pour quelques millions empochés lors d’une signature de contrat.

Depuis plusieurs années, des voix s’élèvent contre la dictature, des émissions illégales sont diffusées depuis la Thaïlande pour informer les Birmans de la réalité hors des frontières du pays. Des gens risquent au quotidien leurs vies pour aider le peuple à ne plus être soumis aux mensonges de l’armée en place. Ils sont des clandestins, ils filment, diffusent, se servent du net et des satellites pour que la Birmanie ne soit plus cette prison à ciel ouvert. Ils ont la détermination des résistants, ils ont la détermination des plus grands héros, et j’admire cette volonté inébranlable d’amener l’information au cœur de la dictature. Traqués, espionnés, ils finissent souvent en prison, voire pire encore, et pourtant, leur mouvement est de plus en plus suivi. Actuellement diffusée par émission satellite, les gens se regroupent discrètement pour avoir le journal, le VRAI journal, celui libre, sans censure. La junte, en réaction, a réduit le droit d’acheter des paraboles. Peine perdue, les Birmans s’endettent et achètent en fraude ces équipements. Il y aussi le net, jusqu’au jour où la junte le rendra illégal. Qu’importe, ils se battront avec leurs moyens, ils continueront à agir comme nous devrions le faire. Résister, c’est vivre libre.

Je les admire, je salue ces vrais journalistes, ceux qui veulent de l’information libre, qui véhiculent des idées de progrès politique et social, qui refusent d’être les vassaux d’états infâmes, qui refusent de faire fléchir la plume. La technologie leur offre aujourd’hui une possibilité de parasiter l’état Birman, qu’ils continuent, qu’ils soient salués dans toute l’ampleur de leur courage et de leur tâche. L’avenir de la Birmanie se joue non dans les urnes qui sont prisonnières des militaires, mais dans les ondes, qu’elles soient issues d’un satellite ou d’un PC portable. Je vous salue, authentiques journalistes, authentiques résistants qui agissent sans poser de bombes, qui veulent le progrès, le seul acceptable : celui d’arriver un jour à la liberté pour tous.

La Birmanie, sur Wikipedia
La voix démocratique de la Birmanie : le site officiel
Les élections en Birmanie, sur lepoint.Fr

05 novembre 2010

Santé peu publique

Je reviens aux affaires après une petite série de textes hétérogènes, avec évidemment sous le coude ma sacoche de grognements et de mauvais esprit. Tant qu’à pester contre l’humanité, autant le faire de manière argumentée sur des sujets où nous pouvons tous nous reconnaître, mais également tous nous disputer pour des divergences d’opinions. Hé oui, votre serviteur n’a toujours pas mis d’eau dans son vin (sacrilège !), et encore moins collé un silencieux sur ses propos pour les édulcorer. J’engage donc mes munitions dans mon fusil verbal à canon scié, je vise, et en avant pour le matraquage.

Ces derniers temps, la mode est au « se sentir bien ». On a le droit aux publicités vendant à tours de bras de l’écologie, du bien-être, des produits sains, et même, suprême absurdité consumériste, des conseils pour bien se nourrir. « Cinq fruits et légumes par jour ». Tiens, comme s’il n’était pas élémentaire que se gaver de graisse, de frites, de malbouffe soit nocif pour la santé ! On aime vraiment nous prendre pour des demeurés, des veaux prêts à avaler tout et n’importe quoi, à croire que les gens pensent que si la pub le dit, c’est que c’est vrai. Tas d’ahuris ! Jusqu’à présent, cela représentait un côté agaçant de la réclame, mais maintenant, c’est devenu le cœur même de la communication des entreprises. Tous s’y mettent : clichés de grands espaces, gros caractères sur la baisse de consommation en carburant, conseils « éclairés » pour réduire la facture énergétique, et summum du « foutage de gueule XXL », on nous colle du label en veux tu en voilà sur tous nos produits. Dites, les grands cerveaux des entreprises d’agroalimentaires, quand daignerez-vous nous éviter d’ingurgiter des colorants, des conservateurs, des quantités ineptes de sel, de sucre caché, quand arrêterez-vous se coller autant de poids de tambouille que d’emballage ? C’est sain, d’avoir plus de carton que de gamelle ? Pas que je sache !

Et tout est à l’avenant. On va vous expliquer, avec la sérénité d’un bonze tibétain, que l’on peut produire du parquet à partir de forêts protégées (entendre par là des forêts dont les essences sont triées, sélectionnées, puis taillées pour obtenir une qualité spécifique de bois, pas spécialement pour préserver la biodiversité environnante), que vous pouvez à présent acheter des meubles en bois exotiques, des fruits et légumes des quatre coins du monde, le tout labellisés eco-friendly. Parce que trimbaler des cargos de bois arrachés aux forêts primaires, c’est écolo ? Parce que faire pousser des légumes hors sol, fonctionner en monoculture, insérer des OGM dans nos assiettes, c’est sain ? Qui est assez débile pour avaler ces couleuvres sans moufter ? Reprenons un peu un fondamental pour tout industriel : le premier but d’une entreprise, c’est de faire de l’argent, pas de jouer les philanthropes. La preuve, vous pouvez être viré parce que vous n’être plus (pour les actionnaires) suffisamment rentable... Alors, de l’humanisme, en entreprise, je demande encore à voir. Et qu’on ne me parle surtout pas des œuvres sociales ou je mords méchamment : les œuvres sociales sont des magouilles financières qui ont la double vertu d’offrir une vitrine morale aux entreprises, et dans la foulée de leur accorder des avantages fiscaux non négligeables. Hé oui : on défalque ses dons aux œuvres des impôts... Ca y est, vous voyez le mécanisme ?

Fut un temps, les acharnés du tout propre, de l’autisme vert, se sont battus contre le nucléaire, arguant que l’éolienne, le solaire, enfin bref tout le renouvelable était capable de subvenir à nos besoins. Résultat des courses : l’Allemagne fait marche arrière sur l’idée d’abandonner l’atome, et va même jusqu’à annoncer l’abandon de nombre de projets écolo. Pourquoi ? Parce que le portefeuille est le maître, et que lorsqu’on a une crise sur les bras, tout le monde se fout de son univers, parce que c’est mieux de bosser que d’être au chômage. Tout simplement. Alors des manifestations d’écologistes, vous en aurez autant que vous voudrez devant les grandes ploutocraties du pétrole et de l’énergie, mais vous pourrez aussi constater que ces mêmes manifestants sont des nantis en RTT ou en congés, et certainement pas l’ouvrier smicard qui a pour principale préoccupation de boucler son budget du mois avec des économies de bouts de chandelles.

J’ai la nausée à la simple idée qu’un petit bourgeois puisse expliquer à celui qui galère qu’il faut vivre sain. Vivre sainement, cela a un prix, et la santé elle-même a un coût affolant. Fauché ? Bonne chance pour vous faire soigner les dents ou pour acheter des lunettes ! Qu’on soit d’accord sur un point fondamental : il faut avoir de l’argent pour être en bonne santé, il faut avoir de l’argent pour acheter « bio », il faut de l’argent pour ne pas craindre d’aller chez le médecin. La nouvelle mode est de cotiser à des caisses privées comme des mutuelles ou des assurances spécifiques. Le nanti, celui qui a de l’argent à placer pourra se le permettre. Les autres ? Ils devront rester en bonne santé, vaille que vaille. On ne verra jamais un cadre refuser de faire des séances chez un kiné, le salarié au dos en vrac, lui, ira tant que faire se peut, si la sécu lui remboursera suffisamment sur ses soins.

Pour moi, on ne peut plus parler de santé peu publique, parce que la santé n’est plus une affaire de respect du serment d’Hippocrate, mais une affaire de fric. Une maternité qui ferme ? Ce sont des centaines de mères obligées de faire des dizaines de kilomètres en plus en cas d’accouchement. Pourquoi on ferme ? Parce qu’il y a officiellement un problème de rentabilité. Oui, rentabilité ! Dans la naissance d’un gosse ! Mais bordel, depuis quand la santé se calcule sur des graphiques économiques ? Les scandales récurrents (sang contaminé, coût de la vaccination massive contre la grippe A, légionellose à l’hôpital...) démontrent hélas que c’est le pognon qui dictera la politique de santé, mais aussi (et c’est là le drame) qui pratiquera l’analyse de risque. Savez-vous comment fonctionne une analyse de risque ? L’équation est la suivante : « est-il plus rentable de réduire les problèmes en investissant dans la sécurité, ou bien le taux d’incidents reste-t-il acceptable d’un point de vue financier ». Merde, j’ignorais que ma vie pouvait se quantifier en nombre d’infirmières en moins dans les services. J’ignorais également qu’on pouvait volontairement multiplier les risques sous prétexte qu’un investissement supplémentaire n’est pas acceptable dans la compta d’un tel établissement.

La santé est passée aux mains des industriels du médicament : incités à vendre des saloperies qui vous accrochent comme l’héroïne (calmants, anxiolytiques, somnifères et j’en passe des pires), les médecins arrivent parfois à devenir plus des trafiquants de came que des gens supposés vous soigner. Ne vous raccrochez pas aux médicaments pour améliorer votre quotidien. Ne leur donnez pas le loisir de faire de vous des moutons dociles gavés de merdes chimiques. Soyez responsables, réfléchissez, parce que si nous continuons à tolérer cet état de fait, nous allons faire de la médecine, de la santé publique des utopies, des fantasmes de « bien vivre ». Bien vivre, ce n’est pas légitimer qu’une société privée puisse dire ouvertement à l’état « Achetez massivement mon vaccin non testé et potentiellement dangereux, vous n’avez pas le choix de toute façon », et encore moins accepter qu’on puisse breveter la vie !

04 novembre 2010

Série ambiance Volume 6 : Photographe

Tenir un appareil photo, fixer sur la gélatine l’instantané de vie, cela m’avait toujours apparu comme quelque chose de simple, en tout cas d’un point de vue purement moral. En effet, on se dissocie de l’ambiance, du lieu, des personnes, et l’on saisit le moment pour toujours, parce que c’est un métier, parce que l’on ne s’implique pas. On raconte, et l’on se garde bien de juger quoi que ce soit. Après tout, sur une zone de combat, dans une ruelle mal famée, dans un hôpital, la misère, la violence, la mort, tout existait avant que l’on vienne y prendre des morceaux d’existences pour les exposer au plus grand nombre. Témoins impartiaux ? Depuis quand l’homme est-il impartial ? Pourtant, je faisais mon boulot avec la doctrine suivante « Je ne me mouille pas, je ne suis pas responsable ».

Cela semble difficile, mais c’est terriblement simple. Tout le monde a des relents de racisme refoulé, tout le monde a des comportements bestiaux à l’encontre des autres, et l’égocentrisme, ainsi que l’instinct de survie peuvent vous dicter de ne pas vous mêler. Ce n’est pas de l’indifférence, c’est une protection personnelle tant physique que morale. J’avais couvert différents conflits de par le monde, visités des zones en ruine, photographiés des gosses affamés dans des camps de réfugiés, gardé à tout jamais la mémoire de gens morts le lendemain lors d’un bombardement ou d’un massacre à la machette. Je ne me moquais pas, je trouvais cela triste, mais je n’étais pas concerné. Ce n’était pas chez moi, ce n’était ni des amis ni des proches, rien que des victimes innocentes d’atrocités commises par des gens qui ne me concernaient pas plus. Encore cette foutue doctrine du « ne t’en mêle pas Fred, ne joue pas au con, tu n’en as rien à cirer. ». Foutaises.

Certains sont traumatisés parce qu’ils sont tenus d’agir. Les médecins, les infirmières, les militaires, ils vivent ces horreurs, ils interviennent, que cela leur plaise ou non. Moi, observateur, œil de la foule confortablement installée dans des canapés, rapporteur d’informations dont tout le monde se fout ouvertement, je pouvais rentrer chez moi me reposer, poser le Leica et le Nikon sur mon bureau, embrasser ma femme et ma fille sans broncher, et dormir du sommeil du juste. Facile, confortable, je ne faisais jamais de cauchemars, jamais je ne ruminais les images emprisonnées dans ces appareils maudits. Ils avaient vus le sang sur les murs, vus des villages dévastés par des tempêtes tropicales, vus les bidonvilles embrasés par la police militaire, vus les charniers de guerres civiles dans des pays que personne ne sait vraiment localiser sur une carte. Avais-je regardé tout ça ? Non, j’avais cadré, fait attention à l’angle, au contre-jour, et fixé l’instant et le décor. Mais je n’avais fait que voir, sans regarder intensément, sans me soucier de quoi que ce soit.

Cela devint même une routine. Partir observer les camps de réfugiés dans le désert ? Aucun problème, j’ai des contacts dans ce pays qui peuvent jouer les traducteurs. Photographier le chef d’une milice paramilitaire dealant de la drogue dans la jungle en Asie du sud-est ? Pas de souci, j’ai des notions de Chinois, je cause Anglais, y aura bien un type pour m’aider pour quelques billets verts. Un petit tour dans les bas-fonds d’une capitale Européenne pour y photographier la pauvreté ou la prostitution ? Rien de bien difficile, c’est même un job de débutant ça. Mais tant que ça paye, j’en suis ! Et puis, j’ai une notoriété : « Fred, le mec qui photographie tout, qui met de l’émotion dans la pellicule ». Foutaises, l’émotion, c’est celle que se targue d’avoir des pourritures qui s’émeuvent cinq minutes, puis s’envoient un bon repas, alors qu’au même moment, le pauvre type de la photo crève dans le caniveau faute de soins adéquats.

Et puis un jour, je quittai mon appartement Parisien pour me rendre à la rédaction de mon journal. Belle journée en perspective, bonne foule bigarrée appréciant les rayons du soleil sur la capitale. Je descendis dans le RER, comme tout le monde, suivant la troupe vers les tourniquets. J’ai fait comme tout le monde : j’ai passé mon badge, j’ai franchi le contrôle, et je me suis rendu sur le quai pour attendre mon train. J’avais mes appareils avec moi, un vrai rituel : toujours prêt pour aller là où on voudra m’envoyer, toujours prêt à filer en taxi à Roissy ou Orly, toujours prêt à rejoindre une équipe dans le monde. Mais ce jour là, ce fut l’actualité qui me rejoignit et non le contraire. Je vis la rame s’approcher, ralentir dans le fracas et le sifflement des freins. Je vis les portes s’ouvrir automatiquement. Je vis un éclair. J’entendis un bourdonnement, puis je fus assailli par le silence. J’eus les tympans percés par l’explosion de la bombe cachée sous les sièges. Quand je me relevai, je vis d’abord la fumée âcre, puis la sentis dans mes narines, agressant mes sens troublés par la détonation. Je passai mes doigts sur mon visage, et constatai deux gouttes de sang.

Je pus me relever, j’étais assez loin de la source du carnage. Mes yeux purent alors se poser sur la scène, insoutenable, irréelle, atroce. Il y avait des morts partout, des corps démembrés, du sang, des cris, des hurlements à vous faire courir de terreur. J’avais déjà entendu ces cris, j’avais déjà vu de telles atrocités, mais jamais dans ces conditions. D’abord titubant, je retrouvai plus ou moins le sens de l’équilibre, ceci malgré mes tympans détruits. L’espace d’un instant, j’eus le réflexe du métier de détailler, d’observer, de saisir l’instant présent. Je balayai la rame ouverte sur le côté, perforée par la force de l’explosion, je fixai les néons décrochés et craquant dans des étincelles des courts-circuits, je scrutai le spectacle des voyageurs éparpillés et mutilés. Les vêtements qui fument, les flammes, les débris... L’agonie, la mort qui rôde.

Puis soudain, quelques pas plus loin, mon ambition de figer à tout jamais la scène s’envola. Je la vis, là, allongée sur le dos, le corps couvert d’une poussière épaisse de béton. Elle avait le visage crispé par l’horreur, les yeux grands ouverts vers le vide, mais les pupilles dilatées dans la mort. Elle avait du sang qui avait perlé de ses narines, du sang qui avait coulé de ses oreilles, mais surtout une grande tâche de sang à hauteur de son ventre, souillant sa robe fleurie qui, roussie par la bombe, ressemblait plus à un vieux chiffon de cuisine qu’à un vêtement d’été. Elle gisait là, dans une position grotesque, le dos posé cambré sur des gravats. Elle avait été perforée et tuée par un bout du châssis d’une fenêtre. Les bras balans, la bouche ouverte laissant perler un filet rouge commençant déjà à coaguler, son masque mortuaire me pétrifia.

Je fus pétrifié pour la première fois de ma vie. Je fus choqué pour la première fois depuis que je faisais ce métier de photographe. Cette jeune femme, cette jolie femme, je la connaissais très bien. Destin infâme. C’était ma femme...

03 novembre 2010

Série ambiance Volume 5 : Onirique

Depuis toute petite, Julie rêvait plus que les autres enfants. En elle, elle pouvait construire des univers entiers, envisager des féeries sans pour autant s’appuyer sur des personnages déjà formatés par des adultes. Ainsi, au lieu de se voir en Wendy de Peter Pan, elle pouvait avoir son monde bien à elle, peuplé de ses idées, ses personnages, ses amis, sa nature, ses couleurs. Active, espiègle, elle pouvait passer des heures à dessiner tel nouvel animal de son bestiaire, ou à raconter à sa mère ou à ses copines une aventure surprenante faite de vol dans les airs, de grottes brillantes de cristaux, d’animaux parlant mille et une langues différentes. On la taxa souvent « d’originale », on en vint même à proposer à ses parents de la faire examiner. Pourtant, que pouvait-on lui reprocher ? Scolairement, la situation était très bonne ; socialement, elle ne repoussait pas les autres enfants ni les adultes, et elle cadrait plutôt bien avec l’idée que l’on se fait d’une gosse. Cependant, trop d’imagination inquiète les grands, car c’est leur ôter la faculté d’imposer leurs rêves à la nouvelle génération.

En grandissant, Julie ne s’en laissa pas conter : têtue, elle continua à bâtir son monde, sa réalité alternative où elle se réfugiait parfois pour échapper aux bêtises des hommes. Jamais à court d’idées, elle créa des villes, des fleuves, des océans, des empires, une carte de son monde, des frontières, et même des populations. Nommant chaque marchand, chaque passant, elle donnait vie à des cités lointaines où magie et réalité se mêlaient si intimement qu’il lui devint parfois difficile de distinguer où s’arrêtait la sorcellerie des uns, et les actions normales des autres. Elle griffonna quantité de feuilles, noircit des cahiers entiers de croquis et d’histoires toutes différentes. Julie pouvait nommer de mémoire les gens, leurs familles, les unions entre personnages, leurs rôles respectifs dans cette société utopique imbibée de ses désirs et de ses envies profondes. Justice, liberté, équité, amitié, amour, telles furent les maîtres mots dans ce monde bien à elle. Elle partagea ces histoires avec les autres enfants qui furent enchantés, mais qui, rapidement, amenèrent certains parents à s’interroger. Comment une enfant, si intelligente soit-elle, pouvait avoir autant d’histoires à raconter ? On en vint parfois à soupçonner les parents d’être des monstres dressant une enfant « singe », prêts à tout pour exhiber une fausse surdouée. Bien entendu, Julie démontra très rapidement à ses détracteurs qu’il n’y avait rien de tel, bien au contraire même, car ses parents, eux aussi, furent parfois pris d’inquiétude à son sujet.

A l’adolescence, Julie tomba plusieurs fois amoureuse, et des garçons la courtisèrent avec assiduité. Eternelle rêveuse, elle ne manquait jamais une occasion de composer une nouvelle section dans son univers intérieur. Parmi tous les garçons tentant d’obtenir ses faveurs, un seul fut assez assidu et rêveur pour parvenir à devenir plus que son ami. Tous les autres avaient en effet cédés à une véritable panique en constatant la trop grande sérénité de l’adolescente, et qui plus est à cette incroyable capacité à rêver au-delà de l’horizon étriqué de son âge. Pour eux, Julie était une folle amusante certes, mais tout de même inquiétante quand elle se mettait à parler en souriant de « mon monde », comme elle aimait à le dire. Sébastien, le garçon un peu perdu, le seul à aimer le rêve autant qu’elle, lui offrit son premier baiser, sa première main prise dans la sienne avec joie. Et ils se mirent à rêver de concert. Ils passèrent des heures entières à voir de nouvelles maisons dans les villages, à sentir le parfum des fleurs de ce monde qu’elle lui avait ouvert sans la moindre hésitation. Ravis qu’elle s’attache enfin à un garçon, ses parents furent donc un peu rassurés en se persuadant que leur fille n’était pas une sociopathe ou une névrosée, mais juste une rêveuse ayant besoin d’un garçon sachant l’aimer telle qu’elle était.

L’adolescence s’évapora presque aussi vite que les moments de l’enfance, pourtant Julie et Sébastien ne se séparèrent pas. On eut pu croire que devenir adulte eut pu détruire leur monde des rêves, mais il n’en fut rien. Ils continuèrent à se raconter des histoires, à vivre hors du temps et des soucis. S’embrassant, s’étreignant, leur magie se mêla à celle de cet univers onirique où le ciel peut se teinter de rose, où les fleurs racontent des histoires d’un ancien temps devenu légende, où une rivière camoufle un monde de petits êtres jaunâtres qui aiment la danse et les cabrioles, un monde où les villes se sont bâties en communion avec l’environnement. Fuyaient-ils le monde réel ? Pour fuir quelque chose, encore faut-il y croire, or les deux amoureux ne croyaient que peu à ce monde où tout le monde est gris, où tout le monde ne vit que pour la performance et le bénéfice. Amusés par les discours des uns, hilares face aux conseils des autres, Julie et Sébastien s’aimaient, tout simplement, avec cette magie incroyable qui n’existe que dans certains cœurs purs.

Au moment de faire le grand saut, Julie demanda à Sébastien s’il désirait qu’ils vivent ensemble. Il lui sourit, l’embrassa, et lui tendit un trousseau de clés, en lui disant qu’il avait pris une location pour eux deux. « Vivons ensemble, pour toujours », dit-il sans plus de cérémonie. Elle éclata de rire, et se mit à mentionner plein de personnages aux noms improbables, ceci en plein milieu d’une foule dense d’amis et de membres de leurs familles. Lui acquiesça et suggéra de faire venir d’autres personnages. On les prit pour deux fous, pour deux amants totalement perdus. Encore une fois, on ne comprit pas à quel point ils s’aimaient, à quel point ce monde « différent » était le leur, à eux seuls. Cela effraya beaucoup de personnes, mais cela ne le dissuada pas pour autant d’aller au bout de leur rêve, vivre ensemble, pour toujours, de s’aimer tout simplement.

Quand enfin ils invitèrent leurs amis, leurs familles à fêter leur installation, ils ouvrirent leur porte en grand, et tous pénétrèrent dans l’appartement. Souriants, visiblement heureux, les deux amants trinquèrent, mangèrent, échangèrent rires et accolades avec la foule entassée dans le deux pièces. Puis, doucement, ils se rejoignirent dans la cuisine, et se murmurèrent quelques mots. Elle lui dit « C’est le moment, allons-y ». Il lui répondit « Je crois aussi, partons ! ». Ils se mirent au centre du salon, et ils appelèrent tous les convives à se rejoindre dans cette pièce. On se pressa, on leva les verres et les flûtes de champagne. On souhaita les meilleurs vœux, d’amour, et pourquoi pas d’enfants. Alors Julie eut un rire éclatant, de ceux qu’on entend quand le bonheur est absolu, de ceux qui vous marquent à tout jamais. Elle prit la main de son Sébastien, et lança ces quelques mots à la foule :

« Nous partons mes chers amis, nous allons rejoindre ce monde que vous pensiez fou, irréel, sorti de l’imagination fertile et tordue d’une enfant. Sébastien vient avec moi, nous avons choisi notre destinée. Nous vous aimons tous très fort, pensez à nous, rêvez, et vous nous verrez là où nous sommes ! ». Estomaqués, on la crût folle à lier, quand elle ouvrit ce que nous avions pris pour une porte en trompe-l’œil : celle-ci débouchait sur une sorte de reflet bleu pastel, un peu comme une gélatine translucide et éclatante à la fois. A travers, on pouvait observer l’image déformée d’une contrée très fleurie et arborée, où des petits bonhommes à nez en trompette à chapeau gris marchaient en rang, ainsi que des oiseaux gigantesques volant à basse altitude, et surtout, au loin, une ville faite intégralement d’une matière s’apparentant à du cristal. Ils saluèrent l’assemblée. Elle pénétra la première dans la gélatine. Il salua une dernière fois ses amis d’enfance, ses parents, ses cousins, et, en voyant la main impatiente de sa Julie, il s’engouffra à son tour dans la porte ouverte qu’il prit soin de refermer derrière lui.

L’espace d’un instant, tous furent saisis de stupeur, ne comprenant rien à la situation, tant elle apparut comme absurde, inconcevable, improbable… Non, juste impossible ! Un convive se jeta sur la porte, l’ouvrit, pour constater que la gélatine n’était plus là, mais que la porte s’ouvrait sur le mur peint en blanc, et rien d’autre. On tapa sur la cloison, en vain. On fit le tour de la maisonnée pour voir où pouvait déboucher la porte, mais le mur en question était celui de la façade ! Pas de truc, pas d’arnaque visuelle, ils avaient bel et bien pénétrés un nouveau monde, un monde connus d’eux seuls, leur monde à eux.

Pendant des semaines, on chercha à s’expliquer l’histoire. On affabula, pensa à une hallucination collective, à des fantasmes, et même à des drogues versées dans les boissons. Rien. Toutes les enquêtes menèrent à rien, tout juste à faire passer les invités pour des fous ou des affabulateurs. Après des mois d’attente, on se résolut alors à abandonner les recherches…

Mais moi, je les crois. Quand je ferme les yeux, quand je rêve, je les vois. Ils me saluent, ils me parlent, ils me racontent leurs péripéties. Je garde ce secret pour moi, mes parents seraient capables de me faire interner si je racontais cela ! Alors, moi aussi, je les rejoins temporairement dans leur univers, le temps d’une nuit paisible faite d’amour et de douceur. Ils ont deux enfants à présent, qui vivent heureux, qui grandissent loin des drames de notre monde absurde et sombre. Finalement, qu’est-ce qui est absurde ? S’aimer dans un monde peuplé par des fées et des trolls, ou bien se haïr dans un monde peuplé de machines et d’humains cruels ?

Je me dis souvent que ma petite sœur a bien fait de partir ainsi, au nez et à la barbe de notre monde. Tiens, je me demande si je ne vais pas la rejoindre… mais si ma douce fiancée accepte… Essayons, après tout, le bonheur, on se le fait à deux, non ?

02 novembre 2010

Les blondes au boulot

Suite à la demande expresse d’une amie (qui, visiblement, a quelques comptes à régler avec une collègue validant l’humour concernant les blondes), je vous livre en cadeau bonux (oui, le machin en plastique) un petit texte ironique sur la question.

Je rappelle tout de même que je ne suis pas misogyne et qu’il s’agira là d’humour, on ne sait jamais, dès fois que je tombe sur une harpie...

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une blonde dans un bureau ? On pourrait suggérer une secrétaire, une collègue, une personne de la gente féminine dont les cheveux auraient la teinte sympathique et brillante de la paille... Que nenni ! La blonde, c’est le pot de fleur, le poids qu’on pose sur le courrier, le caillou qu’on a ramené d’un voyage au bord de la mer et dont n’a que faire. La blonde, c’est cette potiche qui fait bien au bras d’un cadre dirigeant ambitieux et passablement requin, mais qui au final, en société, se tient aussi bien qu’un caniche pris d’une cystite dans un restaurant trois étoiles. On lui accordera donc l’intérêt qu’on a pour les choses qui ne font que passer, c'est-à-dire quelques secondes, puis qu’on oubliera aussi rapidement qu’elles sont apparues dans notre champ de vision.

Si l’on devait faire différents niveaux et catégories dans l’attitude « blonde » au bureau, on devrait probablement commencer celle ordinaire, pathétique et pénible du « je me sens jolie ». Bon, il existe nombre de jeunes femmes plaisantes à voir, mais comme la vitesse du son étant plus lente que celle de la lumière, ne doutez pas un instant qu’une fois la bouche ouverte, vous aurez une certaine déception, pour ne pas dire carrément une douleur auditive aigue. Parce que la blonde de base ne se contente pas de se croire jolie, elle le revendique haut et fort, et vous explosera aussi régulièrement que possible vos esgourdes à coups de sandales chic de chez bidule, de foulard de chez machin, le tout à des coûts dignes d’un emprunt immobilier. La blonde veut être belle, et elle veut que cela se sache. Malheureusement, la beauté étant subjective, je crains qu’il soit nécessaire d’expliquer à certaines que le bas résille filet à provisions n’est pas adapté en toute saison, pas plus qu’une jupe ultra courte soit digne quand les jambes semblent avoir été taillées à la serpe dans un chêne centenaire. Mais allez lui expliquer qu’il y a une frontière entre mode et ridicule, et vous aurez le droit à la pire des dithyrambes possible sur la mode et ses codes. A tout choisir, laissons la se complaire dans ses rêves, ça m’évitera d’avoir le crâne bourré d’inepties.

Le second niveau n’est pas moins ridicule, mais il est plus pernicieux. En effet, il n’apparaît qu’au pire moment, c'est-à-dire en pleine activité professionnelle. Jusqu’à présent, notre blonde à sa mémère s’était tenue tranquille, et ô miracle, s’était bien gardée de l’ouvrir à tort et à travers. Mais là, c’est le drame, le moment critique où il ne faut surtout pas foirer, le moment où tout le monde attend avec fébrilité de résoudre un problème au boulot... Et là, la voilà, sûre d’elle, qui vous lance des affirmations stupides, décalées, et fausses dans tous leurs aspects. Que faire ? Lui rappeler d’abord poliment qu’elle est à côté de la plaque ? Avez-vous déjà tenté de faire de la diplomatie avec un enfant en bas âge, ou plutôt avec un pitbull affamé depuis dix jours à qui l’on a donné un os à moelle ? Oui ? Alors, vous savez ce qu’il y a de compliqué à négocier avec une blonde déterminée. Autant le dire tout de suite, c’est aussi vain que de tenter la vidange d’un océan à la paille. Bien entendu, la situation étant tendue, le ton ne saurait manquer de monter de plusieurs crans, au point de se croire à la criée des poissons à Rungis. Malheur à vous ! La blonde ne baisse jamais pavillon, encore moins quand il s’agit de convictions personnelles. Une seule alternative : virez la du lieu de la discussion, avec une raison enrichissante comme « va nous chercher du café, on va en avoir pour un moment », puis, une fois sortie de la salle, enfermez vous !

Le dernier aspect, et certainement le plus intolérable, c’est cette niaise conviction d’avoir l’air sympathique. Raté ma grande, la sympathie dans ce cas là porte un tout autre nombre nom bien sympathique : la charité. C’est par charité qu’on en vient à tolérer l’existence de ces êtres décérébrés qui ne comptent que sur une crinière pour se sentir vivre, et c’est probablement par usure qu’on finit par baisser les bras. Pour ma part, les blondes et moi, c’est comme mettre dans la même pièce un barbare à casque à cornes avec un mouton : ça finit systématiquement en gueuleton certes sauvage, mais en tout cas bien savoureux !

A bon entendeur...

Série ambiance Volume 4 : SF

Un tout autre style, pour une toute autre histoire... Bonne lecture !

Quatre années s’étaient écoulées depuis le déclenchement de l’affrontement entre les hommes et les envahisseurs. Tout d’abord pris au dépourvu, nous nous étions rapidement empressés de piller leur technologie, et ainsi nous battre à armes égales. Ainsi, au lieu d’être anéantis, nous enlisâmes les affrontements, transformant la terre en immense champ de bataille. Toutes les forces vives de l’humanité se lancèrent à corps perdu dans la guerre. Ce fut une guerre de survie, une guerre d’usure où il nous fallait à tout prix gagner. Pas de défaite envisageable. Vaincre ou disparaître.

J’étais membre d’un corps de marines international. Tout d’abord bâti à l’aide des reliquats d’unités décimées sur le front, nous devîmes rapidement une force d’assaut expérimentée, et servant à tester, puis valider, l’usage des nouvelles armes conçues à partir des technologies E.T. D’une tenue « classique » en tissu technique, d’un casque en kevlar et d’un gilet céramique, nous étions passés à des combinaisons intégrales en matériaux polymères, équipés du top des communications : GPS, radio, écrans intégrés, aides tactiques, assistance musculaire pour décupler notre force, rien ne fut trop complexe à intégrer pour tenter de nous donner un avantage. De loin, on aurait aisément pu confondre ces équipements avec des combinaisons d’astronautes, et d’ailleurs l’analogie n’était pas si fausse, puisque nous disposions d’un système de survie nous donnant une autonomie de plusieurs heures en atmosphère contaminée, l’ennemi n’hésitant pas à user d’armes NBC pour venir à bout de nos troupes.

Un jour, ce fut le jour noir : 90% de notre division fut littéralement massacrée par une nouvelle machine de guerre ennemie. Des bipèdes de guerre, des machines gigantesques, démesurées, quasiment invulnérables, apparurent sur le théâtre des opérations. Leur puissance de feu était telle qu’on ne put pas s’approcher, et que les assauts héroïques ne furent que suicidaires. Nous réussîmes à en détruire quelques uns, mais au prix de pertes démesurées. A la fin de la journée, nous dénombrâmes plus de 15.000 morts, presque autant de blessés, et le compte des disparus fut impossible à effectuer. Les survivants, dont je fus, se réunirent sous l’autorité d’une femme de poigne, une colonelle qui avait décidé de ne plus avoir de nom ni de sexe, rien qu’un code : Gemini. Nous en fîmes autant, définissant le groupe restant sous le nom « les ombres ». Je me considérais alors comme déjà mort, prêt à tomber pour tous mes amis tombés ce jour funeste. Nos exosquelettes changèrent de couleur et de décorations d’unités. Du gris, du kaki, du bariolé, nous passâmes au noir intégral, avec que quelques liserés blancs. Auparavant, les marines avaient une dague comme emblème. Il fut remplacé par quelques mots en latin : « Perinde ac cadaver », ce qui signifiait « sans peur de la mort puisqu'elle est déjà passée ». Pas de reddition, pas de fuite, la victoire ou la mort.

Pendant plus d’un an, nous arpentâmes le monde entier pour prête main forte aux troupes en difficulté. Impitoyables, brutaux, terrifiants, on nous surnomma « les démons ». Je n’avais plus qu’un objectif : massacrer le plus de ces salopards avant de tomber. J’avais perdu tout ce que j’aimais dans cette guerre, depuis ma famille, jusqu’à ma fiancée, infirmière tombée pendant le jour noir. On ne parlait que très peu, et la discipline était si stricte qu’il n’y avait aucun repos dans notre quête de l’affrontement final. Ivresse, stupéfiants, filles de joie, tout était prohibé, sous peine d’être immédiatement viré des ombres. Ce fut carnages sur carnages. L’ennemi, pratiquement humain, usait du même genre d’armures que nous, et il arriva même que certains d’entres eux tentèrent de se mêler à la foule des hommes. La seule chose qui les trahissait réellement, c’était leur incapacité à respirer longtemps notre atmosphère, eu égard à une étrange intolérance aux gaz rares présents à l’intérieur. Je ne fis jamais cas de leurs vies, exécutant les blessés, abattant sans pitié les rares fuyards, détruisant sans réflexion toute cible marquée par laser. Détruire. Réduire à néant. Quitte à mourir, autant le faire proprement, non ?

Lentement, mais sûrement, nous réussîmes à reprendre du territoire à l’ennemi. Mètre après mètre, nous progressions, laissant beaucoup d’hommes et de femmes sur le carreau, mais également en éliminant quantité d’adversaires. On pouvait lire la froide détermination dans nos regards, et même parfois observer un début de folie dans nos sourires. Personne n’hésitait, et notre signe favori était celui de la croix faite de nos deux index. Cela avait une signification simple : jusqu’à la mort. C’était même un jeu entre nous, à savoir combien de temps nous aurions la chance de survivre, et combien d’ennemis nous emmènerions dans la tombe avant de périr. C’était glauque, terrifiant pour les civils, mais tellement proche de nos réalités que nous n’y voyions qu’une plaisanterie juste un peu douteuse. D’ailleurs, c’était sûrement à cause de petites choses stupides de ce genre que les troupes régulières nous fuyaient cordialement. A leurs yeux, nous représentions le dernier stade du syndrome post-traumatique avant le suicide, cette frontière franchie entre la raison et la folie totale.

Je me souviens nettement d’anecdotes aussi sinistres pour les gens ordinaires, qu’elles furent mon quotidien pendant ces campagnes. Par exemple, l’hilarité d’un frère d’arme gravement blessé aux jambes qui gueulait « Vous m’avez pas encore crevé tas de cons ! Venez me chercher ! », ou encore cette fille redoutable au corps à corps qui, voyant tomber son copain, s’est jeté contre un bipède avec des explosifs, et qu’on a entendu murmure dans son micro « J’arrive mon amour ». Cela semble si irréel quand j’y songe, si improbable... Et pourtant, cela se passait souvent ainsi. Les ombres étaient plus que des soldats, des bêtes de combat, qui se sont déshumanisées pour sauver l’humanité. Quelle ironie ! On nous fauchait lors des batailles, mais comme le chiendent, nous résistions, on se regroupait, et nous retournions à l’assaut. Les jours devinrent une routine, tout comme le décompte des morts, le salut aux blessés... Infernal, inhumain, ordinaire.

Notre plus grande bataille fut la dernière de l’unité des ombres. Nous avions déjà perdu énormément de soldats, et rares étaient les candidats voulant jouer les morts en sursis. De temps en temps, certaines compagnies nous rejoignaient, et apprenaient à la dure ce que signifiait être un membre de notre unité. Cependant, cela ne suffit pas à reconstituer un effectif complet. Gemini le savait, et l’avait annoncé : un jour, nous aurions une dernière bataille, un dernier affrontement où soit nous gagnerions, soit nous serions anéantis. Chacun accepta ce fait sans frémir. La mort était notre pain quotidien, et l’enfer notre destination à tous. Ce matin fatidique, nous fîmes le point sur nos armes, remplîmes les cartouchières et les chargeurs, et fîmes les uns aux autres le signe des index croisés. Rituel final, geste anodin, mais geste de rédemption, de pardon mutuel pour les horreurs que nous allions commettre et vivre dans quelques instants. Tel un immense confessionnal à ciel ouvert, nous posâmes tous un genou à terre, et prononçâmes quelques mots de latin :

« Omnes enim qui acceperint gladium, gladio peribunt »

Tous ceux qui vivent par l’épée, mourront par l’épée... C’était bien une devise parfaitement adaptée à notre situation ! D’un monticule de terre formé au bord d’un gigantesque cratère, je vis les troupes d’en face se préparer à l’assaut. Combat à l’ancienne. D’abord, on s’arrose à l’artillerie, ensuite on s’entretue à courte portée, puis finalement on s’étripe de tout près. On vit un signe lointain, puis nos casques résonnèrent d’un ordre simple : à l’attaque ! Fusil d’assaut à la main, nous fonçâmes sans réellement regarder le pourquoi du comment, nous préoccupant juste de parvenir à nos fins. Il fallait vaincre, à tout prix, au prix du sang et des larmes.

Ce jour là, j’ai tué plus que tous les autres jours réunis. Ce jour là, je vis périr plus d’amis que jamais auparavant. Ce jour là, je vis mon sang couler et se mêler à celui de mes camarades. Ce jour là, ce fut le second et dernier jour noir de la légion des ombres. A la fin de cette journée funeste, on compta que quelques centaines de survivants, tous blessés, souvent mutilés, défigurés. Gemini était morte, l’arme à la main, haranguant la troupe, hurlant ses ordres dans son casque blindé. Elle est tombée comme une fleur sectionnée au sécateur, belle, élancée, forte et fière. Il paraît qu’elle souriait encore dans la mort, qu’elle avait un regard si déterminé qu’il terrifia ceux qui se chargèrent de sa dépouille. On dit même que nul ne réussit à lui fermer les yeux.

Ce jour là, enfin, l’ennemi se résolut à céder. Le carnage avait été tel qu’il était impossible pour eux de continuer sur ce rythme. Aussi rapidement qu’ils étaient venus, ils s’en allèrent à tout jamais, du moins nous l’espérons encore...

29 octobre 2010

Série ambiance Volume 3 : cybermonde

Nuit noire dans le ciel, lueurs de néons et de lasers au sol. La ville tentaculaire respirait son air vicié et constellé d’éclairages de publicités, tandis qu’en ses veines pulsaient le flux d’humains interconnectés et toujours trop pressés. Automatisés, régulés, gérés à outrance, les êtres étaient devenus des modules de connexion, des relais de l’information numérique, voire même de simples réceptacles louant de l’espace de stockage à la durée. Depuis l’avènement des connexions neuronales, rares étaient ceux qui déconnectaient, à tel point qu’il y eut des cas de décès par inanition, l’humain interfacé oubliant littéralement de prendre en compte ses besoins physiologiques. Les réseaux sociaux globaux étaient devenus les maîtres incontestés de l’union des peuples, surpassant même le pouvoir des gouvernements. Les grandes entreprises ayant ainsi la main mise sur leurs clients, purent aisément s’immiscer dans les décisions relatives aux états. Certains crièrent au génie par la fin de certaines guerres, d’autres au scandale tant il fut évident que les inscrits aux réseaux globaux n’étaient plus des citoyens, mais des clients de services virtuels.

On ne censurait plus l’information, c’était devenu inutile de par le principe même de la masse. En effet, inutile d’interdire la diffusion de critiques, puisqu’il suffit de la noyer au milieu d’une information formatée, prompte à encenser les réseaux, ceci sous couvert d’être des opinions émises par les membres de la communauté. Se déconnecter ? Pourquoi ? Est-ce utile d’être déconnecté ? Ce furent les grandes tendances sur la toile cérébrale : à quoi bon sortir du virtuel puisqu’il peut s’insérer discrètement et efficacement au réel ? Depuis la publicité s’imprimant dynamiquement sur des espaces vides prévus à cet effet, jusqu’à la prise automatique de commande de produits frais livrés à domicile, n’importe qui serait séduit par l’aisance et l’efficacité des ces réseaux de neurones. Mieux encore, au lieu de subir l’insupportable obligation d’antan de se servir d’un clavier, chacun pouvait rédiger des billets, juste en y pensant, et qui plus est corrigés par le système ! Chacun put se prendre pour un puit de science, citant à l’envi des philosophes obscurs, des auteurs talentueux, et ainsi menant soi-disant la civilisation à son firmament. La violence ne fut plus à l’ordre du jour pour la majorité des « élites », et on se prit à rêver d’un nouvel Eden.

Des pas rapides dans les flaques, des heurts métalliques à une intersection. Ils sont en uniforme, ils courent vite, cherchant à pointer leur cible qui n’arrête pas de leur échapper. Pas marqué, pas fiché, pas de connexion neuronale, impossible à traquer numériquement. Une plaque d’égout glisse et se referme presque aussitôt, tandis que la foule hébétée continue sa déambulation, sans même se préoccuper de cette silhouette vêtue de gris qui vient de disparaître dans une trouée de l’asphalte. La milice cherche, examine, interroge les systèmes de sauvegarde des passants, en vain : le fuyard a brouillé son passage dans la mémoire numérique des soumis au réseau. Plus qu’un pirate, un fantôme, même les caméras de quartier sont devenues aveugles à son passage. Le réseau s’agite alors, les connexions se multiplient, et déjà des hélicoptères scrutent la foule à l’aide de faisceaux très puissants, et nombre de serveurs lancent une recherche heuristique de toute information sur la proie. Rien. Néant. Le démon déconnecté est invisible, il parasite le système sans qu’il soit possible de l’y piéger.

Les gens n’eurent qu’un pas à faire pour céder leur liberté aux majors de l’information sociale. « Laissez nous vous aider à vous regrouper et à vous fédérer, sans frontière de langue ou de culture. Devenez cyberactifs » disaient les publicités. Certains s’offusquèrent, mais même les réticents plièrent et s’inscrirent. Après tout, chaque service, chaque commerce, chaque banque, chaque personne finissait par avoir son point d’entrée dans la tentaculaire banque d’informations ! Pourquoi continuer à jouer les Cassandre, puisqu’il n’y avait pas là de quoi s’inquiéter ? Et puis au pire, on pensait pouvoir couper le flux, se débrancher. Or, personne ne le fit, pas même pour dormir. Les programmes annexes se multiplièrent : activités ludiques, voyages virtuels, thérapie comportementale par connexion directe du praticien au patient, et même simulations sexuelles pour atténuer les frustrations de la foule. En deux ans, ce fut quasiment le monde entier qui devint tributaire, et l’on se mit à équiper les pays du tiers monde, ceci pour leur vendre du bonheur électronique.

Course dans les égouts infestés par la vermine et les rats. Les pas piétinent les déchets du dessus, et se rejoignent finalement. Il fait noir, pas de lumière, pas de bruit. La conversation est informatisée, ils se connectent entre eux mais en dehors des mailles du filet de la cité, ils sont une dizaine et ils partagent leurs idées en quelques nanosecondes. Ils sont prêts à passer à l’action, même si leur plan semble avoir été quasiment éventé. Il faut faire vite, avant que les services de la sécurité virtuelle corrigent les failles de sécurité du réseau. La rapidité est la clé, sinon c’est la mort. Un signe de tête, quelques poignées de main, et l’affaire est entendue. Ils se séparent et prennent chacun une direction différente, en avant pour l’action qu’ils espèrent finale et définitive.

Peu à peu, les opinions se lissèrent dans la toile. En effet, l’afflux massif de propagande millimétrée, ainsi qu’une action aussi rapide qu’efficace contre les critiques permirent au système d’endiguer toute forme de critique. On offrit des moyens illimités aux services dédiés à la traque des résistants, et on leur diffusa des micro programmes spécifiquement conçus pour déformer et reformater les opinions, mais ceci si subtilement que presque personne ne se rendit compte de l’acte barbare que cela représentait. On reconditionna des millions d’humains, faisant d’eux de dociles salariés et consommateurs. Pourtant, une petite population émergea. Discrète, s’organisant vite et efficacement, ils devinrent les nouveaux résistants face à l’omnipotence et l’omniscience de la toile cérébrale. Ils devinrent également la terreur absolue des despotes en col blanc, ceci en réussissant des coups d’éclat comme le sabotage de certaines campagnes de conditionnement, en détournant les mécanismes de publicité, et, leur plus grande réussite jusqu’alors, à immiscer le doute dans nombre d’esprits propices à la réflexion. Bien qu’encore convaincus des bienfaits de la toile, on constata alors que certains se mirent à essaimer les idées de liberté, de droit à la vie privée, voire même de révolte contre le système. On en neutralisa certains, mais les plus « visibles » furent laissés en paix. Un leader d’opinion, aussi factice qu’il soit, ne doit pas être déposé sans raison apparente... du moins pas sans une excellente justification.

Elle est brune, élancée, les cheveux courts, vêtue de sa combinaison grise. D’une mains décidée, elle pose un boîtier contre un chemin de câbles, et bascule un interrupteur. L’appareil bourdonne, vibre et deux voyants clignotent. Elle réitère l’opération à plusieurs endroits, puis, une fois son sac à dos vide, se connecte à son réseau alternatif. Son sourire est radieux. A haute voix, elle appelle ses amis résistants, leur demandant s’ils sont prêts. Tous sourient, ils ont réussi, ils sont en passe de faire leur plus grande action, leur plus grand coup à la pieuvre virtuelle. Ils sortent à la surface, et ils regardent autour d’eux. La foule n’a pas changé, tout est normal, si ce n’est ces uniformes qui cherchent encore et encore cette ombre grise qui leur a filé entre les doigts. Le spot se fixe sur la jeune femme, et un haut parleur hurle des ordres. Elle regarde vers le ciel, sourit à l’objectif de la caméra embarquée. Sur tous les écrans apparaît l’image de cette femme qui brandit un doigt rageur au caméraman. On s’offusque, on hallucine, et dans la foule des explosions de rire commencent. Un homme rit aux éclats, puis un autre, une fillette se tient les côtes, le rire se propage. Puis la femme en gris presse un bouton sur une sorte de télécommande.

Les boîtiers affichent deux lampes vertes. Le réseau change, les données deviennent troubles, les publicités virtuelles se décomposent comme des bâtiments s’effondrant pendant un tremblement de terre. Elle rit. Les soldats veulent l’abattre, mais ils sont pris de convulsions. L’hélicoptère pivote, part en autorotation, et s’écrase contre une façade vitrée. C’est l’incendie. La foule semble soupirer, retenir son souffle, puis revenir à la vie. Le réseau est devenu chaotique, toutes les données jadis censurées refont surface, toute la musique interdite inonde les ondes neurales. La toile n’est plus prisonnière, les verrous ont sautés. En quelques secondes, chacun a pris connaissance de l’horreur de leur existence morne et formatée. C’est l’émeute. Nombre de personnes continuent à s’acharner à tenter une reconnexion aux services, en manque immédiat d’une drogue numérique supérieure à leur propre volonté. Pourtant ils ont réussi, le réseau est dorénavant plombé ici, il ne pourra plus contrôler la mégapole, il ne pourra plus être un maître pervers et cruel.

Une ville, bientôt des nations, et qui sait, si la révolution se met en marche, le reste du monde...

28 octobre 2010

Série ambiance Volume 2 : le fourgon blindé

Il faisait un temps splendide, « un temps splendide pour se faire plein de fric ! » m’avait lancé cet imbécile de David. D’après lui, il valait toujours mieux se faire un guichet quand il faisait beau, parce que c’est plus sympa en cas de fuite si les képis débarquaient en masse. Abruti. Quand on doit sortir d’une banque cernée par la volaille, c’est certainement pas par derrière, au volant d’une bagnole de luxe, mais généralement les pieds devant, ou au mieux les pinces de crabe aux poignets. Quoi qu’il en soit, on avait quand même monté ce plan foireux pour braquer un fourgon plein de la fraîche des hypers de la région. Des valeurs non marquées, plein de biftons, de quoi nous assurer une retraite paisible aux frais des bourgeois !

La préparation fut relativement simple en fait : quatre gus, David, ma gueule, Joseph et Arthur. A nous voir, on était le quatuor classique et cliché de la banlieue de Paname ! David, le demeuré déterminé, issu d’une famille de paumés où les parents picolaient, la frangine pas finie se faisait engrosser presque tous les ans, et lui lourdé du bahut à 16 piges. Pas même le certif’ en poche, presque analphabète... Une horreur sociale. Joseph lui, c’était le finaud, le mec malin qui vivait de l’embrouille et de la magouille depuis deux décennies. D’abord dans la chignole de bagnoles, puis ensuite dans l’ouverture de coffres, le garçon avait fait quelques séjours en centrale pour « mauvaise conduite ». Frêle en apparence, c’était le gars de parole, de confiance, solide quoi qu’il arrive. C’était d’ailleurs avec lui que j’avais plongé cinq piges pour un braco raté d’un bijoutier. L’échec total, mais la leçon de vie : ne jamais se mettre à la colle avec des branques. En un sens, il aurait presque pu faire autre chose, puisqu’il avait de la bouteille comme serrurier, il avait une fille en fixe, pas d’aventure, pas de picole ni de défonce, le mec clean quoi. Son seul vice, c’était le PMU, c’est dire à quel point il aurait pu avoir une vie ordinaire ! Mais le pognon, ça cause quand on en a, pas quand on l’attend des allocs. Arthur, c’était le cas à part, le perché absolu, le gus dont on ne sait jamais ce qu’il pense. Imprévisible, instable, avec des accès de violence incontrôlables, c’était le porte flingue idéal, mais aussi le pire des psychopathes s’il était amené à se défendre. Sa trajectoire était aussi ordinaire que pathétique : gosse battu, DDASS, famille d’accueil de merde, fugues à répétition, la rue, la came, l’hosto, les O.D, la seringue, la haine au ventre. Il n’avait jamais eu un job stable plus d’une semaine ou deux, jamais il n’avait eu une gonze pour le stabiliser. Pas qu’il soit violent avec les minettes, mais sa carrure de déménageur et son caractère sombre en faisait un type peu abordable. Et dire que ma frangine en était barge ! Je lui avais dit de la laisser l’approcher, mais le Arthur, lui, avait la pétoche des nanas. Un gorille ayant la trouille d’un agneau, comique, non ?

Moi ? J’étais passé par l’école du braco très tôt. Un peu de pognon dans le recel, des « cours personnalisés » dans la cambriole, un peu de placard, puis le passage à la vitesse supérieure avec des types du milieu. D’abord des mites, puis ensuite du lourd avec de la joncaille, des sacs de billets dans les banques, et même le plus gros gain en interceptant un fourgon faisant de la livraison de valeurs aux magasins. Seulement, ça peut foirer, même les meilleurs plans peuvent merder ! Au total, dix berges, cinq pour la bijouterie, deux pour vol avec violence (on avait sérieusement déconnés en tabassant le diamantaire), et encore trois réparties en six mois et dix-huit, la première pour une baston à la con dans un resto (j’avais trop picolé... et j’ai démonté le pauvre type aussi beurré que moi), et la seconde peine pour avoir sorti ma pétoire dans une embrouille. Là, le juge avait voulu m’épingler et m’avait bien mouché. Du CV de compétition, hein ?

Le plan était super simple : PM à la pogne, pistolet à la ceinture, cagoule, pelure en cuir, on bloque le fourgon par devant avec un SAVIEM fauché sur un marché, et on bloque derrière avec une R30 tirée sur le parking de la préfecture de Nanterre. Facile : une ruelle bien pourrie, mais pas de circulation, pas de dégagement... On ouvre les portes du SAVIEM, on braque le chauffeur, il lève les bras. Derrière, on descend à deux de la R30 et en joue les trous duc ! Et envoyez la monnaie ! On se tire une bagnole plus haut, une Alfa 33 garée plus haut, et hop la liberté ! Je ne voyais pas ce qui pouvait déconner, et même Arthur, généralement nerveux semblait enfin un peu plus cool. « Ouais mon pote, on ouvre la conserve, on se tape les sardines, on ficelle les rôtis, et c’est parti avec la fraîche ! ».

Ouais mec, direction le cimetière.

Le bahut passa devant notre bagnole, et on embraya de suite le pas. Il roulait pépère, se traînant presque dans la rue. A une centaine de mètres plus hauts, il y avait le SAVIEM bleu en stationnement sur un emplacement livraison. Par talkie, j’ai dit à David de déboîter. Paf ! Le bahut devant lui qui pile, warnings, « On est en panne, j’arrive plus à démarrer » que gueule David par la fenêtre. Joseph ouvre les battantes, et plaf il colle une rafale de FM dans la vitre blindée et gueule « mains en l’air les connards ! ». Et là, je sors de la charrette avec Arthur, on fait pareil sur l’arrière du fourgon. « Ouvrez ou on vous flingue ! ». D’abord pas de réaction, tout se passe calmement, sans un bruit, comme si le temps s’était suspendu. Impeccable, me dis-je en souriant et en visant les deux lourdes portières. S’ils se la jouent cool, ça va le faire. On leur gueule de balancer leurs armes, et les mecs, pas cons, s’exécutent sans trop rechigner. Tu m’étonnes, se faire buter pour le fric des autres, y a rien de plus con ! Un coup de pompe, la double porte s’ouvre, et Arthur et moi on empoche les sacs. L’Alfa est à une dizaine de mètres, nickel, Joseph est déjà au volant, le coffre ouvert. Je fais passer les sacs à David qui se marre. Arthur est zen, tout roule...

Puis la merde a commencé.

J’entends la deux tons derrière nous. Merde, une patrouille ! Ils ont dû être appelés après les coups de feu, et ils étaient dans le coin. Chiotte, ça va chier. Arthur se retourne, il pointe, et tire une rafale en l’air en gueulant « Foutez le camp ! ». Merde, c’est une banalisée, la BRB ou la crim’ ! Fais chier ! Ils s’arrêtent, se planquent derrière les portières de leur R18 break, et ils flinguent. Arthur en prend deux, et avant de tomber, il arrose la bagnole. Merde de merde, un flic sur le carreau, les pruneaux sont passés à travers de la portière ! Fais chier, on est foutus là ! Je fais feu moi aussi, et le flic encore entier recule, traîne son pote, et se barre derrière les caisses en stationnement. A l’autre bout de la rue, c’est l’horreur, une autre bagnole s’engage, sirène hurlante ! On est coincés ! Joseph s’excite, il enquille la première, il fait gueuler le moulin, et je le vois s’envoyer droit sur les poulets. Ce carton ! Le cul de l’Alfa se redresse, puis retombe lourdement. Lui, il a la gueule en sang, ça fume, tout le monde est en vrac. Putain de merde ! David, faut pas traîner, va démarrer une bagnole ! Grouille ! Il lâche les sacs, cavale vers une BM’ garée en avant du carton, et se prend une bastos dans le buffet. Un des flics blessés sort, la tronche balafrée, l’arme encore fumante. Putain ! Foutus pour foutus, j’arrose ce connard... il en prend une dans la cuisse, et se casse la gueule sur le bitume, braillant comme un cochon qu’on égorge.

Je me retourne encore une fois, et je vois les convoyeurs. Ils ont la trouille, ils se planquent. Ils ont refermés le blindé, en attendant que ça se passe. Il y a déjà du monde qui arrive, des renforts. Où me planquer ? J’arrose la rue, un chargeur, puis deux... Et blam, une première dans l’épaule, une seconde dans le bide. Le trou noir. Ils me ramassent, je vais crever...

« Ils sont tous morts » balance un toubib en blouse à un flic en civil. Et l’autre de répondre « pas tous, celui là pas encore... mais ça sent le sapin aux assises ». Et ouais David, t’avais raison, c’était une belle journée, mais une belle journée pour mourir.

27 octobre 2010

Série ambiance Volume 1: Le camp

Ces derniers jours, je me suis attaqué à la rédaction de nouvelles, de sorte à tester des ambiances, des jeux d’écriture, et ainsi m’exercer à différents styles et surtout à une grande diversité de situations. Tout l’intérêt, pour moi, est de pouvoir m’entraîner à jongler avec des atmosphères variées, de sorte à pouvoir m’assurer une capacité à écrire sur à peu près n’importe quel thème. De ce fait, les prochains jours du blog seront consacrés à de l’essai stylistique et « atmosphérique », plus qu’à de la chronique ou à de l’humour (si tant est que j’en sois doté de quelque manière que ce soit).

Bonne lecture, et n’hésitez pas à commenter, râler, préciser si ces textes vous semblent bons ou pas.

Dieu qu’il fit froid cet hiver là ! Nous étions déjà affamés, brimés, torturés mentalement et physiquement par nos geôliers, et voici que le froid s’était mis à l’œuvre pour achever les plus faibles. Les baraquements étaient glacés, invivables, et se blottir dans la paille des châlits ne suffisait plus à nous protéger de la morsure atroce de la bise. Les jours étaient courts, les nuits insupportablement longues, et nous étions réduits à rêver de marcher, de bouger, de travailler, plutôt qu’à rester inactifs dans nos couches infestées de poux et de punaises. J’avais appris des plus anciens à résister à la tentation de me gratter, et surtout à celle encore plus impérieuse de tomber mes vêtements. Que la vie devient uniquement réflexes et sens de la survie ! Pour échapper aux poux, s’épouiller en secouant dehors ses vêtements infestés, et jamais dans les baraques. Pour les punaises, ne pas les écraser, mais les attraper les brûler... Quand le poêle était alimenté. C’est que ces salauds nous voulaient en vie, en tout cas suffisamment pour accomplir nos quotas journaliers.

La harde des détenus était quelque chose d’apparemment brouillon, mais pourtant de terriblement organisé : les politiques d’un côté, les droits communs de l’autre, chacun se retrouvait dans son « camp » en fonction de son origine, son expérience du parti, ou de son éducation. On désignait les gens par un matricule et jamais par un nom, et le mien était cousu sur ma veste de lin brun. Il fallait répondre rapidement, se découvrir au passage d’un gardien ou d’un officier, saluer, puis repartir, humble et soumis, en priant pour ne pas subir une brimade aussi inutile qu’inattendue. Je maudissais ces situations, car tout manquement à la discipline de l’un de nous menait toute sa compagnie à être sanctionnée. Cela allait du saut d’un repas pourtant vital, jusqu’à rester, des heures durant, dans le froid de la cour du camp. C’était une manière particulièrement efficace d’enseigner la discipline aux nouveaux ! Moi, déjà ancien après un an de détention, j’en savais assez pour ne plus me faire piéger : ne pas cacher de nourriture (sauf à la camoufler avec soin), ne pas emporter quoi que ce soit du camp sur soi (et surtout pas d’outils, sous peine de finir au frigo), avoir sa tenue toujours à peu près propre. Le laisser-aller, c’était au mieux la matraque, au pire la mort.

Quand l’hiver se fit ardent, nous eûmes à cesser les travaux forestiers. Finies les déambulations des détenus au milieu des arbres, terminées les balades de santé. Nous étions à présent affectés à de l’entretien des routes, à du déneigement, ainsi qu’au terrassement de chemins menant aux nouvelles constructions décidées par le Kominterm. Le quota ? Tant de dizaines de mètres préparées à la force de nos pelles et de nos pioches, tant de camions de cailloux ôtés de la terre. Mais frapper le sol gelé avec une pioche, cela revenait à percuter une pointe d’acier sur le corps d’un poêle de fonte. On entendait le métal vibrer, sonner, mais rarement l’on ôtait la moindre motte de terre. Pire encore, le gel et la neige reprenaient leurs droits sur notre ouvrage, figeant le sol au fur et à mesure de notre progression. Au départ, on eut le droit de faire des feux pour décongeler, puis, les quotas augmentant et les dotations en stères diminuant, nous dûmes nous résoudre à n’utiliser le bois que pour nous chauffer dans le camp. « Plus question de brûler inutilement le travail des camarades » brailla ce salopard de commissaire politique. A l’écouter, nous étions des saboteurs, des ordures, des moins que rien. Et qu’était-il, lui ? Un parasite du parti, un salaud ayant profité de son éducation pour écraser les détenus. Un frustré au pays de la sueur et des larmes !

Cet hiver là, nombre d’amis moururent d’épuisement, de malnutrition, de maladies diverses et variées. Etant natif des glaces du nord, je savais me protéger de ce climat douloureux, et j’enseignai l’art de sauver les pieds des gelures aussi mortelles que les balles des nazis en leur temps. Le bortch servi aux repas était peu consistant, le pain rare, et la viande inexistante. Anémié, épuisé, nous résistâmes tant que possible, et nous fîmes nos quotas envers et contre tout. Du haut de ma condamnation à dix ans, je savais que j’avais tout de même un espoir de partir libre, enfin, je l’espérais, car c’était ma seule lueur dans l’obscurité brutale des baraques fermées pour la nuit. Calot sur la tête, vêtements bien serrés et ajustés, bandes sur les pieds, mitaines aux mains, je fis mon possible pour survivre, comme tous les autres.

Quels étaient mes crimes ? Ils ont dit « crime contre l’état ». Lequel ? D’avoir une opinion ? D’être quelqu’un de lettré ? J’avais été à l’école, comme tous les gosses du village. J’avais été à la faculté Lénine à Moscou, parce qu’il y avait eu un dignitaire du parti qui avait engagé une politique de « représentation des minorités ethniques au sein des administrations régionales ». Belle étiquette pour exhiber des types de la toundra, des filles de la steppe dans les différentes instances, tout en les avertissant de ne surtout pas faire d’esclandre. J’avais eu la bêtise de suggérer quelques changements, de nous adresser aux producteurs pour comprendre l’agriculture... J’ignore encore qui m’a « dénoncé » pour traîtrise, mais le KGB s’est bien chargé de me faire admettre et avouer mes crimes imaginaires. Le tribunal ? Une fumisterie. Le jugement ? Une exécution capitale camouflée en déportation dans un camp du grand nord polaire. Ma survie ? Je ne la dus non pas tant à la solidarité qu’à l’expérience. Contrairement à l’idée reçue, survivre c’est avant tout de la détermination et de l’envie forcenée de vivre, et pas qu’à la jolie et fantasmée solidarité des détenus. Un détenu, ça n’aide qu’avec un retour, ça cherche avant tout à d’en tirer un jour de plus. Nombre d’égoïstes absolus sont morts, faute d’avoir compris que derrière les barbelés, c’est un prêté pour un rendu, et que l’amitié, cela se construit, mais pas à sens unique.

J’en suis finalement sorti, suite au mea culpa d’un dirigeant en quête de popularité. Pourtant, je fus longtemps traité en paria : impossible de bosser vu que mon carnet présentait un trou de quatre années de détention. Impossible d’avoir le moindre logement décent, faute à cette réputation de pestiféré dangereux qu’avait tout « ancien » du goulag. J’eus du mal à revivre dignement, énormément de mal à revenir à la vie normale d’un soviétique ordinaire... Mais j’y suis parvenu...

26 octobre 2010

Comme une pièce de monnaie

Les histoires sont faites de plusieurs facettes, et bien souvent on se contente d’observer l’une d’elles. Par facilité, un seul regard est supposé nous convaincre qu’une histoire ou qu’un destin puisse être observé d’une seule manière. A mon sens, la Vie, c’est justement l’accumulation des regards, la synthèse des sensations, la compréhension venant en mêlant les points de vues de chacun. Alors, reprenons la vie de l’Albatros d’hier à travers un autre prisme...

Quand Johann est arrivé dans l’entreprise, je n’étais qu’une adolescente parmi tant d’autres, une de ces gosses gâtée par la chance d’être la fille du patron. J’aimais flâner dans les ateliers et observer tous ces gens s’affairant autour des projets de feu mon père. Ils étaient forts, courageux, disciplinés, et ils ôtaient leurs chapeaux et casquettes à mon passage. J’avais reçue la stricte éducation de mon rang, sûre et certaine de ma position sociale, ce qui me rendait souvent arrogante et suffisante. Pourtant, papa eut toujours la bonne idée de me rappeler à l’ordre lorsque j’outrepassais les limites, notamment quand il m’arrivait de devenir dédaigneuse avec les employés. Il n’avait alors de cesse de me rappeler que je leur devais notre fortune, et qu’ils étaient notre richesse. Sans eux, pas d’entreprise, donc pas de biens, pas d’argent, pas de robes somptueuses ni de poupées de porcelaine.

A l’âge des premiers émois, j’avais été présentée à plusieurs familles fortunées, aux fils aussi ingrats qu’imbéciles, boursouflés de cette stupide fierté d’être riche, et rien d’autre. Aussi dénués d’esprit que de présence, ils donnaient dans les ronds de jambes, dans les galanteries surannées qui m’horripilaient. Ils étaient si pédants que je ne pouvais généralement pas me retenir de les piquer au vif d’une réplique acerbe... Je faisais donc le désespoir de mes parents qui me voulaient bien mariée, de sorte à m’assurer un avenir confortable. Bien que doux rêveur, père avait ce bon sens des hommes d’affaires qui ne veulent pas tout risquer sur un coup de dés, et me trouver un époux digne et suffisamment riche faisait partie de cette planification. Mère, elle aussi, bien qu’étant une femme digne, élégante, était également indépendante et intelligente. Elle chevauchait, et s’était éprise de père justement pour son côté aventurier. Dans ces conditions, c’est elle qui lui rappelait à quel point il l’aimait justement parce qu’elle ne se laissait pas faire. Drôle de famille, oscillant entre la noblesse de nom, et le progrès moral et social.

Le jour de l’arrivée de Johann me semble aujourd’hui magique, alors qu’il n’était qu’un jour parmi tant d’autres. J’avais entendu, au détour d’une discussion animée, qu’un jeune arrivait, et qu’il avait peu ou prou mon âge. Il enthousiasmait mon père tant sa détermination l’avait marqué. Et cela me rendit forcément curieuse. Un jeune homme qui impressionne mon père, cela ne pouvait qu’être un personnage à part ! Je me débarrassai alors de ma longue robe blanche ornée de violettes brodées, tombai jupons et rubans de « princesse », tout ceci pour enfiler une combinaison d’ouvrier, une paire de brodequins récupérés dans l’atelier, et enfin visser une large casquette plate de laine noire sur ma tête. J’eus du mal à engouffrer mes longs cheveux raides dedans, puis, satisfaite du résultat, je m’empressai de me mêler à la foule agitée des ouvriers. J’attendis patiemment d’abord, puis je trépignai : comment serait-il ? Ressemblera-t-il à cet énorme empoté de fils des fonderies, à ce gringalet sans âme de la papeterie ? Ou pire encore ? J’en vins à douter de mon choix quand enfin je le vis, et ce fut pour moi un choc. Un sourire, un vrai sourire, dénué de doutes, dénué de toute éducation castratrice, juste sincère et fort. Son allure me fit chavirer le cœur. Il n’était pas une de ces brutes dévolues au travail de force, il avait ce physique de l’élégance pétrie par le travail, le visage de la beauté faite homme. Je tombai immédiatement amoureuse de lui !

Les premières semaines, je n’osai pas m’approcher de lui, de peur de faire un faux-pas, de peur qu’il me dédaigne de par ma situation sociale. Mais je ne pus pourtant pas m’empêcher de l’approcher, d’observer de loin ses travaux et sa progression au sein de l’entreprise. Père l’adorait vraiment, comme le fils qu’il aurait aimé avoir, et, lentement mais sûrement, je fomentai le plan d’être autre chose que la « fille du patron » à ses yeux. Ce fut mère qui mit la première au jour mes intentions. Loin de me dissuader, elle me dit simplement de bien être sûre de moi, de ne pas fléchir, et d’avancer si je l’aimais vraiment. Elle affirma même que père ne serait certainement pas contre une union, surtout si Johann parvenait à créer l’albatros... Mais comment l’approcher ? Comment l’aborder sans passer soit pour une pimbêche avec une robe n’ayant rien à faire dans un atelier, ou pour une tricheuse en enfilant un bleu qui était un symbole de travail pénible et gratifiant à la fois. Je fis alors un choix surprenant en ces temps où les femmes n’étaient pas vraiment acceptées dans ce milieu d’hommes : apprendre la mécanique, et donc faire la même chose que Johann, et peut-être, qui sait, réussir à l’aider dans son labeur.

Père fut d’abord totalement contre, mais peu à peu l’idée finit par passer, en sachant que j’étais fille unique. Quitte à ce que je devienne l’héritière, autant que je sache de quoi était faite le corps et le cœur de l’entreprise ! Ainsi, je tombai la tenue de bourgeoise pour la cote, les rubans et chapeaux ornés de dentelle pour la casquette et les gants de cuir. Chaque jour, je me levais aux aurores, absorbait des pages et des pages de théorie, pour la mettre ensuite en pratique à l’établi. Etonnamment, je n’étais ni maladroite ni effrayée par les outils pourtant dangereux et bruyants. Au départ sceptiques, les ouvriers finirent par m’adopter et m’accorder une place à part entière d’apprentie parmi eux. Je déjeunais avec eux, je vivais près d’eux, et j’approchais ainsi Johann. Nous devînmes très rapidement inséparables, deux amis sur la même longueur d’ondes. Il m’enseigna énormément de choses sur le vol, sur les calculs structurels, sur le pourquoi du comment du vol motorisé. Fascinée, je buvais ses paroles, tant parce que c’était expliqué avec passion, que parce qu’il était l’homme que j’aimais. J’appris ma leçon, la récitant avec talent et détermination, au point qu’il me prit comme assistante.

On jasa, supposa énormément de choses. Lui, il ne me voyait pas comme une épouse ni comme une amante. J’étais plus et moins à la fois, une sœur, une âme sœur, une confidente, une amie... Situation ambiguë s’il en est, mais que j’acceptais sans rechigner. Je me fis infirmière quand il commença à décliner, servante pour lui apporter son sempiternel thé à la bergamote, pour lui faire réchauffer le bouillon qu’il avait oublié de manger en temps et en heure. M’aimait-il ? J’eus le courage de lui demander un jour, et il répondit de son sourire déjà abîmé par la maladie et la fatigue « nulle autre femme ne saurait me plaire autant que toi », et ajouta un baiser sur ma joue. J’étais aux anges, heureuse, troublée, excitée, plus amoureuse que jamais ! On fit donc une vie étrange, faite d’attentions, de baisers délicats, mais de ces baisers qui sont ceux d’adolescents ignorant encore la chair. Allait-on se mettre en ménage ? Allait-on envisager de se marier ? Oui, une fois le projet terminé disait-il, une fois que l’albatros aurait fait son premier vol.

Ce jour fatidique, je lui glissai une note d’encouragement avec un « je t’aime, reviens moi en vie » en bas de la page. Il la serra, et m’embrassa pour la première fois comme un homme et non plus comme un enfant. Il me serra dans ses bras, et me fit la promesse de revenir avec l’avion. Je lui souris avec tendresse. Je l’aimais, ce serait mon époux. J’étais à lui, corps et âme.

J’ai aidé à la manœuvre pour sortir l’avion. Je l’ai aidé à monter à bord. J’ai couru après l’albatros au décollage. Je l’ai admiré dans ses acrobaties. Je l’ai vu se poser à la perfection. Je me suis effondré en le voyant être extirpé du cockpit, les yeux grands ouverts. Il était parti heureux... Mais je crois que je fus la seule à remarquer qu’il serrait un bout de papier entre ses doigts, mon bout de papier qu’il maintenait fermement dans sa main, jusque dans la mort. Il était mort en me disant qu’il m’aimait, il s’en était allé en pensant à moi, en conservant avec lui ce message pourtant anodin, ordinaire entre gens qui s’aiment.

J’ai appris à piloter. Nous avons traversé l’océan ensemble. J’ai été la première femme à faire ce voyage en solitaire. J’ai fait d’innombrables heures de vol avec l’albatros de mon bien aimé. A chaque démarrage du moteur, j’ai saisi le petit papier qu’il a serré entre ses doigts, et je l’ai glissé avec les cartes. J’ai toujours portée son casque en cuir et ses lunettes. J’ai gardé sur mon cœur notre unique photographie. Père m’a appris, sur son lit de mort, que Johann lui avait demandé ma main ce matin là, et qu’il lui avait accordé, en attendant de me demander mon avis. Il m’aurait demandé ? J’aurais été la jeune femme la plus heureuse qui soit. Je t’aimais Johann, je t’aime encore. Je suis bien vieille à présent, mais je pense encore souvent à toi. Quand on m’interroge sur les pionniers de l’aviation, ton prénom me vient à l’esprit, et je parle de toi avec passion. J’ai été mariée trois fois, trois échecs cuisants, car aucun n’avait ta grâce, ton cœur, ta passion, ton ampleur. J’ai eu des enfants, mais ils ne sont pas de toi. Je les aime, mais j’aurais aimé qu’ils portent ton nom et qu’ils soient de ton sang. Ainsi va la vie paraît-il...